‹ Figurines Franciscaines. Vingt et une planches hors texte, couverture de Maurice DenisChapitre 6 sur 21 · UNE FILLETTE D'ITALIE DEVANT LA TYRANNIE GERMANIQUE · texte numérisé non relu

UNE FILLETTE D'ITALIE DEVANT LA TYRANNIE GERMANIQUE

DIEU, en ce temps-là, avait pour vicaire temporel ici-bas un personnage que l'opinion de la chrétienté réputait diabolique et qui se plaisait à passer pour tel ; il avait nom Frédéric II. Il prétendait régner sur toutes les vies humaines, de la Baltique à la Méditerranée ; il considérait comme une gêne les droits du Pape à la maîtrise des âmes. Il allait à la croisade par dérision, et puis ramenait des Sarrasins en Italie pour en faire les sentinelles impériales et les geôliers du Saint-Siège. Passer outre à toute crainte de Dieu : c'était là son originalité; ses propos, sts actes semblaient un affront vivant pour les croyances, pour les scrupules, pour les susceptibilités des hommes du moyen âge. On eût dit, parfois, qu'il ne trouvât tant de charme à la licence que parce qu'il y voyait un blasphème.

Il aimait les artistes et les baladins, les joueurs de corde et les joueurs de rimes, les hérétiques et les infidèles; chef de la chrétienté, il était fait, plutôt, pour être l'un de ces monarques « éclairés » qui, faisant bon marché de la masse du bétail humain, assurent d'opulents loisirs à quelques esprits d'élite, groupés autour d'eux pour leur plaisir et pour leur gloire.

Le rêve semi-païen d'Ernest Renan, d'une humanité régie par une aristocratie intellectuelle et travaillant à entretenir l'égoïste existence de cette aristocratie, eût été merveilleusement réalisé par l'empereur Frédéric II. Et les légistes qui l'entouraient, champions du droit romain ressuscité, trouvaient au jour le jour, dans les codes antiques, des étais pour son arbitraire, et la justification de la force brutale. Ne sont-ils point, parmi les tyrans, les plus dangereusement raffinés, ceux qui ramènent la masse du peuple à n'être qu'un engrais, au-dessus duquel s'épanouiront, superbement provocantes, les efflorescences de la raison et de l'art? Il est un être pire que le despote sauvage : c'est le despote « intellectuel » ; Frédéric II fut le type accompli de cette seconde catégorie.

En face de cette sarcastique incarnation de l'humanité révoltée, en face de ce libre penseur et de ce libre viveur, une fillette surgit et parla : elle était de Viterbe et s'appelait Rose. Elle avait peu de temps à passer parmi les hommes : dix-sept ans et demi limitèrent sa destinée. Et ces dix-sept ans et demi lui suffirent pour devenir une figure historique.

Tout enfant, Rose avait les goûts d'une nonne : comme jouet, elle préférait la discipline, et elle s'en torturait; et tout Viterbe la voyait pieds nus, tête nue, mal mise dans sa grossière robe de laine, courir aux églises pour y prier. La solitude de son âme n'admettait guère d'autre visite que celle des oiseaux : ils venaient à elle, lui gazouillaient tout bas les louanges de Dieu; elle écoutait, elle retenait ; elle se rafraîchissait et se mûrissait au contact de ces innocents de la création, et se préparait, à leur école, à jouer un jour auprès de ses concitoyens le poétique rôle des petits oiseaux, ingénus et irréfutables messagers de l'au-delà. Et Rose grandissait tout ensemble en âge et en naïveté, en sagesse et en candeur.

Elle vivait en recluse, s'ofFrant incessamment comme victime pour l'Eglise. Sa vie tout entière était comme une sorte d'épisode de la communion des saints ; elle sentait son rattachement à ce grand corps de l'Eglise dont parle l'apôtre Paul; et cela la rendait, tout à la fois, bien humble et bien fière. Bien humble, car elle eût voulu prendre, sur ses fragiles épaules d'enfant de sept ans, la responsabihté des péchés qui mettaient l'Eglise en péril ; bien fière, car son appartenance à l'Eglise lui paraissait donner du prix à sa vie. Et de même que Frédéric II, le grand empereur, éblouissait les hommes par le débordement choquant de son individualité et par la dictature, lourdement pesante et largement épanouie, de son auguste Moi, Rose les conquérait par son sens si délicat et si pré-

Sainte I^ose de Viterhe prêchant le Christ et la Paix

coce de la solidarité qui l'unissait aux autres chrétiens, de la compénétration qui devait s'établir entre sa petite existence individuelle et l'existence collective de la grande Église. Frédéric II passait pour être quelqu'un, parce qu'il voulait être tout ; Rose était quelqu'un, parce qu'elle voulait n'être rien. Et les hommes regardaient Frédéric avec crainte ; mais ils suivaient Rose avec amour.

Les soldats et les magistrats de Frédéric étaient installés à Viterbe, complices les uns et les autres de ce cercle vicieux qui consiste à créer le droit par la force et à justifier ensuite la force par le droit même qu'elle a créé. Et wisk-wis de cette force, ainsi maquillée, la faiblesse de Rose de Viterbe s'insurgea. Elle avait alors dix ans; et vêtue de la bure du Tiers-Ordre, elle inaugura dans Viterbe sts prédications populaires. Elle annonçait la vérité, et la vérité fut une libératrice. En prêchant le règne de Dieu, elle lézardait l'édifice de tyrannie péniblement maçonné par les légistes impériaux. Le pape Innocent IV, injustement dépossédé de Viterbe, n'avait pas de meilleur champion de ses droits et de plus sûr organe de ses excommunications, que cette gamine bizarrement accoutrée qui, montant sur les bornes, laissait Dieu parler sur ses lèvres. D'être toute petite, elle n'en avait cure : lorsque les gens autour d'elle étaient trop nombreux, la pierre qu'elle avait prise comme marchepied semblait subir l'attraction du ciel, et la petite Rose émergeait au-dessus des têtes. Le prodige divin et l'inclinaison naturelle des fronts grandissaient

Tenfant. Et les jours dts prophètes d'Israël paraissaient revenus I pour Viterbe : Rose commandait la pénitence, prélude de l'émancipation. Cette révolte de l'homme contre lui-même qu'impose l'ascétisme chrétien lui semblait plus efficace pour le salut final de sa patrie que la révolte contre Frédéric. Appeler à la mortification et à la prière, c'était sa façon à elle d'appeler aux armes.

Tant pis pour les parents de Rose : que ne retenaient-ils ce débordement d'éloquence ! Ils furent expulsés avec elle, parla volonté des partisans de Frédéric. La pénitence était considérée comme une offensive, la prière comme une menace, les bonnes mœurs comme une leçon : Viterbe, à la voix de Rose, commençait à donner cette leçon, à accentuer cette menace, à inaugurer cette offensive. C'en était trop, Rose et sa famille durent prendre le chemin de Soriano. Mais cette exilée était une victorieuse, et les mérites qu'avaient acquis les citoyens de Viterbe n'étaient point perdus. A peine avait-elle repris, à Soriano, le cours de ses enseignements populaires, qu'elle apprit mystérieusement d'en haut la mort imminente de Frédéric II. Rose et Viterbe s'étaient aidés; le ciel, à son tour, apportait son aide. Le pape Innocent IV rentra dans ses Etats et Rose dans sa ville.

Quelques mois s'écoulaient et on l'ensevelissait dans sa robe de bure ; Viterbe ayant cessé de souffrir, la petite vierge cessait d'agir, et comme les hommes n'avaient plus besoin d'elle. Dieu la voulut pour lui, proche de lui.

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