‹ Figurines parisiennesChapitre 3 sur 14 · L'ABOYEUR DE SÉRAPHIN · texte numérisé non relu

L'ABOYEUR DE SÉRAPHIN

11 y a quelques années^ Vaboyeur du Théâtre-Séraphin n'était pas ce jeune homme que Ton voit tous les soirs sous les arcades du Palais-Royal, annonçant à voix haute et très-intelligible les féeines d'Ali- Baba^OM la sept millième représentation de Pimpérissahle Pont-Cassé. C'était un vieillard , coiffé d'un chapeau giis et enveloppé

d'un carrick contemporain de la Saintc-

ABiance ; son dos était voûté^ sa voix était enrouée, il rappelait quelques-unes des créalions ténébreuses et grimaçantes d'Hoffmann. Tout le monde le connaissait, car depuis plus de vingt ans il remplissait son emploi d'aboyeur et traînait sur les dalles du Palais-Royal les plis de son immuable carrick.

J'ai su lliîstoire de cet homme. 11 s'appelait M. de Saint-y*^, et était le beaufrère d'un des plus spbituels acteurs du Théâtre des Variétés, aujourd'hui éloigné de la rampe. Jadis U. de Saint-Y**" avait mené une existence brillante, légère, amoureuse ; à l'époque de la première révolution, c'était un petit-maitre accompli, avec un brin d'épée sous la basque et du fard au talon.

Un des premiers il avait émigré à Goblentz.

Là, on ignore si, à Finstar de plusieurs courtisans , il remua des salades ou sll

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donna des leçons de danse pour vivre.

Sous le Directoire, M. de Saint-V*^ était déjà bien déchu : il courait la province en compagnie de comédiens et de comédiennes, donnant des représentations partout où il y avait une grange ou une salle municipale; menant Texistence accidentée et flottante de Desforges^ de Plgault-Lebrun, de Plancher-Valcour et de Mayeur de St- Paul ; dînant trop ou ne (Unant pas ; usant son cœur en galanteries vulgaires^ et voyant chaque Jour s'effacer en lui les traces disttnctives de sa noblesse et de son éducation.

Lorsque vint l'Empire^ il acheta un carrick^ — ce même carrick qui a fait notre étonnement et que nous avons froissé tant de fois. Avec ce carrick, il trouva encore le moyen de coqueter pendant quelque temps; puis enfin de décadence en décadence, il arriva jusque devant la porte du

Théâtre-Séraphin^ que dirigeait alors François Séraphin^ successeur et neveu de Dominique Séraphin^ le grande le fondateur* M. de Saint- V*** possédait de remarquables restes de haute-contre ; on l'engagea, lui et son carrick, en qualité d'abo^eur.

Tristesses de ce monde ! —Pendant plus de vingt ans l'émigré de Coblentz, le muscadin de Tan VU s'est égosillé sur le seuil de ce spectacle de marionnettes et d'ombres. Ombre bii-même^ il a rivalisé de haillons avec le cynique Duclos ; il est devenu une des curiosités de ce Palais-Royal où il s'était promené si souvent en cadenettes et en habit vert^ les enfants ont ri de lui comme d'un casse-noisette^ — de lui ^ vicomte de Saint-V***, qui avait tenu remploi des Almaviva à Bordeaux et en autres lieux ! Mais de tout cela il se consolait avec la bouteille.

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Quelquefois, il voyait se rendre chez Frascati des femmes qu'il avait connues

jadis et qu^iJ avait aimées ; des femmes aux épaules toutes nues ou toutes couvertes de diamants ; des femmes qu'eût admirées et peintes Gérard ou Guérin. U les voyait passer sans qu'elles le reconnussent, et il ne s'en émouvait pas davantage, qu'elles s'appelassent Eupbrosine ou Âglaée, Aspasie ou Héro. Lui continuait à crier, stolque et insinuant : — Entrez, messieurs et mesdames , le spectacle va commencer ; vous allez voir (a Belle et la Béte, le Voltigeur mécaniqw et le Magicien Rotomago...

Et puis, comme je viens de le dire, il aimait la bouteille. Avec cela, on devient aisément philosophe, dans le sens banal et

poé^tique attaché à ce mot ; avec cela, on oublie d'abord ses douleurs, et insensiblement on arrive à pardonner à ceux ou à

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celles qui vous les ont faites. C'est le véritable baume de fier-chbras éoni parle Cervantes dans son roman. Parfois ^ M. de Saint-Y'^'^ passait deux ou trois jours sans paraître à son poste accoutumé; quand il n'aboyait pas, il buvait. On le rencontrait alors sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, dans quelque cabaret de la rue Govis ou de la rue de l'Epée-de-Bois^ perdu dans un sourire heureux ou endor* mi dans son carrick.

Sur les derniers temps, ses absences devinrent plus fréquentes. Sa voix s'éteignait aussi^ son regard était rentré dans la coulisse^ il marchait difficilement. 11 arrive un moment où les vieillards, ces représentants d'un autre âge, doivent se trouver bien effarés ou bien accablés du poids du passé qu'ils portent sur leurs épaules. Songer qu'alentour les jeunes gens se disent ; —

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Voilà le diœ-huitième siècle ! Et n^avoir^ Atlas indigne^ que le bêtement tlroué de M. de Saint- V*^ pour cacher sa honte ou draper sa dégradation !

La fin de ce pauvre homme arriva tout à coup, en une enjambée. Un soir qu'il récitait son 6onîfiMfit sur une note plu3 lugubre et plus basse que de coutume : — r Oiseau bleu... le PorU^Cassé,... la Chasse aux Canards,.. — il tomba soudainement.

Les passants s'amassèrent autour de lui et voulurent lui prodiguer du secours ; mais tout était inutile : M. de Saint-V^** ne vivait plus*

Dans rintérieur du Théâtre-Séraphin, on chantait :

Les canards l'ont bien passé.

Tire lire lire, tire lire lalre ; Les canards Tont bien passé.

Lire Ion fo.

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