‹ Figurines parisiennesChapitre 11 sur 14 · LES CAFÉS-CHANTANTS · texte numérisé non relu

LES CAFÉS-CHANTANTS

Ce genre de spectacle est devenu très à la mode à Paris depuis six ans environ. Autrefois, il n'y avait qu'un seul café-chantant, le Café des Aveugles, qui existe encore, et auquel nous consacrerons plus tard quelques pages, car sa physionomie se sépare absolument de celle des autres cafés.

Les nouveaux cafés-chantants sont installés avec cette magnificence conventionnelle

76 FIGURINES PARISIENKES.

qui relève du théâtre : une estrade, ceinte de guirlandes^ de draperies rouges à franges d'or, oraée de peintures représentant des attiibuts lyriques^ enferme comme dans une corbeille un essaim déjeunes beautés. Il faut \oir leurs robes de gaze épanouies comme des œufs à la neige^ leurs rubans^ leurs gants de bal et leurs effrontées pierreries fausses; celle-ci est vêtue en amazoùe du temps de Louis XIII^ elle a une plume blanche à son feutre^ et elle enlève ses romances la cravache en main. Celle-là est tout en rose, un chapeau de bergère se penche sur son oreille comme pour lui murmurer d'amoureux compliments; elle se lève en rougissant pour chanter : iVon, non, fnonseigneur, je ne vends pas mon cœur.

11 y en a d'autres qui ont des mantelets dliermme^ même dans le mois de juillet^ des vestes à la diagonne^ des résilles à la

Figaro, un croissant argenté sur le front, une couronne de roses, ou plus simplement des anglaises qui tombent mélancoliquement tout le long de dem/in^\gres joues, peintea fard jusque dans leurs trous de petite -vérole. Ah dame ! elles ne sont pas toutes b(elles.

Quelques-unes ont de la vojx ; dans ce cas, une affiche écrite à la me^in, apprend au]i; consommateurs qu'elles ont été élevées au Conservatoire, D'habitude elles ne livrent que leurs petits noms : c'est madame Ma^ rianna, c'est mademoiselle Georgine ou ma-* demoiselle Olympe. Chacune d'elles a sa coterie, comme dans les théâtres, qui se compose d'un groupe de gros hommes, at-r tablés le plus près possible de l'estrade, autour de plusieurs canettes de bière; ces hommes ont ordinairement la voix forte»

le teint ardent, beaucoup de favoris, beaucoup de cheveux et des redingotes à poil.

Une bouquetière circule entre les tal)Ourets ; elle met en loterie des bouquets monstrueux^ au prix de deux sous le billet.

Les gros hommes prennent une vingtaine de billets.

Autour de Testrade, on remarque^ errants^ trois ou quatre messieurs en gilet blanc et eu habit noû*. Ce sont les chanteurs; ils attendent leur tour et froissent par contenance un cahier de musique.

Quand il se fait tard^ on les voit de temps en temps lever sur la pendule des regards qui ont faim. Tout à l'heure uu baryton^ d'un embonpoint excessif^ va murmurer .

Si j'étais petit oiseau! La basse attaquera résolument : Moine et bandit ; le ténor^ à qui ses amis viennent d'oifrir un grog abondant, prendra corps à corps le grand air de la Lucie ; et le jeune Georges, qui n'a pas dix-sept ans, et dont les cheveux, à force

d'avoir été trempés dans l'eau, pleurent sur l'archet, exécutera un morceau de violon qui durera une demi-heure. *

Quelquefois, par hasard, il existe au milieu de tous ces gens-là un homme ou une femme qui a du talent. Aloi*s, cela est triste.

Les chanteuses font la quête ; elles s'enveloppent d'une gaze et vous présentent leur aumônière, en détournant la tête, avec une affectation d'indifférence. Ce sont les plus médiocres d'entre elles ; les autres ont le soin de stipuler dans leur engagement qu'elles ne tendront la main à personne.

Le chanteur le plus important de la troupe est le chanteur comique, c'est M. Narcisse ou M. Adolphe ; on rit seulement à le voir.

Habituellement, il est costumé en villageois, avec une perruque en filasse, un petit chapeau rond, et nn col do chemise qui

cxubère ; le reste à ravenant, nibans souil- Jés, fleurs à la veste. — Oh î les pauvres mollets! — Quand c'est à lui de dire une chansonnette^ il arrive avec effort^ prend une pose cagneuse^ tord Tœil et la bouche, et l'on s'amuse beaucoup à écouter les In-fortunes de Jean-Louis ou la Fille à Jérôme.

D'autres fois il parait en Anglais, le chapeau en aiTière et le lorgnon à Tœil : My dear Jenny.

Les chanteurs comiques sont rares. U y en a qui desservent plusieurs cafés-concerts dans la même soirée ; de ce nombre est un vieux bonhomme connu sous le sobriquet de M. Lépaieur, titre d'une de ses chansonnettes afifectionnées. Le Casino du Palais- Royal a pour chanteur comique un bossu.

Quand le chanteur comique est au repos, et, qu'oubliant les regards du public, il se surprend à décomposer sa grimace, à ren-

KitiURIMES PAMSIENNfiS. 8i

U*er son souFii*e> à éteindre les luisants burlesques de ses yeux^ alors il paraît funèbre. Odt deviendrait triste^ fiévreux, et maniaque comme Hoggarth ou Hoffmann^ si Ton fréquentait quotidiennement ces endroits obscurcis par la fumée du tabac et oii^ de sept heures à minuit^ un piano ne cesse de faire entendre sa pJainte obstinée.

Tous les quartiers de Paris ont aujourd'hui leurs cafés-concerts. Celui de l'ancien cabaret de VEpi-sciéy sur le boulevard du Temple^ n'est pas un des moins caractéristiques : il y parait des femmes habillées en hommes^ des petites filles de huit ans^ toutes sortes de prodiges. Un autre exhibe le gérant écossais et le prince Colibri. Celui de lame de la Lune, qui s'annonce par des lanternes chinoises, est tenu par M. Moka, un personnage excentrique. Les jeunes gens du quartier latin vont au café-chantant de la.rue Cour.

82 FIGUBINCS PARISier<INC9.

trcscarpe-Dauphinc^ qui est le même que celui de la rue Madame. Enûn^ cour des Bleus^ rue Saint-Denis^ rue Saiot-^Martin^ rue Mandar^ on n'entend que le bruit des roulades^ on ne voit que le feu des lustres^ mêlés au feu et au bruit des pipes et des chopes.

Ainsi s'cssaie-t-on à divertir la population flottante de Paris^ clientèle de toutes les industries équivoques^ écume de toutes les sociétés bouillonnantes , joueurs ruinés , amoureux las du tête à tète^ vieillards las de la solitude^ grands politiques inédits et manques^ pauvres diables fuyant la rêverie^ passant de la musique au sommeil et retombant du sommeil dans la musique^ afin de se soustraire aux heures transitoires qui appailiennent an malheur^ débauchés phi'»

losophes^ honnêtes geus désespérés ^ buveurs réfléchis. — Ah ! qu'il y aurait une

FIQUBINES PARISIENNES. 83

iotigue étude à écrire sur toutes ces tristesses ambulantes, qu'on heurte sans les comprendre et dont on est ti^oublé malgré soi, énigmes proposées par le hasard, intelligences s'en allant on ne sait où, comme ces bouteilles cachetées qui voguent sur la mer et qui promènent d'un pôle à l'autre les mystères d'une existence !

UN PETlT-FlLS DE BEAUMARCHAIS

Je connus Antënoj' Joly dans les bureaui du joumslV Epoque^ où il était directeur du feuilleton. C'était alors un tiomme entre quarante-six et quarante-sept ans, brun, grand, sec, et sourd comme un pot. 11 portait toujours sur lui une foule de crayons taillés et de petits carrés de papier blanc, à Taide desquels il vous invitait à lui transmettre votre pensée par les procédés de

Gadmus. Me voyant jeune et résolu^ il me prit en affection ; et, grâce à lui^ je fis mes premières armes dans les colonnes du plus grand journal dont Paris ait gardé la mé* moire.

Parmi tous les petils-fiis de Beaumarchais^ de qui la descendance est si nom* breuse^ Âuténor Joly est un de ceux dont la physionomie mérite le mieux d'être conservée. Dans cette bataille de la vie, où il fut jeté presque nu, il se battit à toutes armes^ à toutes heures, perpétuellement. Si le ciel était juste Anténor Joly vivrait encore^ et il aurait à lui seul autant de fortune que MM. Mirés, MiUaud et tant d'autres. Moi, qui n'ai pu assister qu'au spectacle de sa déca* dence, j'en ai gardé une impression inouïe, et qui souvent me décourage.

Trois jours ne s'étaient pas écoulés depuis tna première visite, qu'il m'écrivait déjà

86 FIQUEINES PARISIENNES.

pour me demander le pian d'un roman en deux yolumes, et quelques menus articles d'histoire, de religion et d'actualité pour le Livre des familles^ journal de M» le Curé (sic). Mon plan fait^ il crut y \oirune pièce de théâtre. Il alla trouver tour à tour Mé* lesville^ Gabriel^ Garmouche et Eugène Guinot^ avec qui il avait collaboré autrefois dans un vaudeville intitulé Suzanne^ — mi rôle de muette pour mademoiselle Déjazet 1 Peu* dant ce temps, VEpoque tomba avec fracas.

L'Epoque était la création suprême d'Anténor Joly ; pour ['Epoque^ il avait inventé des affiches dont la teneur est devenue pror verbiale^ des banquets auxquels les actionnaires n'avaient pas le droit d'assister, des porteurs habillés comme des ministres ; pour VEpoque, il avait ressuscité Grinun et découvert un journaliste qui s'appelait Demain ; pom VEpoque, il avait fait le voyage

(le Londres, et il en avait -mmené, à force d'explorations, de génie et d'argent, une incomparable créature qu^il plaça un beau jour, diadème eu tète et la gorge dccouverte, sur un char doré qui parcourut les boulevards, trainé par des cavaliers habillés^ de rouge flamboyant.

L'Epoque tomba. Anténor Joly fut tiistû pendant trois joui*s ; le quatrième, il était cheziïioi, ses crayons et ses papiers à la.

main. Je demeurais alors sur la place du CaiTousel. — Mon clier ami, me dit-il, iL n'y a plus rien à faire en littérature. Prenezen votre parti ! Veus^ètes venu trop tard.

Ah ! si je vous avais connu du temps de Vert-Vei'ty que j*ai fondé, ou du Moniteur du soir, ou du Courrier Frar^ms^ votre afr faire ternit faite maintenant. Aujourd'hui, ne comptez plus sur rien ; toutes les pos^itions sont prises; et puis, qu'est-ce que

SS Fir.iruiNKS -TARISIENNES.

VOUS VOUS sentez dans le ventre, là, bien franchement ? Que diable ! vous ne ferez jamais mieut en roman que Balzac et qu'Eugène Sue, en critique que Sainte-Beuve et Gustave Planche, en poésie que Lamartine et Victor Hugo. Laissez-là votre littérature. 11 n'y a plus que l'industrie, aujourd'hui.

Vive rinduslr4e !

Pendant une demi-heure, il me parla ainsi de l'industrie sur tous les tons. Je Téroutai en faisant la grimace, ettrès-intrigué de savoir oii il voulait en venir. Enfin, il termina en m'invitant à me lever et à ie suivre et il m'emmena au Jardin d'Hiver, dont il organisait la publicité. Ce fut là que, placé sous ses ordres, j'appris à tourner de cent mille façons la fameuse phrase : « Tout Paris voudra se trouver demain à la brillante fête du Jardin d'Hiver. » Anténor Joly se brisait la tôte à trouver de nouveaux carac-

TIGURIKES PABI$lCr<2l«l'ES. 89

lères d'affiche. Sur ces enti^efaites, la révolution de février éciala : je vis mettre le feu aux postes des Champs-Elysées. Anténor arriva, pavoisé de rubans rouges ; il était radieux, la République allait le sauver. En cfiet, il organisa coup sur coup des fêtes à l'armée, au peuple, à la garde nationale, aux écoles ; il fît réciter par Tacteur Rîontdidier des strophes de Victor Hugo et composer par Félicien David une cantate intitulée : Honneur au brave qui succombe !

. L'été suivant, il passa au Château des Fleurs. Je le suivis. Le Château des Fleurs venait d'être fondé par M. Bohain. Ânténor Joly y installa des chanteurs, des marionnettes, des montagnes russes, des singes, des pâtissiers, des escarpolettes, des danseurs de corde, des artificiers, et jusqu'à des tleurs. Moi, j'étais, comme au Jardin d'Hiver, l'historiographe, le bibliothécaire, l'àrchi-

90 FIGURINES k»ÀBISIENNE$.

vislê : toutes ces merveilles se transformaient sous ma pKime en feuilletons enthousiastes que Je Constitutionnel insérait; et en réclames incandescentes qu'Anténor Joly envoyait à tous les journaux.

Le Château des Fleure s'écroula comme un simple château de cartes. Je retrouvai Anténor Joly, quelque temps après, à V Evénement, oïl j'avais été appelé. Il y faisait tout, il imprimait même quelquefois le journal, car il avait commencé par être typographe. Le soir, il soupait avec Méi7 ; et je n'ai jamais compris la fréquence des relations de ces deux hommes^ car enfin quel bénéfice ce deraier pouvait il retirer de sa conversation avec un sourd ?

J'ai oublié de dire que, le lendemain des journées de juin, Anténor m'avait demandé en toute hâte un récit de l'insurrection . Je pris immédiatement un cabi'iolel, je fis le

tour des barrières^ je comptai les banncades, et je passai la nuit à écrire mon résumé, qui parut trois jours après, avec un plan gravé gur bois. On n'en trouverait pas aujourd'hui im seul exemplaire. Anténor me renvoya pour le paiement à M. Bohain, qui me renvoya à un marchand de vin du coin de la rue Trévise, lequel me paya très-gracieusement. Je raconte tout cela un peu à la diable etcomme cela me vient, uniquement pour initier le lecteur bourgeois à l'une de ces existences parisiennes qui touchent à tout et qui vivent de tout.

Anténor loly.ne perdait pas de vue le théâtre. En même temps qu'il mettait à flot l'Evénement, il passait avec le directeur des Variétés un traité pour une revue qui devait s'appeler le Journal du Diable. Nous étions cinq ou six pour écrire celte l'evue : Charles Hugo avait composé le prologue en

92 TIGUBTORS PARISIENNES.

vers ; Henry Monnier et Champfleury faisaient un Prudhomme socialisle ; la Californie et les banquets à cinq sous m'étaient échus. Tout cela tomba d^s Teau^ conune tant d'autres choses. Anténor Joly cria^ tempêta, accusa notre paresse^ accusa le directeur et tout le monde.

Il occupait aux Italiens je ne sais quel vague emploi qu'il a toujours conservé. J'allais Ty trouver quelquefois aux heures des répétitions. Un jour que je le croyais absorbé par des choses d'art et de littérature, il me dit : — Venez chez moi, je veux vous montrer un prodige. C'était une casse d'imprimerie qu'il avait inventée^ une casse magique^ où les lettres symétriquement alignées, tombaient d'elles-mêmes dansie composteur, sans qu'il fût besoin de lés aller chercher avec les doigts. Malgré cet incontestable mérite de propreté, pei^sonne ne voulut de

FI«;>U RIMES PABISIENNGS. 93

soa inveation, qui lui avait coûté beaucoup de temps^ beaucoup de peioe^ et sur laquelle il avait placé de grands espoirs (1). Il s'en consolaiten imprimant tout seul des prospectus^ des spécimens^ des programmes ; car c'était là sa manie suprême. Lancer um affaire ! il ne vivait que pour cela ; aussi que d'affaires il a lancées : affaire de la Renaissance, affaire dutroisième Théâtre Lyrique, affaire des Mystères de Londres, affaire de la libraiiûe. Mais^ hélas ! il ne faisait que les lancer^ et d'autres s'en emparaient au bond lorsqu'elles ne tombaient pas par terre.

Lorsque YOrdre se fonda, il fut chargé de composer la rédaction littéraire. Ses tristesses commençaient déjà, mais elles

(1) M. Delcambre, imprimeur à Paris, a repris cette idée en sons-œavre ; e't aujourd'hui le piano typographique entrevu, par Ànténor, est plus qu'une férité, c'est une réalité fonctionnante.

ne ralentissaient pas son ardeur pour la lutte. 11 me dit : — Âmenez-^moi de vos amis; il faut des écrivains nouveaux main' tenant^ on ne s'enqufertplûs des signatures.

Je lui amenai Henri Murger^ André Thomas^ Philippe de Chennevières, Ângelo de Sorr^ Théodore de Banville, etc. Le front de M. Chamholle se plissa lorsqu'il vit s'épanouir tous ces noms dans les graves colonnes de V Ordre. Par contre-Hîoup, lorsque je rencontrai Anténor, il était soucieux. — Vous ne m'aviez pas dit que vos amis étaient tous des bohèmes I Je me pris à rire d'abord, et puis ensuite je me fâchai pour tout de bon.

Les papiers furent tirés : je griffonnai pendant une demi-heure, j'expliquai ce que c'est que les bohèmes, et pourquoi les romantiques ont voulu traîtreusement affubler de ce nom les hommes plus jeunes qu'eux ; je lui prouvai que nous portions les cheveux aussi courts

FlGUtll^ES PARISIENNES. 93

que possible^ que nous n'avions que Irès-peu de deltes^ que d'ordinaire nous étions cou-»

chés à minuit, et que nous faisions, sinon la gloire, du moins le bonheur de nos parents.

Ce jour-là, j'eus trois erayons de tués éous moi. Auténor Joly parut se rendre à mes raisons; il les commmiiqua à M. Charabolle, d'après ce que j'ai su depuis, et le front de M. Ghambolle recouvra sa sérénité accoutumée.

Antédor Joly demeurait rue des lilartyrsf^ 47, dans cette vaste maison qui ressemble à une cité pbalanstéricnne.' J'allais Ty voir au moins une fois par semaine. J'entends encore sa voix criarde et haute, me répétant.' — Vous n'arriverez à rien ! vous ne travaillez pas assez ! les gens qui arrivent sont ceux qui se lèvent à cinq heures du matin, qui écrivent jusqu'à midi, et qui emploient le reste de leur journée à assiéger lea

96 FIGURINES PAfilSlENNfc;».

bweaux de journaux et tes bureaux de théâtre. Que venez- vous medire?c(ue vous n'êtes pas en train et que vous attendez l'inspiration. Des sottises 1 il faut prendre votre parti des coutumes de notre temps ou vous résoudre à laisser aux autres votre part de gâteau. Vous êtes de drôles de corps^ vous et vos amis : vous critiquez tout le monde^ et vous n'accouchez pas seulement d'un pauvre petit roman en huit volumes.

Ensuite^ vous voulez que je votis lance!

mais voyez donc lesi;ieua;^ ceux qui ont leur réputation bien établie ."ils travaillent du matin au soir^ Us font un métier de foi'çat^ et vous, qui devriez lutter avec eux d'énergie et d'activité^ vous vous cix)isezles bras tranquillement^ vous les regardez faire, ou bîen^ si^ par un miraculeux effort de volonté^ vous vous décidez à prendre la plume^ i:''estpour. cracher une nouvelle en qiiata*

FltiURI^ES PARISIEXKËS. 97

feuilletons. Belle misèi'e ! je vous dis que vous n'aiTiverez jamais.

Ce à quoi je ne manquais pas de rëpon* dre, saisissant le crayon avec vivacité :

— La réaction est pix)che ; on se dégoûtera des rapsodies interminables; les journaux sueront remplacés par des revues. J'arriverai parce que^ bien que je ne passe pas les nuits à forger des suite à demain, j'ai le travail persistant et raisonné; parce que j'aime les livres^ et que je m'enthousiasme à la lecture, à la découverte des penseurs ignorés. J'arriverai, parce que si je repousse brutale-* ment les médiocrités vaniteuses, j'ai un ardent amour pour les génies qui sont notre lionneur ; parce que les pleurs m'ont jailli des yeux en voyant Balzac pour la piemièro fois ; pai'ce qu'enfin, sans me ranger sous les bannièi'es du bon sens ou de rexlrême coloris, j'essaie de suivre les grands cou-

98 l'l(ilIlll$ES PARISIE.MSES.

raïUs diKicendus par Lesage ci Diderot !

— Ta^ ta^ ta, répliquait Anténor Joly.

Il entra au Pays, avec M. de Lamartine.

Auparavant, il avait passe par l'Union et |)ar V Assemblée nationale, où M. Mallae lui était intimement connu. Au Pays, il rencontra des influences qui le génèrent; son caractère en prit de Taigreur : il ploya, lui, toujours habitué à rompre; et dès cette époque^ il eut le pi^ssentiraent des cata* slropbes qui devaient l'assaillir.

Le 7 février 1852, je reçus celte lettre :

« Mon cher ami, je vous écrivais mercredi dernier^ en attendant chez mon docteur.

Une heure après^ je me cassais la jambe dans son escalier ! Je suis entre les mains des praticiens et entre les serres des appareils chirurgicaux. Plaignez-moi^ et venez me voir quand vous aurez un moment.

Mieux vaut mardi ou meirrcdi, je serai

plus dispos pour causer. Ne faites pas de cérémonies, je sais toute la part que vous prendrez à mon accident; je sais combien vous êtes occupiez et je voudrais que vous en eussiez fini avec..*, pour passer à antre chose. Mes amitiés. Anténor. » Ainsi, la jambe bnsée et le corps entre les mains des chirurgiens^ c'était à de nouveUes combinaisons qu'il songeait ! Rien que la mort pouvait abattre cet homme; elle rabattit trop tôt^ — avant qu'il eût réalisé la mil-r lième partie de ses rêves.

Il guérit de sa jambe cependant. La con-:

valescence fut longue; mais à partir de cp moment^ il n'alla plus guèr^ que cahin?

caha» Au denûer déjeuqer que nous fime§ chez Vachette, il se trouva mal, et je fus obligé de le l'anoener chez lui en voiture, Quelques mois après, il tombait dans s^ ctiambre, frappé d'un coup de sang. Antér

nor Joly était né à Savone^ en Italie^ à la suite des armées françaises^ où son père occupait, je crois^ un emploi dans le département des fourrages. 11 ne comptait que cinquante-trois ans lorsque la mort vint le surprendre.

Pour peu qu'A nténor Joly conservât toutes les lettres qu'il recevait, son frère, à qui la collection en est échue, y a dû trouver les vrais mémoires littéraires et secrets de notre temps; car il n'y a pas dans Paris un homme important ou simplement intelligent avec qui il n'hait échangé quelques lignes. C'était le véritable faiseur, celui-là; et c'était surtout un faiseur d'hommes. J'ignore quels ont été ses procédés avec mes confrères; avec moi, ils ont toujours été loyaux et charmants. Peut-être était-il un peu bnisqnc : cel;i provenait de sa snrdilc. ^

Page 1