QUI ENGRAISSE LES COMÉDIENS
Je le connais^ — et Toilà pourquoi je parle de lui. Si je ne Tavals pas vu^ je oc voudrais pas croire à son existence. C'est un des originaux les plus incompréhensibles que Ton puisse rencontrer sur le pavé de Paris^ où, cependant^ se trouvent rassemblés tant d'originaux. Il y a quelques années seulement que s'est révélé l'homme qui engraisse les comédiens. Son visage est
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insignifiant; sa mise est celle de tout le monde ; il n'a de vraiment singulier que sa grande maigreur. Auprès de lui^ Voltaire paraîtrait gras. Cette maigreur a résisté jusqu'à ce joui* aux nutritions les plus excessives; les rosbeefs d'Angleten'e et les pâtes d'Italie n'agissent sur lui pas plus que sur un clou.
Ses antécédents sont enveloppés d'un mystère impénétrable. Fût-il marchand de cuirs comme Chicai'd, fleuriste comme Brididi; professeur de musique comme Carnevale ? A le voir errer tout le jour en oisif, on supposerait qu'il savoure les fniits d'un héritage inespérément éclos sous ses pas. 11 se tient d'ordinaire aux environs des théâtres lorsque commencent les répélitions; et le reste du temps dans les cafés fréquentés pai* les artistes dramatiques, tels que le café de la Gaîté, celui de la Porte-
PIOURINES PAPilSlENNES. il
Saint-Martin et Pestaminet des Variétés.
D^àilleurs, il ne fume pa8> il ne joue pas, il ne lit pas les journaux. — Que fait-il donc?
il guette.
L'homme qui engraisse les comédiens met paisiblement ses mains derrière sou dos, il regarde au plafond, il se mouche avec un bruit de trompette ; on n'est pas plus candide. Toutefois, il tourne déjà autour de son homme. Insensiblement, il s'approche de la partie commencée ; si c'est le billai-d, il est la galerie ; il approuve les coups, il sowit avec entraînement ; vienne un4)oint douteux, il est pris pour arbitre et désormais il a le droit de conseiller. Vous trouveriez difficilement un homme plus poli que lui : il offre de Tabsinthe au comédien, et puis encore de Tabsinlhe ; alors^ il s'enhardit à causer, il a vu le comédien dans tous ses rôles, et le comédien lui a
paru prodigieux, complet, trente mille fois supérieur à ses confrères. Le comédien gobe modestement cette énorme louange.
Mais l'heure d'une nourriture plus substantielle est arrivée. L'honune qui engraisse les comédiens propose un dîner chez Bonvalet ou au Banquet d'Ànacréon.
Ici conmience son travail. Dès qu'il tient son comédien à table, il se transfigure. De ses yeux si béats tout à l'heure, se dégagent d'électriques paillettes. 11 mange peu, mais il l'incite à manger ; et pour cela, il fait venir des vins extraordinaires, des vûis jaunes, qui bruissent sourdement et font les courroucés dans les verres ; il évoque les sauces furieuses de la Provence. Puis^ du coin de Tœil, obsei*ve si le comédien engraisse. Pour lui pousser plus facilement les morceaux, il lui rappelle ses créations les meilleures. — Oh ! que vous étiez ma^
PIOURIRES PABISIENNBS.
gnificpie dans Piucai le Ramoneur! — N'estce pas? Au quatrième acte surtout... *- Encore un peu de cette sauce aux crevettes^ dit-il subrepticement. Si le comédien ne mange pas^ la louange s'arrête ; elle recommence s'il mange ; elle se fait tour à tour insinuante, emportée; elle est cordiale, elle s'attendrit ; elle pleurerait près- v que.
Le comédien engraisse.
Bien entendu que lliomme qui engraisse les comédiens les choisit jeunes et fluets autant que possible. C'est aux jeunes premiers ^. snx amoureux qu'il s- attaque, à tous ceux pour qui l'embonpoint est un fléau. Et quand une fois il les tient, croyez
qu'il ne les lâche plus. Il est le contraire des vampires : il tue par la \ie. Dès qu'U a
saisi un comédien, ainsi qu'un magnétiseur
saisit un sujet, il entre de gré ou de force
U FiaUBlKBS PA&ISIENHES.
doDs sûQ intimité^ il se fait obligeant, puis nécessaire et enfin indispensable. Âlors^ il faut que le comédie dîtie tous les jours avec lui. Sans cela^ le camtkiien serait un monstre d'ingratitude. Il faut que le comédien se laisse trainei* successivement chez
Véry, chez Leblond, à la Maison dorée ; il faut qu'il mange quand on remplit son assiette^ il faut qu'il boive quand on remplit son verre. 11 faut que le comédien engraisse^ en un mot.
L'homme qui engraisse les comédiens est implacable. Un mois, deux mois au plus lui suffisent pour faire d'un être svelie un mortel à peu pi*ès obèse. 11 a engraissé déjà cinq comédiens des théâti'es du boulevard ; ces malheureux n'ont pas pu réussir à renouveler leur engagement I le directeur leur a ri, non pas au nez, mais au ventre. Us sont ruinés aujourd'hui. U ne leur reste plus
qu'à prendre l'emploi des queues rouges ou celui' des pères nobles. — Lui, cependant^ l'homme qui engi^aisse les œmëdiens, continue à rester toujours maigre.
J'ai longtemps cherclié le secret de cette monomanie : je suis j)i*esque convaincu que cet homme poursuit une vengeance ; j'entends une vengeance collective. Le souvenir de quelque drame intime et amer, expiré derrière une coulisse, doit perpétuellement le tenailler ; c'est sans doute par le théâtre qu'il a souffert, et c'est sur le théâtre qu'il veut se venger. Qui sait si luimême n'a pas brigué jadis remploi de jeune premier, et si sa maigreur révoltante ne l'a pas fait repousser de toutes les scènes? Dans ce cas, c'est contre toute une cohorte qu'il se rue ; c'est un genre tout entier qu'il tend à faire disparaître de Tart dramatique. Il veut détruire les comédiens
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par la bonne chère. Mais les comédiens sont prévenus; j'ai signalé rhçmme et je si* gnale le danger.
J'espère que cela suffira pour déjouer les menées ténébreuses de l'homme qui engraisse les comédiens.