ÉTIQUETTE
« Fil-de-Fer », à la fin de cette période scolaire, a fait des prodiges.
En arrivant de Londres, il ne savait un mot de français ; on l'a mis dans la dernière classe, et, en un an, il a appris à parler, à lire, à écrire l'idiome du pays qui désormais sera le sien.
Il a été, durant presque toute l'année, dans chaque matière, premier ou moniteur, élève préféré du Maître et constamment honoré de bons points d'exemptions et de la croix.
Aussi, le jour de la distribution des récompenses, il les aura toutes, ou bien elles se résumeront en une seule qui sera le prix d'honneur, formidable distinction pour un frêle garçonnet même déjà un peu trop effilé pour son âge.
Ces efforts n'ont pas empêché Madame de Saint- Scolopendre de Tiiiapapan-Ribbon-Ribette de le traiter de « crétin », de « stioupid boy » et d'autres tendresses, chaque fois qu'EUe a pu le faire, et Elle a conscience de n'en avoir pas raté la moindre occasion.
Dans l'attente du grand jour, « Fil-de-Fer »
ne dort pas. Officiellement, il ne sait rien ; il se doute, à cause de sa conduite et de son travail, et parce que les autres Font désigné {Vox populi vox Dei) de l'honneur qui va lui échoir.
Aussi, toute sa volonté est-elle tendue dans le but de dissimuler cette quasi-certitude et tâcher à s'habituer au renoncement et à l'indifférence en cas de déception.
Est-ce qu'on sait jamais ? Une"^ gaffe au dernier moment, un caprice du professeur, une déveine quelconque, n'importe quoi qui transforme la victoire, presque assurée, en déroute.
C'est arrivé aux plus grands généraux : voyez Mêlas à Marengo, Napoléon au Mont-Saint- Jean.
Aussi « Fil-de-Fer », angoissé, redouble de sagesse, de zèle et de prudence. Méfions-nous.
Le père de « l'avorton » est depuis quelques jours à Paris. Il est revenu exprès de la Tamise pour assister à cette distribution de prix, et, jusque là, il n'a encore bénéficié que d'une distribution de crachats à la figure, de casseroles, de verres, d'assiettes, de bouteilles émanant de la libérale Madame de Saint-Scolopendre à qui, d'ailleurs, il l'a rendue avec usure.
Cependant, « à cause de l'enfant », on ne s'est pas tout à fait scalpés, ni massacrés et il y a des chances pour que Philémon et Baucis atteignent le grand jour et le lieu de la cérémonie sans s'y faire transporter en civière.
Mais l'heure est grave, il y a quelque chose qui doit^ dans l'esprit de « Fil-de-Fer », marquer ineffaçablement l'enfantine solennité.
Et ce quelque chose, c'est le salut aux autorités que le gamin devra accomplir, selon certains rites, lorsqu'on l'appellera sur l'estrade ; ceci parce que l'auteur responsable des matins anxieux de « Fil » est un ex- « professeur de maintien », que cette qualité en fait un personnage protocolaire au possible, qu'il a pénétré à fond les arcanes de l'Etiquette des anciennes Cours et qu'il sait graduer un hommage, le nuancer et le proportionner aux degrés de la hiérarchie sociale.
Entre autres secrets, le père de « Fil » sait, par exemple, le nombre de pas, la distance qu'il faut garder lorsqu'on approche du trône où est assis le souverain, les flexions et les génuflexions qui amèneront, au besoin, la prosternation au pied du dit trône, la façon d'écouter, de répondre, de solliciter une faveur ; la manière de s'emparer de l'anneau royal et de le porter à ses lèvres, et le tact suprême dont il faut user pour se retirer d'une présence auguste, lorsque celle-ci vous congédie d'un signe, qu'il faut deviner plutôt que voir et saisir sans commettre de faute, la retraite prématurée ou la trop grande insistance pouvant indisposer le monarque et vous nuke dans ses bonnes grâces.
Le père de « Fil )> connaît bien d'autres simagrées et belles manières à l'usage des deux sexes sous les régimes disparus. Il n'ignore rien des traditions de la vieille Courtoisie, des révérences, galanteries et gestes archaïques, constituant le Code de la poHtesse d'autrefois, lois auxquelles il se croit tenu d'être d'autant plus fidèle qu'il est
fort bel homme, distingué et qu'il se figure descendre lointainement de François P^^ comme on s'en souvient peut-être.
Mais son triomphe c'est le Salut.
Encore une fois, il y a trente-six façons de saluer. Ainsi, un Prince, par exemple, ne devra pas honorer du même geste un général glorieux, un serviteur obscur ou un fournisseur.
Nuances ! nuances ! tout est là.
Dans les rues même, le père de « Fil » est esclave de cet Art fossile et lorsqu'il rencontre ime dame de sa connaissance et qu'il se met en devoir de lui rendre hommage, c'est quelque chose de très impressionnant .
Il le fait en prenant du champ sur l'asphalte au grand ébahissement des goujats et des gâtesauces que ces évolutions stupéfient, et, se courbant très fort, il appuie son « melon » sur son cœur, et, somme toute, salue comme, à Versailles sous le Roy-Soleil, la haie des gentilshommes saluait du feutre à plumes.
Lorsqu'il est en voiture et qu'il croise un de ses amis à pied, il a une façon de soulever son « tuyau » à la fois bienveillante et gracieuse, que lui seul possède avec le prince de Galles, (le prince de Galles devenu le Roy d'Angleterre actuel).
Or, Edouard VII est universellement réputé, croyons-nous, pour son urbanité, son affabilité et l'exquise courtoisie de ses manières ?
Eh ! bien c'est a un oncle de (( Fil-de-Fer » qu'il est redevable de tant de cachet, car c'est cet oncle qui le lui a fourni. C'est comme
nous avons l'honneur de vous l'apprendre.
De sorte que ce sont les rudiments de cette Science rare et surannée que, pour le grand jour de la distribution des Prix, le brave papa veut enseigner à son descendant.
Il le catéchise et lui fait répéter le Salut qu'il accomplira :
— « N'est-ce pas mon ami ? Tu arrives sur l'estrade, tu tâches de te mettre bien au milieu... tu avises le Président de la fête : (ça sera sans doute un général qui sera entouré de tes professeurs, de délégués cantonaux, d'autres notabilités), donc, tu te mets en face... tu le regardes bien... tu fais trois pas en avant... des petits pas comme cela : un... deux... trois... et tu salues profondément, n'aie pas peur de t'incliner... talons réunis... puis tu vas à l'estrade... tu reçois ton ou tes prix avec ta couronne... tu fais trois pas en arrière, tu t'inclines comme la première fois^ en mettant la main sur ton cœur... tu fais demi tour et tu t'en vas... Ça sufïit... Allons, commence... )>
Et « Fil-de-Fer » répète une, deux et trois fois le glorieux salam.
Or, en allant et venant, il pense qu'il n'osera jamais, devant ses camarades, manœuvrer ainsi. Cependant, il se promet de surmonter sa timidité et sa honte et d'exécuter ponctuellement les enseignements paternels afin, comme le lui explique le colosse, qu'en paraissant dans la foule des élèves, les parents assemblés voient qu'il n'est pas le « fils de n'importe qui », « un enfant de concierge » ou de quelque autre ignorant,
mais bien le produit d'un homme « comme il faut » qui détient une parcelle de l'Education gracieuse ai chevaleresque de jadis.
Arrive enfin la mémorable date. Ça se passe au cirque Fernando qui n'a rien d'un champ clos, d'un tournoi ou d'une cour d'amour. Un monde fou sur les gradins ; les mères sont en belles toilettes, les pères ont sorti leurs gilets blancs et leurs chaînes d'or. Une musique d'un régiment d'artillerie prête son concours à la solennité. Les instituteurs des écoles de rarrondissem ent sont bien sur l'estrade, mais c'est le directeur de l'école que fréquente « Fil-de-Fer « qui préside, au lieu d'un général, contrairement aux prévisions familiales, ce qui enlèvera de l'imprévu au plongeon de « Fil-de-Fer w car ils se connaissent fort bien.
Une chaleur torride ; musique, discours, — et on commence l'appel des récompensés dont le Public applaudit les noms.
« Fil-de-Fer », les bras croisés^ ne bronche. Il est
attentif à l'inéluctable prononciation du sien et il
pense à ce qu'il va faire tout à l'heure.
Il observe comment les autres se présentent pour recevoir leurs prix, des livres rouges à tranches dorées. Pas un n'esquisse même un cérémonial approchant ! Ils se précipitent disgracieux, gauches et désordonnés, comme des jeunes chiens qui vont à la pâtée. C'est sur cette inélégance que le père de « Fil » a compté et, certainement, la manière galante dont s'exhibera l'enfant fera sensation.
F « Fil )) se dit toujours : — « Quelle corvée ! Dans ce 'cirque, j'aurai certainement l'air d'un singe ou d'un caniche savant ! Tant pis ! C'est promis, je le ferai. »
»H D'ailleurs, son père et sa mère, quelque part dans la multitude des gra,dins, ont certainement les yeux sur lui. Voyons... son père qui est venu tout exprès de Londres pour, somme toute, lui voire xécuter en public cette magnifique révérence^ lui, lui « Fil-de- Fer » l'ingrat, peut-il lui causer cette déception de s'y dérober ? Impossible . Et le petit martyr de l'Etiquette tiendra sa parole.
Mais la représentation qui a traîné tire à sa fin, ceux de l'estrade commencent à en avoir assez, le monceau de bouquins rutilant est devenu un maigre petit tas, on y a tellement puisé, et, comme on énumère les « Prix d'Honneur )> en bouquet de la fin, sans ordre apparent, « Fil-de-Fer » entend tout à coup résonner son nom au milieu d'une kyrielle d'autres.
Il s'élance, et, selon les recommandations paternelles, ne se précipite pas à l'assaut de la tribune. Il marche posément, sereinement, comme le fils d'un courtois « gentleman » qu'il est.
Seulement, les autres appelés en même temps ou à sa suite le dépassent, escaladent les quatre ou cinq marches qui mènent au comptoir^ en vil troupeau certes, mais y arrivent bien avant lui.
Qu'importe !
Parvenu à son tour sur le plancher surélevé devant tous les regards, il fait trois pas, avance rur le distributeur de livres et... son Salut passe inaperçu j
Fidèle au programme, son prix sous le bras, sa couronne en faux feuillage sur les yeux, il dessine, pour s'en retourner, trois autres pas en
arrière, se met la main sur le cœur et les
vulgaires galapiats qui veulent regagner leurs places, le poussent, le bousculent, lui font perdre l'équilibre et « Fil-de-Fer », son bouquin, sa couronne, son salut et sa chevalerie, « Fil-de-Fer » dégringole l'escalier et tombe les quatre fers en l'air.
CHAPITRE OU L'ON VERRA, COMME DANS LES CONTES DE FÉES, <i FIL-DE-FER )) CHANGÉ EN <i GRENOUILLE ».
Madame de Saint-Scolopendre a, nous le répé-'-tons, deux préoccupations principales : la première est d'éclabousser le fantôme de la Champmeslé et la seconde de tirer parti de son « gredin. y>
N'importe comment, Elle le mettra en valeur, soit qu'il serve à ses mendicités, soit qu'il travaille, même lorsqu'il n'est encore qu'un écolier. « Il faut qu'il rapporte, il n'y a pas ».
« Fil-de-Fer» est docile : il l'aidera tant cju'il pourra nonobstant les injures et les sévices.
Il la sert déjà pas mal en lui faisant les commissions, les bottines, le ménage, le feu, souvent la soupe, (attention ! la fameuse soupe), tandis qu'Elle lit des romans, écrit, répète des rôles ou rêvasse après avoir plantureusement déjeuné.
Allons, allons, c'est sa mère et il n'y a qu'à filer à l'école avec, dans son panier, la tartine rosée de confitures qui se heurte à une demi-tablette de chocolat.
« Allons-nous lui donner des ortolans ? « Pas de ça Lisette ». « J'ai bien d'autres chats à fouetter » et « Je ne suis pas une andouille ».
Qu'inventer pour que cet animal fructifie ?
Doit-il, après ses devoirs, se mettre à confectionner des abat- jour ? Des piquets de fleurs ? Des images de première communion ?
Un instant Elle y a pensé.
Mais non, Elle s'arrête à de plus beaux projets.
Ecoutons-la délirer à travers la cloison si mince dont il est parlé.
— «Nous sommes «belle », « radieuse» dans «Notre force » et dans « Notre fleur », Nous (( sommes de sang noble », Nous monterons sur les planches afin que les populations se prosternent devant l'incomparable et infortunée Créature que Nous représentons. Nous n'avons, à l'heure actuelle, ni talent, ni moyens que les subsides qu'expédie cette brute de Londres pour élever notre enfant, ça ne nous suflît pas... Nous en acquerrons d'autres. En attendant d'être reçue avec des trompettes à la Comédie- Française ou à l'Odéon, Nous allons nous engager comme « marcheuse » dans un music-hall et, avec Nous, notre « chameau d'enfant » sera figurant. Comme ça, il « rapportera. » C'est dit, Dieu l'exige.
Et un soir, en rentrant de classe, « Fil-de-Fer » apprend qu'il ^ est promu à la dignité d'artiste et qu'avec [d'autres petits malheureux il apparaîtra sur la scène du Dancing-Palace, où, justement, on représente un ballet féerique et ce, sous l'enivrant costume de « grenouille ».
Il n'a pas d'objection à formuler j'espère, il lui appartient jusqu'à vingt-et-un ans sans doute ; Elle a droit de vie et de mort sur lui, je soupçonne ,
le code Napoléon n'est pas fait pour les chiens, J'imagine? S'il a quelque protestation à faire valoir il ne peut que les enfouir au profond de sa poitrine. A-t-on jamais vu ? Un garnement qui se permettrait de résister à sa mère ? Par exemple ! Il faudrait voir ça. Qu'il se taise ou sinon... malheur. « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées. »
Et (( Fil-de-Fer », mélancoliquement, songe à certaines mamans de ses camarades, qui vendent du lait ou courent Paris, en qualité de marchandes au panier afin de gagner de quoi nourrir leurs progénitures. Oui, c'est curieux, il y a des femmes qui font cela plutôt que de se prostituer ou d'avoir l'air de le faire. Mais sont-elles des « demoiselles nobles ? » Sont-elles « fille d'un Garde du Corps », sont-elles « belles comme l'Aurore » ? Gazouillentelles comme la Malibra.n » ? Ont-elles un « port de Reine ». Ressemblent-elles à Rachel ? Non, Alors, tout s'explique.
Voilà donc « Fil-de-Fer » qui, ses devoirs finis, court chaque nuit au music-hall, se déguise, « figure » dans le ballet et ne rentre qu'à des heures indues.
Il a un buste en carton qui représente une rainette, un maillot vert dans lequel il insère ses tibias fluets et une petite épée brillante, indice de sa batracienne seigneurie.
Les vingt ou trente sous qu'il gagne ainsi Madame de Saint-Scolopendre, naturellement, les engloutit. Qu'en ferait-il d'ailleurs? Voudrait-il, avec, entretenir la première danseuse ? « Pas de ça
Lisette )>. « Rapportez, Monsieur, rapportez ».
La première danseuse ou l'étoile! Justement, « Fil-de-Fer » en est amoureux et troublé. Cela se peut-il autrement ? Un enfant dans ces coulisses et dans ce flot de ballerines et de coryphées ?
Ah ! qu'elle est donc splendide la Zinocchi ! Quelles jambes, quelles cuisses, quelle poitrine, quels yeux, quels beaux bras!
Aux accords de l'orchestre, elle part du fond de la scène, après que les « grenouilles » l'ont éveillée et fait sortir de sa conque, et elle improvise un pas nouveau.
Tout Paris vient voir cette inspirée qui ne fait jamais la même chose, qui invente chaque soir une danse inconnue, selon son caprice ou le hasard, une fugue gracieuse, sauvage et lascive qui la fait ressembler à une bacchante ivre de vin et d'amour, ou à quelque cavale emportée.
Ce qui choque « Fil-de-Fer «^ c'est qu'à peine le rideau baissé, la magnifique brute hurle après on ne sait qui, et on ne sait quoi, et jure avec un fort accent italien des « nom de sacré nom de Dieu ! »
Mais quoi, « Fil-de-Fer » en entend bien d'autres à la maison, et dans les coulisses il en voit encore davantage.
Il y voit , un soir, près d'une herse , la Marquise deminue dans ses oripeaux, Elle, Elle, sa mère, très houspillée par des machinistes qui rient de ses folies sans doute, et si quelqu'un avait la fantaisie de voir sangloter une « grenouille » il n'aurait qu'à soulever le masque de « Fil-de-Fer » qui s'est réfugié derrière un portant.