L'OFFRANDE DE LA SCIENCE PAR L'AMOUR
LE Pauvre d'Assise me Ta rendu ! disait en 1227 une mère toscane qui, voyant son enfant en péril de mort, avait levé les yeux vers le ciel en suppliant saint François. L'enfant, lorsqu'il fut grand, regarda l'ordre franciscain : il y reconnut, « non pas une invention de la szgcssc humaine, mais une œuvre du Christ »; il y entra. En l'accueillant, les pauvres jongleurs du bon Dieu ouvraient leurs rangs à un futur « docteur de l'Église », saint Bonaventure. Le treizième siècle était trop profondément épris de science pour que la vie franciscaine demeurât étrangère à la science.
François avait demandé, dans sa I{ègle, que l'esprit d'oraison et de piété sût faire usage de tout, pour se maintenir et pour progresser ; et saint Bonaventure écrira
plus tard que François « se faisait de tout un degré pour atteindre Dieu ». Degrés, les Evangiles, que volontiers il lisait; degrés, les méditations devant la Crèche ou le Crucifix; degrés, toutes les créatures, contemplées et respectées comme des miroirs du Créateur. Ce fut la gloire de Bonaventure, de présenter la science à la seconde génération franciscaine comme pouvant et devant, elle aussi, être un degré vers Dieu : le mouvement qui déjà portait une élite de Frères Mineurs vers la culture de la philosophie et de la théologie fut désormais orienté dans les voies mêmes qu'avait tracées l'esprit du Petit Pauvre à toute l'activité du chrétien.
La science devint un acte d'amour et un fruit de l'amour : éprise de Dieu, elle le chercha, en tout et partout, comme origine et comme fin, et elle le trouva. Arrière la concupiscence de savoir, redoutée par le saint d'Assise comme une forme coupable de complaisance en soi-même ! La science d'un Bonaventure ne se complaisait qu'en Dieu et ne voulait être qu'un « itinéraire ;fr vers lui. Suis-je plutôt une science spéculative, ou plutôt une science pratique? questionnait volontiers Dame Théologie; et ses dévots, à cet égard, $e disputaient entre eux. Mais par-dessus leurs débats planait la voix de Bonaventure, proclamant que la théologie était une science « affective » ; il voulait indiquer, par là, que les vérités théologiques devaient exercer sur la volonté d'assez puissants attraits pour l'attacher et l'unir à Dieu de toute la force d'un lien d'amour.
Saint Bondventure
montrant à Saint Thomas d'Aquin le Crucifix,
par Zurbaran.
Musée de Berlin.
Deux fois le jeune Bonaventure avait, de sa main, recopié toutes les Ecritures pour les mieux connaître ; et diligemment courbé sur les meilleurs manuscrits des Pères, il en avait classé, sous diverses rubriques, les fragments les plus décisifs, pour s'en aider dans ses méditations, dans SCS sermons, dans ses érudites disputes. Il survenait en 1245 dans Paris, capitale savante de la chrétienté; il y apportait tout cet arsenal, et puis toute son âme aimante; et l'enseignement du « docteur irréfragable », le Franciscain Alexandre de Halès, acheva de l'équiper d'arguments. Mais pour un Bonaventure ce n'est pas l'argument qui fait le docteur, non plus que l'habit qui fait le moine. L'argument, c'est une écorce ; mais la sève elle-même, c'est-à dire la science « séraphique », est comme le confluent d'une grâce et d'une prière, et lorsque en 1248 Bonaventure eut obtenu le droit d'enseigner, d'innombrables étudiants se pressèrent au point de jaillissement de cette grâce, aux écoutes de cette prière.
Non loin de là, dans le cloître des Prêcheurs, saint Thomas d'Aquin professait. Un jour saint Thomas, visitant Bonaventure en sa cellule, l'interrogeait sur les sources de sa science; et le Franciscain, tirant un rideau, montrait son Crucifix. Les nuances des deux docteurs, si diverses fussent-elles, étaient comme fondues dans un commun hommage au Christ, par la symphonie même de leurs âmes.
Un «: simple et chétif compilateur » : ainsi se
nomme Bonaventure en son commentaire des Sentences ; et ces mots définissent son humilité mais voilent son génie. Car s'il s'attachait, depréférence, aux opinions communes, et si y dans les questions douteuses, il évitait de se prononcer ; si sa volonté de paix, servie par sa pénétration d'intelligence, s'efforçait à concilier les opinions divergentes des maîtres antérieurs, et si l'on a pu voir en lui, tantôt un disciple de Platon et de saint Augustin, tantôt un adepte d'Aristote faisant encore l'école buissonnière chez Platon, ce n'était point de sa part manque d'originalité, ou incertitude d'allure, ou impuissance à se camper dans la mêlée des opinions scolastiques. Au delà de l'honneur de penser et d'écrire, Bonaventure poursuivait l'honneur unique, celui d'aimer et de faire aimer Dieu; et les opinions qui lui semblaient le plus propices à la ferveur conquéraient aisément l'adhésion de sa pensée parce qu'il sentait, sur leurs ailes, son âme s'élever. Au delà de cette somptueuse vanité que suggéraient les belles joutes dialectiques, Bonaventure poursuivait les gestes d'union, et disait volontiers que « ce qui se présente avec une apparence de fausseté est souvent reconnu vrai quand on remonte à l'intention de celui qui a parlé ». Et cette science était bien authentiquement une science franciscaine, parce qu'à l'égard des hommes comme à l'égard de Dieu elle était un épanouissement de charité.
Mais un jour vint où la charité même, avec les obligations qu'elle imposait — service de Dieu, service des
hommes — jeta le docte contemplatif dans les bagarres de la vie active. Il fallut qu'il prêchât, et devant toutes sortes d'auditeurs, des étudiants et des pauvres, des rois et des papes. Il fallut qu'il polémiquât pour la pauvreté franciscaine, que des pamphlets attaquaient, et pour le droit de ses frères en saint François de faire besogne de prêtres, au confessionnal, en chaire. Il fallut qu'en 1237 il acceptât de devenir ministre général de TOrdre, et qu'à ce titre il s'astreignît à une vie de voyages, dont Paris demeura toujours le centre, et que, par la convocation de six chapitres généraux, par la revision des constitutions de l'Ordre, il devînt en quelque façon le second fondateur de la famille franciscaine.
Et puis il fallut que son parti pris de simplicité, après avoir refusé l'évêché d'York, supportât pourtant sur ses épaules le resplendissement de la pourpre, et qu'à la faveur de ce nouveau prestige son éloquence opérât, pour un bref moment de l'histoire, la réconciliation de l'Eglise grecque et de l'Eglise romaine. C'était en 1274, au concile de Lyon. Avec allégresse, dans la primatiale de Saint-Jean, la voix de Bonaventure reprenait l'apostrophe du prophète Baruch : « Lève-toi, Jérusalem! Tiens-toi sur la hauteur, regarde vers l'Orient, et rassemble tes enfants de l'Orient à l'Occident ! » Les délégués de l'hellénisme, dociles à Baruch et à Bonaventure, arrivaient à Lyon, abjuraient, s'unissaient au Pape.
L'esprit franciscain, installé par saint Louis sur le
trône de France, avait, en Occident, protégé contre les périls qui la guettaient la concorde de la chrétienté, et tenté d'empêcher qu'un duel entre empereur et pape, entre les deux vicaires de Dieu, n'apparût aux âmes anxieuses comme une division de Dieu contre lui-même. Et le même esprit, s'incarnant en saint Bonaventure dans un concile œcuménique, travaillait à convaincre les Grecs que le schisme les « condamnait à l'anarchie, à l'asservissement national », et la résipiscence grecque semblait ramener, jusqu'aux extrêmes confins du bassin méditerranéen, l'unité du bercail.
Quinze jours après cette œuvre de paix, Grégoire X s'écriait douloureusement : « La colonne de la chrétienté est tombée! » Cette colonne, c'était Bonaventure... saint Bonaventure était mort. « Jamais lumière pareille se lèvera-t-elle dans l'Eglise ? » gémissait du haut de la chaire le cardinal Pierre de Tarentaise, un Dominicain qui devait un jour prendre la tiare.
Avec Bonaventure, une lumière s'était levée : la science franciscaine était désormais sur le chandelier, mais sur un chandelier brûlant tout près de l'autel, et brûlant pour l'autel ; et parmi la profusion des cierges cette science n'aspirait qu'à faire elle-même fonction de cierge. Son éclat se confondait avec l'innombrable rayonnement des âmes ardentes ; et quel que fût sur la gent étudiante son ascendant doctrinal, elle invoquait pour elle-même, humblement, les grâces d'illumination qui devant l'appa-
rent silence du tabernacle récompensaient parfois d'humbles génuflexions. Frère Gilles, un des premiers compagnons du Poverello , demandait un jour à Bonaventure : « Un ignorant peut-il aimer Dieu autant qu'un savant ?» — « Assurément, répondait le docteur; une pauvre vieille femme peut aimer Dieu autant et plus qu'un docteur en théologie. » Et le vieux Frères Gilles, transporté, criait aux femmes chrétiennes de Pérouse : « Femmes pauvres, simples et ignorantes, aimez le Seigneur votre Dieu, et vous pouvez devenir plus grandes que Frère Bonaventure. » Bonaventure, tout le premier, les eût invitées à le dépasser.
Tel le prêtre qui, buvant le calice, en offre à Dieu tout le contenu, et puis s'offre lui-même; tel saint Bonaventure, dans sa soif de savoir qui n'était qu'une soif de prier, buvait à longs traits la science ; et l'hommage qu'il en faisait à Dieu se confondait avec l'offrande même de son âme.
LA SOCIETE CIVILE ET LA SOCIÉTÉ RELIGIEUSE PACI- FIÉES PAR UNE PÉCHERESSE
SA vie s'ouvrit par un de ces vulgaires « faits divers » qui préparent au flux des larmes humaines un perpétuel renouvellement. Orpheline à demi, elle suivit, à quinze ans, un jeune seigneur qui lui promit le mariage. Et contente d'être châtelaine, elle ne devint point épouse. Neuf ans durant, à travers les rues de Montepulciano, Marguerite, montée sur son palefroi, éblouit les passants du luxueux spectacle de son péché : à la voir étourdie, on la croyait heureuse, et, le plus souvent, elle-même se croyait telle. Les enfantillages du faste enlisaient sa jeune âme dans l'impénitence.
Mais cette jeune âme était une énigme. Volontairement pécheresse, on l'entendait, à de certaines heures, annoncer qu'elle mourrait sainte... Non point d'une de
ces morts, correctement pieuses, qui sont des règlements de compte avec rÉternel, mais d'une de ces morts devant lesquelles les peuples s'agenouillent comme devant un visible frôlement de Dieu. Des amies la raillaient pour sa coquetterie : « Rassurez-vous, leur disait-elle. Un temps viendra où vous m'appellerez une sainte et où, le bourdon à la main, vous visiterez mon tombeau... » Et Marguerite péchait toujours. On eût dit que sa personnalité se dédoublait, qu'elle assistait à sa propre faute plus qu'elle n'y participait. Les murmures de la grâce dominaient parfois en elle les turbulences de la nature ; et puis, derechef, ces murmures s'assourdissaient. Il faudrait un Pascal pour pénétrer le réseau de telles âmes ; il invoquerait, à l'appui de son apologétique, fondée sur le double dogme de la faute et de la rédemption, les contradictions intimes d'une Marguerite de Cortone ; il demanderait au Christ la clef de ces contradictions, expliquerait Marguerite par le christianisme, et prouverait le christianisme par Marguerite. Elle disait encore : « L'honneur, la dignité, la paix, j'ai tout perdu, sauf la foi. » Ainsi la foi émergeait en elle, comme pour condamner son péché^ et comme pour garantir, aussi, que ce péché aurait un lendemain.
Le lendemain vint brusquement. Le jeune seigneur qui l'avait disputée victorieusement à Jésus succomba victime d'un attentat ; et sa mort fut pour Marguerite une résurrection. La pauvre fille avait alors vingt-six ans : son
père remarié réconduisait ; son petit garçon, l'enfant de la faute, se cramponnait à elle, comme un remords et comme un devoir ; et Marguerite hésitait entre le mal et le relèvement, lorsqu'une voix lui signifia d'aller à Cortone se mettre sous la direction des Frères Mineurs. De ce jourlà, ce ne fut pas seulement Marguerite qui fut sanctifiée, ce fut aussi Cortone, asile de sa repentance.
Entre Marguerite et Jésus, une étrange lutte commença. Marguerite, non contente de se mortifier et de se macérer, voulait s'humilier, se diffamer ; elle aspirait au mépris, à la déconsidération des hommes ; elle faisait irruption en pleine église, criant son péché ; elle étalait avec une amère complaisance les souvenirs de ses débordements, elle demandait à tous de faire fi d'elle ; elle souhaitait d'être un objet de dégoût. Mais tour à tour, de par la volonté d'en haut, elle était élevée à la dignité de fille du Christ, puis d'épouse du Christ ; elle était désignée, par miracle, à l'attention des hommes du temps ; plus elle s'abaissait, plus elle était exaltée; et plus elle invectivait contre elle-même, plus le Verbe s'acharnait à la choisir comme interprète des désirs divins. Elle eût aimé la quiétude de la contemplation, le silence des larmes ; mais on affluait vers sa cellule, des régions les plus lointaines, pour connaître, auprès d'elle, l'intention et le vouloir de Dieu. Et cette seconde Marie-Madeleine dut accepter, dans l'histoire de son siècle, le rôle actif d'une Marthe.
Sainte Marguerite de Cortone.
par Le Guerchin.
Pinacothèque Vaticane, Rome.
Photo Alinari.
« Tu as été faite pour crier la paix aux habitants de Cortone », lui disait énergiquement Jésus ; et Marguerite appelait la paix, de toutes ses clameurs et de tous ses sanglots. Les Cortonais se réconciliaient entre eux. « C'est toi que j'établis la médiatrice de la paix, lui signifiait Jésus, un jour que le belliqueux évêque d'Arezzo menaçait Cortone. Tu avertiras l'évêque qu'il doit licencier ses troupes et conclure la paix avec Cortone. Malheur à lui s'il n'obéit pas ! » Et la voix de Marguerite désarmait l'évêque d'Arezzo. Il reprenait les armes en 1289, malgré la défense de Marguerite, et il tombait mort sur le champ de bataille. Une autre fois, Jésus enjoignait à sa sainte de prier et de s'immoler pour que l'empereur et le roi de Sicile cessassent de se disputer la suzeraineté de certaines terres, dont le Pape était souverain légitime ; et la dispute finissait. Dans les plis grossiers de sa robe de Tertiaire, que volontiers elle eût éclaboussée de fange pour faire détester à tous les regards ses péchés d'antan, Marguerite portait la paix. Elle n'acceptait qu'une guerre, celle contre l'Infidèle. Saint Louis venait de mourir et Saint-Jean d'Acre allait succomber : « Hâtez le départ des croisés, disait Marguerite aux Franciscains ; Dieu l'ordonne. » Du xui® au xvi^ siècle, l'idée de croisade, vrai tourment pour les consciences chrétiennes, s'insurgea constamment contre l'avènement de la politique d'intérêts qui commençait à dominer le monde ; c'est par la bouche de Marguerite de Cortone que cette idée tenta l'une de ses premières
insurrections, avec l'intransigeante vigueur d'une foi et l'éclat prestigieux d'un beau rêve. A l'école de François d'Assise, on avait appris à détester les guerres, comme des usurpations commises au détriment de Dieu ; les wics humaines qui s'y gaspillaient n'étaient-elles pas réclamées par le Saint-Sépulcre ? Ainsi pensait Marguerite de Cortone ; et quelques-unes de ses paroles suffiraient à montrer que les instigateurs des croisades, volontiers qualifiés de fanatiques sanguinaires par les philosophes du xvm® siècle, furent, au contraire, pour le progrès des idées pacifiques, les meilleurs auxiliaires et les plus sûrs garants.
L'Eglise, aussi, avait besoin de paix : l'Ordre de Saint-François se divisait contre lui-même ; l'hérésie des Fraticelles était aux portes ; et l'on se demandait si ces moines mendiants dont la bure, toute neuve encore, avait cruellement inquiété Frédéric II d'Allemagne, survivraient à leurs propres dissensions. Marguerite de Cortone, parce que pénitente, fut chargée par le Christ de pacifier et de rassurer l'Ordre de Saint-François ; et les Fraticelles furent démasqués ; et les partisans d'une observance sévère furent justifiés ; et Jésus, par la voix de Marguerite, renouvela aux Franciscains l'expression de son éternel amour. Il était allé la chercher, parmi les écarts de sa vie dissolue, pour jouer un rôle de prophétisme dans l'Ordre de la Pénitence. Et tout d'abord, elle avait tremblé; mais saint François, intercédant, lui avait montré le signe visible du pardon du Christ. Alors, rassurée, elle
annonça les grandes destinées de l'Ordre ; et c'est ainsi que l'association de moines mendiants qui est la plus insigne création de l'esprit de pénitence trouve encore aujourd'hui, dans les notes du bon confesseur qui guettait les propos d'une pécheresse , les raisons d'espérer et la certitude de vivre .
Il est à travers le monde, enfin, des âmes vierges, impatientes d'éternité, qui voudraient, d'un regard, conquérir le ciel ; et comme leur regard, impuissant, risque de s'abîmer dans le vide, elles se consolent provisoirement en souriant, du plus beau des sourires, à ces groupes d'élus que Fra Angelico de Fiesole faisait si saintement danser et dont on eût dit d'ailleurs qu'il s'était détaché lui-même pour devenir sur notre terre le peintre du paradis. Et si quelqu'une de ces âmes souhaite de discerner, à travers ces juvéniles et mystiques farandoles, l'auréole de Marguerite de Cortone, le Christ lui-même a voulu seconder cette recherche : il a dit à sa servante qu'elle aurait sa place « avec les séraphins, parmi les vierges ardentes de charité ». Les vierges illustres de l'Église triomphante, Agnès de Rome et Lucie de Syracuse, Claire d'Assise et Rose de Viterbe, ont fait une place à l'ancienne pécheresse ; et les vierges de l'Église militante, désormais victorieuses de leurs susceptibilités, ont appris, au spectacle de Marguerite, devenue pour elles une patronne, le respect et l'amour des pécheresses. Et dans la vie posthume de Marguerite de Cortone, c'est là la suprême merveille.