LES PREMIERS MARTYRS MAROCAINS
SAINT François aimait tous les pauvres, et voulait soulager toutes les pauvretés. Et les pauvres, pour lui, ce n'étaient pas seulement ceux dont la besace était vide, c'étaient ceux, aussi, qui tout là-bas, très loin, audelà des confins de la chrétienté, attendaient toujours le message chrétien, c'étaient les âmes qui avaient soif, et c'étaient, plus encore, celles qui, trop aisément satisfaites, n'avaient pas encore commencé d'avoir soif. Son imagination s'envolait vers ces multitudes humaines ; elle aspirait à leur porter la Foi, et, avec la Foi, la paix. Son esprit de fraternité ne pouvait admettre que, dans le vaste monde, les chrétiens fussent comme une caste, bénéficiant avec quiétude de la possession de Dieu. Le mot du Christ : <c Allez, baptisez toutes les nations! » retentissait aux
oreilles de saint François comme un ordre de marche, auquel on ne pouvait se soustraire.
Au vu® et au vni® siècles, l'Islam, agressif, avait, à la pointe du glaive, promené d'étape en étape, jusqu'au cœur de l'Espagne, la foi de Mahomet; et les deux confessions, organisées l'une \is-k-wis de l'autre comme deux camps retranchés, avaient quelque temps prolongé leur inquiet contact, jusqu à ce que l'Islam, s'emparant du tombeau du Christ, provoquât les représailles de la chrétienté. Ces représailles s'appelèrent les Croisades : en Orient, à travers des alternatives de triomphe et de revers, elles firent piétiner Mahomet plutôt qu'elles ne le firent reculer; en Occident, la bataille de Las Navas de Tolosa inaugura l'efiFort, long de deux siècles et demi, par lequel l'Espagne devait se libérer de la domination musulmane. Saint François, regardant le monde méditerranéen, voyait s'affronter et s'user l'un contre l'autre le bloc de la chrétienté et le bloc de l'Islam.
Il rêva d'un autre genre de croisade, d'une croisade ne groupant que cinq ou six pauvres gens, des poyerclli comme lui, sans armes, sans suite, sans pompe, qui s'en iraient attaquer l'Islam par une pacifique prédication, toute souriante et toute miséricordieuse pour les Musulmans leurs frères. Le vieil écrivain franciscain, Jean Tisserand, qui vivait à la fin du xv^ siècle, arrête la pensée recueillie de son lecteur devant cet « autre Christ » que Dieu suscita « pour réconcilier la race humaine déchue ».
Il semble que la famille franciscaine salua cette initiative apostolique du saint d'Assise, cette initiative qui l'attirait, porteur de l'eau baptismale, vers toutes les nations, comme une de ses nombreuses conformités avec le Christ son maître. Le second chapitre franciscain, de l'année 1 2 1 9 , apparut, dans le recul des temps, comme une sorte de Pentecôte, où saint François, imitateur du Christ, avait partagé entre ses disciples la tâche d'évangéliser la terre.
Tandis que lui-même, avec quelques autres, prenait la route de l'Egypte, une petite troupe de six, obéissant à son geste de père, se disposait à chercher, au-delà de l'Espagne, le « royaume de Miramolin », c'est ainsi qu'alors on appelait le Maroc. Quatre d'entre eux étaient prêtres; ils s'appelaient Vital, Bérard, Pierre, Othon ; deux, Accurse et Adjut, étaient laïques. Saint François chargea Vital de diriger l'allègre et sainte bande ; et, lorsque tous ensemble ils partirent, il leur fit, nous dit le chroniqueur, « une belle exhortation avec des paroles tout enflammées, pour leur faire connaître combien il leur était nécessaire de garder entre eux la paix et la charité, de fuir l'envie, de conserver l'humilité dans la prospérité pour être victorieux dans l'adversité, de se proposer la vie de Jésus-Christ pour modèle, d'avoir sa Passion toujours devant les yeux, afin d'en tirer la vigueur et la force ; de mettre toute leur confiance en Dieu à qui il les donnait comme ses officiers. La séparation fut