SSV. MARTYRES
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Sdint Bérard et ses compagnons martyrs.
accompagnée de larmes de tendresse et se termina par la bénédiction que le Père amoureux donna de bon coeur à sts chers et bien-aimés enfants. »
Saint François proposait et Dieu disposait. Vital, qui conduisait la mission, tomba malade en Aragon. Vital dit à ses compagnons de continuer leur chemin ; il ne fallait pas différer davantage la présentation du Christ aux Mahométans. Vital, dans l'intérêt même du Christ, se condamnait, lui supérieur, à rester en arrière, traînard involontaire et chagrin.
Les cinq autres eurent bientôt une révélation qui précipita leurs pas. Ils étaient à Coïmbre : Dieu leur fit connaître qu'ils marchaient vers la mort. La mort, pour eux, c'était l'accès de la vraie vie; sollicitée par un tel but, leur marche allait devenir une course. A Séville, qu'occupaient encore les infidèles, ils entrèrent dans la mosquée, pour y prêcher; repoussés, ce fut dans le palais même qu'ils osèrent entrer, pour annoncer au souverain cette foi que les sujets répudiaient. Leurs têtes faillirent tomber, et puis, par pitié, on les enferma dans une tour, mais des fenêtres de cette tour ils continuaient de prêcher. Evidemment le seul silence qu'on pourrait leur imposer serait celui de la mort. On préféra se débarrasser autrement de leur éloquente importunité : on les mit sur un bateau à destination du Maroc. C'étaient tout ce qu'ils désiraient; l'Espagne musulmane, pour les expulser, leur ouvrait le Maroc musulman.
Ils trouvèrent dans la ville qu'on appelait Maroc un infant de Portugal qui, brouillé avec le roi son frère, s'était retiré dans ce pays toujours agité, pour mettre son épée au service de l'ordre contre l'anarchie. Ne point faire comme à Séville : tel fut le conseil de prudence que leur donna l'infant. Mais eux, indociles, descendirent tout de suite sur les places publiques, se mêlant à tous les attroupements pour y prêcher le Christ; et Bérard, pour que sa prédication dominât mieux la foule, eut l'audace de monter sur le char même du souverain. Grand émoi du « roi Miramolin », grand émoi de l'infant : c'était la première fois qu'on voyait des prédicateurs chrétiens commettre en monde islamique pareille indiscrétion. On leur fit reprendre bon gré, mal gré, le chemin de Ceuta, afin de les réexpédier en Europe... Mais, échappant à leurs conducteurs, ils réapparurent à Maroc, Le roi, vingt- trois jours durant, les laissa mourir de faim dans un cachot : le vingt-quatrième, frais et dispos, ils eurent licence de sortir; et derechef, en route pour la côte ! Mais derechef, quelques jours après, ils exhibaient à Maroc leur bure délinquante, et, par leurs prières, procuraient de l'eau à une armée. On voulait bien ne pas considérer comme criminelles des prières aussi fécondes, mais prêcher demeurait un crime; et l'infant les mit sous bonne garde, avec de grands honneurs, pour surveiller et contenir leur besoin d'aller et d'enseigner. Peine inutile, ils surent sortir et prêcher encore. Alors, pendant plusieurs semaines, on fit
alterner pour eux deux épreuves : aux supplices les plus douloureux, qui les punissaient d'être apôtres, succédaient les promesses les plus séduisantes, qui les pressaient de se faire musulmans. On les tirait de ces cachots où leurs plaies étaient arrosées d'huile bouillante et de vinaigre, où leurs corps meurtris étaient roulés sur des fragments de verre et de poteries, et on leur offrait honneurs, richesses, plaisirs, s'ils abjuraient. « Gardez vos biens et vos voluptés, disaient-ils au roi; nous ne voulons que Jésus- Christ, tourmentez-nous plus cruellement, cela nous sera fort agréable. » Leur sérénité même surexcitait la colère du souverain ; le 16 janvier 1220, son cimeterre trancha leurs cinq têtes.
Ils ne furent pas pleures; ils furent priés. «Je puis m'assurer maintenant, s'écria joyeusement saint François, que j'ai cinq véritables Frères Mineurs. » Le Maroc venait de donner à l'ordre franciscain ses premiers martyrs. Bérard, Pierre, Othon, Accurse, Adjut, dont au xv® siècle le pape Sixte IV fit des saints, furent ainsi, par leur mort plus encore que par leurs efforts, des précurseurs et des fondateurs. Avant eux, l'apostolat catholique avait sollicité les consciences païennes et les consciences, aussi, de certaines populations chrétiennes jadis détachées de l'Eglise, Grecs ou Jacobites ; il ébauchait avec eux l'essai de pénétration dans l'Islam, essai que n'ont point découragé, après des siècles, de nombreux insuccès.
Sur l'heure même, leur œuvre marocaine parut stérile ; et ce nouvel épisode de propagande chrétienne dont ils furent les premiers ouvriers demeure encore, au bout de sept cents ans, la plus ingrate des œuvres. Mais l'éclat de leur gloire fut singulièrement fécond. Il y avait alors à Coïmbre, dans un couvent de chanoines réguliers, un jeune Portugais nommé Fernando : il entendit parler de ces audacieux et voulut vivre comme eux, il rêvait surtout de mourir comme eux. Il devint saint Antoine de Padoue.
Il se trouvait sans doute des hommes, en ce temps-là, qui demandaient, sceptiques, pourquoi Bérard avait cherché la mort, et pourquoi Othon et Pierre, et puis Adjut, et puis Accurse avaient, eux aussi, offert leurs têtes au martyre; ils murmuraient sans doute : à quoi bon? Ils ignoraient alors l'apparent caprice, obscur encore, de ce jeune homme qui changeait de cloître et d'horizon; ils ignoraient la destinée d'Antoine de Padoue et comment celui-ci serait en quelque sorte un fils spirituel des cinq Mineurs martyrisés. L'œuvre des missionnaires peut échouer; le bruit même que font leurs échecs provoque d'autres vocations, et cette répercussion même se transforme en une victoire.