DIEU ET LES ANIMAUX A LA RESCOUSSE DE L'ÉLO- QUENCE FRANCISCAINE
SI un grand savant entre dans notre ordre, il doit en une certaine manière renoncer à la science, afin que, dépouillé même de cette richesse, il se jette nu dans les bras du Crucifix. Qu'adviendra-t-il d'un savant qui commencerait ainsi sa vie religieuse ? Il ressemblerait, soyez sûrs, à un lion qui aurait brisé ses chaînes et dont les forces ne feraient que s'accroître. Qu'on le destine ensuite au ministère de la prédication, sa bouche versera avec abondance les trésors dont il est rempli. »
Ainsi parlait saint François, et de son vivant même ce pronostic se réalisa, dans la personne du jeune Portugais Fernando, chanoine régulier de Coïmbre. Grand clerc en matière d'Écritures, le contagieux exemple des premiers martyrs marocains le poussait à se faire Franciseain, sous
le nom de Frère Antoine. Et courant au Maroc, il y chercha la mort, une mort d'apôtre ; mais il n'y trouva que la stérilisante maladie. Dans ce Portugal qui faisait face aux Maures, l'esprit même de terroir suscitait au fond des âmes le goût de la croisade : Antoine était né croisé. Il n'avait que vingt-cinq ans a peine ; sa santé l'exilait du Maroc. Déçu mais résigné, il se réembarquait pour le Portugal sa patrie, en vue d'y prêcher. Mais la tempête, qui le rejeta sur les côtes de Sicile, allait ouvrir à son éloquence un tout autre domaine : l'Italie, la France. Et plus avaient été bousculés ses projets personnels, plus son action devait se révéler féconde.
Il disparaissait obscur, effacé, dans la pieuse cohue des trois mille profès ou novices qui se pressaient en 1 22 1 au chapitre de la Portioncule ; aucun ministre provincial ne songeait à réclamer pour son ressort ce Frère errant, venu de si loin. Alors Antoine, s'adressant au ministre de la province de Romagne, lui demanda qu'il le prît et qu'il le fixât dans un ermitage, — un de ces ermitages où les Franciscains, avant de porter Dieu au dehors, travaillaient tout d'abord à s'emplir de Dieu, à s'enivrer de lui. La solitude de Montepaolo fut quelque temps l'abri d'Antoine.
Il en descendit un jour pour assister à une ordination dans la petite ville de Forli, et brusquement on le chargea d'improviser un sermon pour les Franciscains et Frères Prêcheurs qui étaient là. De ses lèvres des paroles coulèrent.
que
l'on sentit doctes et subtiles et ferventes, et bientôt
son nom d'Antoine fut interprété comme signifiant « celui qui tonne avec éclat, dite tondus. »
Mais les hommes ne furent pas seuls à admirer, à obéir. Car peu de temps après, à la voix d'Antoine, devant toute une population qui fut sans doute celle de Rimini, un cheval qui depuis plus de quarante-huit heures était à jeun dédaigna les séductions d'une pitance d'avoine pour s'agenouiller pieusement devant l'hostie qu'Antoine lui présentait ; et puis près de Rimini, à moins que ce ne fût près de Padoue, les poissons venaient se grouper devant le prédicateur, en auditeurs respectueux. Les animaux qu'aimait l'âme franciscaine devenaient coopérateurs de l'apostolat franciscain ; la science du docteur se penchait, pour y trouver un appui, vers l'instinctive intuition du cheval, du poisson; et dans ce cadre de manifestations étranges, la parole d'Antoine semblait répéter au Créateur l'hosannah primordial de toute la création. Ces poissons aidaient Antoine à enseigner aux hérétiques le prix de la parole divine ; ce cheval aidait Antoine à convaincre les hérétiques de la réalité du miracle eucharistique. Antoine, grand novateur, leur apportait, hardiment, des sermons de controverse. On le sentait très insistant, et néanmoins bien patient. Il expliquait un jour : « De même qu'on ne met pas le feu à une maison dans laquelle il y a un mort et des funérailles, de même il ne faut pas détruire celle où Dieu expire sous les coups, surtout lorsqu'on peut espérer
qu'il y ressuscitera pour sa gloire. Mais, fussiez-vous même certains de l'obstination, tolérez quand même, parce que Dieu tolère aussi. Tolérez, vous dis-je, afin que cela vous serve d'exemple ! » Il respectait dans l'hérétique les espoirs mêmes de résipiscence, et de pénitence, et d'élection, où se complaisait sa charité.
Mais puisqu'un cheval, et d'innombrables poissons, et quelques hérétiques aussi, étaient conquis par le prestige de ce moine, pourquoi les Franciscains se seraient-ils privés de ses leçons ? On raconte que saint François lui écrivit : « Il me plaît que vous interprétiez aux Frères la sacrée théologie, pourvu qu'une étude de ce genre n'éteigne pas en eux l'esprit de la sainte oraison et de la dévotion. » François, qui redoutait que la science ne fût une maîtresse de morgue ou une occasion de distractions, ou que l'âme franciscaine ne devînt trop assoiffée de ce genre de richesses qu'on appelait les livres, apaisait ses propres défiances contre le savoir, en présence de la culture théologique d'Antoine ; et dans l'ordre Franciscain cette culture allait faire école, pour la formation même des prédicateurs.
Il semble qu'à Bologne, à Montpellier, à Toulouse, Antoine porta son enseignement dans les jeunes monastères franciscains ; et puis, reprenant à travers la France sa vie de prédicateur, Languedoc et Berri, Limousin et Provence, l'entendirent prêcher. Le Franciscain Jean Rigaud, qui sera dans les vingt premières années du
Saint Antoine de Padoue prêchant,
par Bonifd^io II de Vérone.
Camposampiero, oratoire de Saint Antoine.
Photo Anderson.
xiv^ siècle évêque de Tréguicr, et qui pourra se souvenir encore d'avoir autrefois rencontré certains témoins des apostoliques équipées d'Antoine, en écrira une façon de mémorial : les bulletins de victoire s'y succèdent, victoires ébauchées par la prédication, parachevées par le miracle. Antoine arrête la pluie, prophétise l'effondrement d'une estrade, fait se remplir de vin le tonneau de son hôtesse, qu'un accident avait vidé; et l'un de ses sermons, dans Arles, a comme auditeur saint François lui-même, mystérieusement venu d'Assise, à travers les airs, pour faire planer sur Antoine une bénédiction. Jean Rigaud, prêtant l'oreille aux échos d'Italie, note qu'Antoine, lorsqu'en 1227 il y fut revenu, guérit un jeune homme qui, pour se punir d'avoir maltraité sa mère, s'était cruellement amputé la jambe, et que la parole d'Antoine, secouant une dizaine de brigands, transforma plusieurs d'entre eux en pénitents.
Pourquoi tant de prodiges, une telle opulence de grâces, sinon pour réaliser dans la vie civique et sociale elle-même la conformité des âmes au Christ ? Mais cette conformité, elle impliquait une révolution morale, et tout ce qu'une conversion, lorsqu'on prend ce mot dans la plénitude de son sens, requiert de luttes onéreuses et de sacrifices tragiques. Quoi qu'en aient dit certains annalistes tardifs, il semble bien qu'Antoine échoua quand il se présenta devant Ezzelino, le tyran de Vérone, pour
réclamer la liberté des prisonniers guelfes. « Les prières, si justes qu'elles soient, écrit mélancoliquement au sujet de cet échec l'historien padouan Rolandino, ne portent pas de fruit là où manque le plus petit rameau de charité. » Mais dans l'âme des citoyens de Padoue l'esprit de charité trouvait écho ; lorsque Antoine plaidait auprès d'eux pour les débiteurs insolvables, lorsqu'il demandait qu'à ceux-là du moins qui renonceraient à leurs biens la prison pour dettes fût épargnée, Antoine formulait des principes qui bientôt passaient dans les lois de la cité.
Sur SCS lèvres retentissait, pour parler des pauvres, l'accent exigeant des prophètes d'Israël. Il comparait l'anonymat du riche — « un homme riche », dit négligemment l'Ecriture — avec l'honneur qu'elle fait au pauvre de citer son nom de Lazare : « Les riches, concluait-il, 'ne sont pas connus de Dieu; mais le pauvre, au contraire, nominalement Dieu le connaît. » Se tournant contre les oppresseurs de l'indigence, il distinguait ceux qui sont comme les incisives, et qui ne déchirent qu'en partie ; et puis les canines, c'est-à-dire les légistes qui, comme des chiens, pour de l'argent, aboient contre le pauvre ; enfin les terribles molaires — usuriers et puissants — qui le mettent en miettes. Mais Antoine en appelait à Dieu, qui saurait bien rompre les dents des pécheurs et les mâchoires des lions ; et au nom de ce Dieu Antoine commandait l'aumône « qui puise au puits des richesses, et qui les rend plus pures dans la conscience, plus agréables au goût. »I1
commandait aussi les restitutions ; des auditeurs engageaient leur maison, leur champ, pour venir déposer aux pieds de cet apôtre le prix de leurs larcins longtemps cachés.
Antoine goûtait la profusion des textes bibliques, la multiplicité des anecdotes empruntées à l'histoire naturelle, les métaphores riantes ou subtiles, longuement filées, se déroulant parfois en allégories un peu précieuses ; c'était merveille que l'encombrement même de tant de jolis détails n'atténuât pas la vertu persuasive et l'efficacité morale du discours. Mais l'âme d'Antoine était si conquérante qu'on ne songeait pas à admirer les richesses de son esprit ; son souffle même n'en laissait pas le loisir. On la sentait embrasée, « szisic par le feu de la foi, pareille à l'éléphant qui à la vue du sang se précipite dans la bataille » ; c'est à cette âme que les foules s'attachaient ; elles la devinaient, elles l'aimaient, sous l'enveloppe massive de ce gros corps qu'oppressait l'embonpoint, que la maladie minait ; et la prière d'Antoine demandait à Dieu « que sa langue leur portât les merveilles divines, comme une flèche aiguë et légère. »
Quarante jours durant, au carême de 1231, Antoin« évangélisa les Padouans ; puis, pour se recueillir, il s'en fut à quelque distance dans un domaine rural, où les six branches d'un noyer, disposées en forme de couronne, firent piédestal pour recevoir trois petites cellules, celles d'Antoine et de ses deux compagnons. Il allait, pendant
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quelques semaines, vivre loin des hommes, au-dessus même de la terre, niché dans les branchages, parmi les oiseaux qui, eux, n'offensent jamais Dieu ; il se reposait de ses fatigues au service des pécheurs, en respirant l'air pur, parmi les innocents de la création. Mais Antoine, bien qu'il n'eût alors que trente-six ans, méritait un autre repos. Lorsqu'il le sentit proche, lorsque dans son altier nid d'ermite il entrevit l'heure où son corps devrait être rendu à la terre, où son âme au contraire devrait monter plus haut encore, il redescendit de son arbre et s'en fut vers Padoue, pour y suivre humblement la loi de tous les mortels. Et dans le couvent qu'avaient les Mineurs en un faubourg de cette ville, Antoine, qui déjà déclarait « voir son Seigneur >>, chanta avec tous ses Frères, jusqu'au bout, les psaumes de la Pénitence; et puis ses yeux se fermèrent, pour voir son Seigneur ailleurs.
Il devint, pour Padoue, le Saint, il Santo : près de sa tombe, comme jadis près de sa chaire, la confiance populaire quêta des grâces et l'en remercia ; et lorsque dans la seconde moitié du xiv® siècle parut le Livre des MirdcleSy l'opinion chrétienne, docile et fervente, aima se représenter la vie d'Antoine comme une prodigieuse promenade du surnaturel à travers le monde. Le lis, le livre, que jusqu'alors les peintres avaient mis dans sa main, prirent désormais dans ses images une place plus subalterne ; le récit du nouvel hagiographe, d'après lequel un jour
l'Enfant Jésus lui-même serait venu se mettre dans les bras de son serviteur, hanta peu à peu l'imagination des artistes. On vénéra, dans Antoine, le familier du Christ enfant, comme on vénérait dans François l'intime du Christ souffrant ; l'âme d'Antoine et celle du pauvre d'Assise devinrent comme les deux miroirs à travers lesquels s'entrevoyaient les premières aubes de l'Incarnation et les suprêmes crépuscules de l'agonie rédemptrice.