‹ Figurines Franciscaines. Vingt et une planches hors texte, couverture de Maurice DenisChapitre 8 sur 21 · UN TEMOIN DE LA GRANDEUR ET DES HUMILIATIONS DIVINES · texte numérisé non relu

UN TEMOIN DE LA GRANDEUR ET DES HUMILIATIONS DIVINES

AUX alentours de 1270, Angèle, dans la petite ville de Foligno , vivait en femme du monde fort recherchée. On l'estimait pour ses richesses, pour l'éclat de sa maison ; et donnant elle-même quittance à la facilité de ses mœurs, elle se confessait sans véracité, communiait sans repentance. Soudainement elle se sentit très malheureuse. Et sa honte, qui n'osait plus regarder Dieu, cria vers Assise, où la mémoire de François guérissait les âmes. Elle eut l'impression que François la transformait, qu'il la poussait vers un confesseur, l'obligeait à débrider toutes les plaies de sa conscience, et que mystérieusement il la guidait pour lui faire connaître pleinement, en dix-huit étapes, toute la laideur de son passé. Cette laideur, et puis, en regard, l'agonie de Jésus furent désormais l'objet de

sa vision ; et se disant à elle-même : « C'est toi qui Tas crucifié! » elle pleurait.

Angèle voulait aller à Dieu, « mettre à jamais son cœur, sa volonté dans le cœur de Dieu, dans la volonté de Dieu. » « Débarrassez-moi de tous les obstacles ! » lui criait-elle. Et bientôt elle eut à enterrer sa mère, son mari, SCS enfants. Angèle, dédoublée, compatissait avec une moitié d'elle-même, et tout en même temps disait merci, et dans son chagrin trouvait une joie. Il lui restait encore ici-bas une attache : c'étaient ses biens. Elle voulait se faire pauvre. Tous l'en dissuadaient, même les Frères Mineurs; elle passa outre, vendit son château. Mourir de faim, de froid, de honte, était devenu le programme de sa vie. Et du jour où, saccageant sa fortune, elle eut ainsi commencé de couper le dernier lien qui l'attachait aux choses créées, on ne pouvait plus parler devant elle de Dieu son créateur sans qu'un cri lui échappât, précurseur d'extase.

Mais que les hommes, de grâce, ne la prissent pas pour une sainte ! Sur les places de la petite ville Angèle eût voulu clamer : «Je suis l'hypocrite, j'étais gourmande et ivrogne, je suis possédée »; et deux ans durant, elle fut comme broyée entre l'orgueil et ce qu'elle appelait 1' « humilité mauvaise ». Elle s'en fut à Assise ^ en pèlerinage, avec la résolution d'achever ses dépouillements : elle sentit, là, que l'Esprit Saint entrait au fond d'elle, et qu'il lui signifiait : « Je serai connu en toi, glorifié, clarifié en

toi », et qu'il l'accompagnait jusqu'au tombeau de saint François. Elle hurlait lorsqu'il la quitta, mais durant huit jours de langueur, il continuait de l'ombrager ; et aux oreilles de sa compagne une voix retentissait, disant : « L'Esprit est dans cette chambre. »

Ainsi commença la merveilleuse épopée mystique dont le Livre des Visions et Instructions nous est le témoignage. Avec cruauté, avec une apparente inhumanité, Angèle avait aimé le vide que les deuils laissaient dans son cœur, et des spectateurs superficiels l'eussent peut-être accusée de vouloir acheter par tant de douleurs les joies d'un mystique « égotisme ». Mais le Livre des Visions protesterait contre cette fausse image d' Angèle.

« Mon secret est à moi », murmurait-elle à son confesseur le Frère Arnaud. Elle murmurait cela, non pour le garder jalousement, pharisaïquement, mais par crainte de le trahir si elle le livrait. Mais à la vue de la douleur de Frère Arnaud, au contact des âmes humaines qui avaient soif, voilà qu'elle inclinait à dire quelque chose de son secret ; un ordre d'en haut achevait de l'y déterminer. Alors elle parlait, et quelque précise qu'elle voulût être, elle s'accusait de ne pouvoir que balbutier. Souvent elle s'interrompait, disant à son confesseur : « Tout ce que je viens d'articuler n'est rien, tout cela n'a pas de sens. Je ne peux pas parler... Je blasphème... Notre pauvre langage humain ne convient guère que dans les occasions où il

Ld Bienheureuse tAngèle de Foligno recevant la communion des mains d'un ange.

s'agit des corps et des idées ; au delà, il n'en peut plus. S'il s'agit des choses divines et de leur influence, la parole meurt absolument. »

Cette pécheresse pénitente eut le sens aigu de l'ineffable. Plus son regard s'enfonçait dans la vie divine, plus elle constatait l'impuissance de sa langue, de toute langue, la débilité des mots, l'impossibilité verbale de traduire le ciel à la terre. Il lui apparaissait que «les paroles mêmes de l'Écriture n'étaient pas, devant la bonté de Dieu, ce qu'est un grain de millet devant la grosseur de l'univers. » Et pourtant, bon gré mal gré, Angèle avait à jouer ici-bas un rôle d'interprète. De temps à autre .elle se faisait relire ce qu'elle avait dicté, et elle observait à Frère Arnaud : « Tout ce qu'il y a de bas et d'insignifiant dans mes paroles, vous l'avez écrit ; mais la substance précieuse, la chose de l'âme, vous n'en avez pas dit un mot. » Ou bien encore : « Un prédicateur dirait : Allez-vous-en, je suis incapable de parler de Dieu. » Frère Arnaud, surtout lorsque sa conscience était troublée par quelque faute, avait l'impression d'être « comme un idiot », écoutant les paroles d' Angèle, mais ne comprenant pas. « Plus tu donneras la lumière, plus tu la garderas », insistaient auprès d' Angèle les exigences du Christ, qui ne l'illuminait que pour rayonner par elle. Angèle, docile, continuait de dicter à Frère Arnaud. « Mais, dans tout cela, demandaitelle au Christ, n'y a-t-il rien de faux ou d'inutile ? — Non, répondait Jésus ; il y a seulement insuffisance, parce

que la hauteur des visions ne peut être renfermée dans le langage humain . »

Autour de cette confidente de Dieu, qui glorifiait Dieu et par ses paroles et par ses silences, un cercle d'âmes se formait. Voulant faire de ces âmes « les enfants légitimes du Christ », elle travaillait à fixer leur œil intérieur sur la Passion, sur le Calvaire, sur les spectacles dont, au XV® siècle, la Clarisse sainte Catherine de Bologne sera la douloureuse contemplatrice. Déjà, dans ces visions du Christ ensanglanté, un saint Bonaventure s'était complu; et les Méditations sur la Passion qu'écrivait, au temps même d'Angèle, le Franciscain Jean de Choux, allaient devenir pour les dramaturges, pour les peintres, une façon de bréviaire, en décrivant avec un réalisme recueilli les détails de cette Passion qu'exhibèrent bientôt les tréteaux des Mystères et les tableaux de sainteté. Angèle, devant le petit essaim de dirigés qu'elle appelait sts fils, se repentait de la Passion; elle s'en accusait, montrant sts joues qu'elle avait fardées, et ses lèvres qui s'étaient plu dans la gourmandise et plu dans le mensonge, et ses pieds qui avaient dansé ; et Dieu lui marquait que pour ses joues peintes il avait, lui, reçu des soufflets, et pour sts gourmandises le fiel et le vinaigre, et pour ses mensonges l'humiliation des faux témoignages, et pour ses parures le fouet, et que pour ses danses il s'était laissé clouer les pieds au bois de la Croix. Mais à mesure que se déroulait cette comptabi-

lité tragique, où tout le crédit était pour Dieu, tout le débit pour Angèle, Dieu la voyait si désolée qu'il ajoutait : « Plus grand aura été Thomme dans le péché, plus grand il pourra être aussi dans l'autre abîme. » La clientèle des fils spirituels écoutait : par les lèvres d'Angèle, Dieu leur demandait qu'ils fussent « morts et vivants ». Elle le regardait leur donner sa plaie à baiser, les bénir ; elle savait et gardait pour elle le secret de la place que respectivement ils occupaient dans le cœur divin. Plus obscurément, mais non moins nettement, ils sentaient, eux, leur vie se transfigurer. Le Franciscain Ubertin de Casale, qui devait jouer un rôle dans le mouvement des Franciscains « spirituels », n'avait pas toujours eu à Paris une conduite exemplaire ; mais il raconte, en son Arbre de la yie crucifiée de Jésus , qu'Angèle, ayant connu par révélation les plus secrets replis de son cœur, lui « restitua au centuple les dons de jadis », et renouvela son esprit par la splendeur de la vérité ; et il l'appelle « mère de belle dilection, de crainte salutaire, de grandeur d'âme et de haute espérance, à l'égard d'une multitude de fils spirituels. »

Sans relâche elle les exhortait à lire continuellement « le livre de vie qui est la vie mortelle de Jésus-Christ » ; elle leur redisait avec une minutie éloquente sa pauvreté parfaite, et comment l'opprobre qui sur lui s'était acharné était l'opprobre parfait, et combien parfaite aussi avait été sa douleur. Elle montrait comment Jésus s'était servi, pour ouvrir le ciel à ses bourreaux, de cette mort qu'eux-

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mêmes lui infligeaient, et comment les hommes, au contraire, « jetaient la vie de Jésus derrière leur dos », pour ne plus la voir, ne plus la vivre. « Pleurez tous ! suppliait-elle. Priez tous ! N'imitez pas ces pauvres petites bonnes femmes qui croient avoir bien prié quand elles ont prié longtemps, comme si elles avaient à faire un certain ouvrage payé suivant la longueur et la quantité ! Soyez humbles ! » Et puis, se reprenant : « Ah! mes enfants, pardonnez-moi mon orgueil : c'est donc moi qui ose engager les autres à être humbles i C'est votre désir et votre amour qui m'ont contrainte à parler. »

Ayant goûté naguère les déchirements qui avaient rompu ses liens avec la terre, elle se reprenait à aimer la terre, pour la gagner à Dieu. « Il a plu au Seigneur, expliquait-elle dans son testament, de me donner l'amour et la sollicitude de tous ses fils et de toutes ses filles, de tout ce qui respire sur le globe, en deçà et au delà de la mer. Je les ai gardés comme j'ai pu, et j'ai souffert pour eux les douleurs que personne ne sait... Mon âme a plus reçu de Dieu, quand j'ai pleuré et souffert pour les péchés des autres plus que pour les miens. » Elle invitait ses fils à connaître Dieu, à se connaître eux-mêmes, à se sentir des « riens inconnus », à ne mépriser personne. « Parmi ceux que vous méprisez, annonçait-elle, il en est à qui je crois que Dieu tendra la main. » Elle leur laissait en héritage la pauvreté, l'opprobre et la douleur, tout ce qu'ellemême avait voulu posséder, parce que tout cela c'était la

LA BIENHEUREUSE ANGELE DE FOLIGNO 6i

vie du Christ. Elle les bénissait, elle allait mourir. La liturgie avait ramené Noël : Angèle agonisante bégayait que pour comprendre l'Incarnation l'intelligence des anges ne suffisait pas. Mais elle entrevoyait, elle, et joyeusement elle disait : « Maintenant je sais ce que c'est que le Verbe. » Et quelqu'un lui demandant si elle ressentait de la joie, elle dit oui ; et puis, dans les premiers jours de janvier 1309, Angèle acheva d'expirer.

La chrétienté dut à cette Tertiaire une double leçon. L'infranchissable abîme qui sépare la grandeur divine et la pauvre science humaine avait été non pas mesuré, mais perçu par son extase ; et jamais encore le langage humain n'avait aussi splendidement confessé, par l'aveu même de ses défaillances, l'impossibiHté d'étreindre cette grandeur. Le mot profond de saint Thomas d'Aquin : « Dieu est l'Inconnu », ce mot qui n'est pas une devise d'agnosticisme, mais au contraire un fugitif jet de lumière, trouvait dans les visions d' Angèle le plus émouvant commentaire, qui empruntait aux ténèbres même une clarté ; et si la complaisante vanité de certains dialecticiens risquait d'être mortifiée par cette sorte de recul de la Majesté divine, par cet approfondissement indescriptible de l'Abîme divin, ce n'est assurément pas saint François qui s'en fût plaint. Mais, d'autre part, cette même Angèle rapprochait Dieu des hommes en mettant la croix sur leur horizon, à leur proximité, sur leur chemin, en leur étalant, sur cette

croix, leurs péchés et leur rédemption, en les conjurant de se transformer dans le Christ souffrant. Jamais Dieu n'avait paru si distant, et jamais l' Homme-Dieu si voisin ; jamais Dieu n'avait paru si majestueux dans son altitude, mais jamais, en son humilité, THomme-Dieu ne s'était révélé si accessible. Les spéculatifs de la philosophie savaient désormais qu'ils auraient toujours à chercher, toujours à creuser; et les cœurs savaient, eux, qu'ils avaient déjà trouvé.

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