DE L'INFLUENCE D'APOPHTEGMES AVENTUREUX SUR L'ANA- TOMIE DE « FIL
Les divers magisters laïques qu'a essuyés « Filde-Fer » répètent inlassablement un apophtegme qui leur paraît une éblouissante raison d'être.
On croit devoir le détacher afin de le faire sertir en breloque destinée à battre sur le ventre du Grand Maître de l'Université.
« Ça n'est ni le général, ni le soldat qui a remporté la victoire en 1870, mais bien le Maître d'école allemand ».
Cet aphorisme, faussement attribué à Bismarck, est frère d'un certain nombre d'autres qui forment la menue monnaie intellectuelle française. La minorité, soi-disant éclairée, l'élite, le répète à satiété, les journaux le reproduisent et c'est au tour de la< masse à s'en délecter.
La Parole ! Ah ! qui dira les méfaits de la Phrase creuse jetée à l'Opinion par des Rhétoriciens en délire, le Mot, le fameux Mot avec quoi les Numérotés, les Asservis, les Pauvres se rincent la bouche et trompent leur faim.
Chaque jour, « Fil-de-Fer » plie sous Faxiomo relatif à l'influence prépondérante de l'instituteur
germanique et on lui en fait savourer la valeur.
Les Maîtres, pris d'un mysticisme pédagogique et patriotique, dressent les élèves à l'allemande.
Dans la cour de l'école, dans la rue, « pour que ça se voie » ils ne marchent plus qu'au pas militaire, et l'un des Educateurs, plus pénétré que ses collègues de la force du terrible principe, instaure dans sa classe une discipline toute prussienne.
« Fil-de-Fer », né chançard, a le bonheur d'être placé sous la coupe de ce fou furieux.
Le Maître en question ne donne plus de corrections, mais «la schlague,» ses ordres sont lancés sur un ton de commandement de chaouch et un peu plus pour aller faii'e pipi, il sonnerait du clairon.
Si un élève a commis une faute, le « schlagueur » passe dans les bancs et, méthodiquement, gifle tous les autres, même ceux qui sont innocents, parce que ça se passe ainsi en Allemagne où chacun est responsable de tous et tous de chacun et qu'encore une fois « c'est la règle imposée par leur Pion aux petits Teutons qui leur a valu la victoire en 1870 ».
I Oh ! s'il n'y avait que les gifles, « Fil-de-Fer » s'en accommoderait encore, il sait ce que c'est et comment les parer avec ses membres osseux, mais le Maître, un Alsacien autoritaire, donne sur les crânes des coups secs de son doigt replié et, joyeusement, il nomme ces durs petits chocs, des « noix de coco )>.
Non content, il pince et arrache des poignées de cheveux prè: des tempes ou de la nuque, endroits particulièrement sensibles.
Cette manière de plumer « Fil » et ses condisciples est si fréquente que « FAngliche » a pu, avec ses dépouilles, rembourrer, au bout de peu de temps, un petit porte-monnaie qu'il exhibe aux curieux.
Et il n'y à rien à dire à ce frénétique, autrement il redouble jusqu'à l'abrutissement du délinquant qui sent son cuir chevelu se hérisser de masses de petites bosses douloureuses, en « noix de coco» quoi!
Ainsi, « Fil-de-Fer » ne trinque pas assez chez lui ; l'école ne lui est pas un refuge, et, tout en se frictionnant les tempes et les points de son crâne qui furent plus spécialement tapotés et qui, grâce à ce traitement, seront visités par une précoce alopécie, « Fil » ronchonne :
— « Ah ! si je tenais celui qui a lancé l'histoire de l'instituteur allemand, je lui ficherais bien une torgnole ! »
Tout cela fait partie des souvenirs d'enfance de « Fil-de-Fer )>.
Peut-être lui sont-ils personnels. Aussi en estil jaloux. Ils constituent un patrimoine qu'il revendique avec force, et pour la conservation duquel il se ferait hacher si un tiers voulait le lui dérober.
ÎHAPITRE OU LE REPERTOIRE EST DISCUTE PAR L'AUDACIEUX « FIL-DE-FER ». — LE PROFESSEUR DE TRAGÉDIE.
Le sort en est définitivement jeté.
Madame de Saint-Scolopendre cingle toutes sroiles dehors vers le Théâtre et le Répertoire tragique.
Certainement, après une audition triomphale Elle entrera d'emblée à FOdéon... et, de là,... de là...
Aussi Madame de Saint-Scolopendre s'est enquis d'un professeur de déclamation. Elle en a trouvé un et, en sa compagnie, soit chez lui, soit chez Elle, Elle pioche ses Classiques.
Ce professeur est une épave du Conservatoire et de l'Art dramatique. Il a failli, jadis, emporter le premier prix de Tragédie, puis la nécessité l'a forcé à cabotiner et il n'a jamais pu revenir à la surface.
Mais il a la « Tradition )> et, l'âge venu, il court toutes les aubaines et il est le rival de Talbot dans la fabrication des élèves.
Madame de Saint-Scolopendre l'a choisi entre tous, parce qu'il a connu Rachel et qu'il l'a lui
décrit en lui affirmant sans cesse qu'EUe a une « nature » et des « dons » bien supérieurs à ceux de la grande disparue.
Avec un tel maître, comment ne pas obtenir des résultats pharamineux ?
Ces flatteries constantes lui valent, trois ou quatre fois par semaine, des cachets de cinq francs pour une heure de leçon... Le professeur grimpe donc les six étages de la Marquise et la fait répéter. Pendant ce temps, «Fil-de-Fer « est en classe, mais, quand il en revient, les fonds de culottes à stalactites, l'estomac creux, il tombe sur le couple, et sa présence ne les empêche nullement d'agiter le spectre des Héros cornéliens ou raciniens.
Après le départ du professeur, Madame de Saint-Scolopendre, enfoncée dans sa chimère, continue, et « Fil-de-Fer )> s'attelle à ses devoirs en tentant d'oublier les réclamations vaines de ses muqueuses stomachiques.
Plus il grandit en effet, plus son tube digestif s'étend et plus une fringale inapaisable l'habite.
Aussi, regarde- t-il sans bienveillance le vieillard qui flatte la manie grandiloque de la Marquise et en tire profit.
« Fil-de-Fer » avance en âge : son jugement se fortifie et il a la notion de l'étonnante manufacture de fantasmagories et de cruautés qu'Elle constitue. En outre, sa fréquentation des petits Parisiens plus ou moins gouapeurs, ses camarades, lui communique un gavrochisme de faubourgs et il devient très railleur, mentalement bien entendu.
« Fil-de-Fer )> n'aime donc pas le front vaste et
vide, l'air « noble )> de l'Augure qui tient sous le charme Madame de Tirlapapan. Oh ! cet « air noble )) qu'aucune contingence vulgaire n'ébranle ! oh ! cette voix prrrofonde qui ronfle comme un gave et roule les r comme des cailloux.
Oui, mais son avis compte-t-il ?
« Fils d'ivrogne, chameau! »
Toute l'attitude majestueuse du maître déclamateur hypnotise l'élève qui trouve, dans la Tragédie et les caractères de ses Héroïne , un exutoire à son hystérie naturelle, à ses fureurs infernales.
Oh ! Racine ! Oh ! Corneille ! Combien d'épithètes ignobles et de violences vou3 avez valu à « Fil-de- Fer ».
Que ne donnerait la Marquise Ribbon-Ribette pour articuler les mots et rouler les r aussi bien que l'invalide du Cothurne ?
Ça n'est pas faute de s'éreinter, ni d'appliquer la méthode de diction aux petits usages de la vie quotidienne. Elle envoie « Fil-de-Fer » en ravitaillement et son geste souverain l'accompagne :
— « Allez me cherrrcher quatrrre sous de pommes de terxTrre, cinq sous de charrrbon de bois....
Et « Fil » de pouffer en secret.
Oh ! certes, ça n'est pas faute de se tuer de travail sur ces magnificences vaines, mais « va te faire foutre! ». D'abord, Elle manque souvent de mémoire, Elle ne peut retenir les tirades, ni le « style », et, en dépit d'exercices de langue qui rendraient épilep tiques des mollusques, des rrra, des rrri,
des rro, répétasses du matin au soir, Madame de Saint-Scolopendre, l'Anglaise, grasseyé!
Dieux ! ces exercices ! C'est le vieux marchand d'intonations qui les lui a fournis. Il les a inscrits lui-même sur une feuille volante et, à présent, Elle les sait par cœur, ainsi que « Fil-de-Fer « qui se sent devenir gâteux à les entendre.
Quand il fait ses devoirs. Elle se promène autour de lui, dans le petit logement, en les ressassant toujours avec un même insuccès.
Alors l'obstiné « Fil » rate ses problèmes, sa rédaction et son analyse.
Oh î cette gymnastique labiale et linguale ! Elle bourdonne à son oreille orpheline lorsqu'il se couche sur son précaire lit de camp et qu'il s'enveloppe les pieds dans de l'imprimerie; il la murmure jusque dans ses rêves et, un jour en travaillant, il se permet, oui, à haute voix, de rrrouler les r à son tour comme un naturel des pays d'oc. Il atteint du coup la perrrfection, ce qui est un peu fort tout de même !
Vlan ! Une gifle énorme arrête net ses aptitudes. « Ce fils d'alcoolique », cette « canaille » « qui ose » ! Il se « fout d'elle » évidemment ! Est-ce qu'il se destine au Théâtrrre, lui? « On voudrrrait « voirrr çà». Chameau ! «Pas de ça Lisette» « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées ».
Ciel ! ces abrutissantes syllabes ! « Fil-de-Fer » en a retenu quelques-unes pour la confusion des sourds-muets et des enfants arriérés :
Bededa, Bededi, Bededo, Bededu ; Teteta, Teteti, Teteto, Tetetu....
Cela, de l'aube au ponant, deux cent mille fois si c'est possible. Madame de Saint- Scolopendre le monologue en épluchant les légumes, en surveillant le feu ou la soupe et en se promenant de long en large. Pas de progrès. Elle grasseyé malgré tant d'efforts ; la prononciation anglaise assassine les vocables français.
« Va-te-faire-foutre ! »
Mentalement, « Fil-de-Fer » qui, nous l'avons dit, devient affreusement goguenard, brode, làdessus des variantes grossières :
Merdeda, Merdedi, Merdedo, Merdedu.
cependant qu'un fou rire l'étouffé à l'évocation, soigneusement cachée, de ces facéties indignes.
Dites ? Seigneur ! Qu'ont fait les Communards ?
Ils étaient maîtres de Paris, ils l'avaient belle, ils pouvaient ruiner de fond en comble les Temples du Classicisme, les Asiles nombreux des Scoliastes, des Rhéteurs, des Sorbonniques, des Josephs Prud'hommes variés de l'Enseignement, de l'Hellénisme et du Latinisme.
Point. Ils les ont épargnés. On les a fusillés et déportés ? C'est bien fait.
Ce qui met encore en joie « Fil-de-Fer )> c'est la bouche en cul de poule que le professeur dessine, afin de donner plus de dignité à certains hexapodes dont Madame de Saint-Scolopendre s'efforce vainement d'attraper le ton :
« Voilà^ belle Emilie, à quel f oint nous en sommes. »
Le bonze tragique prononce « en seûmes » et son élève s'extermine à tâcher d'imiter cet accent simple et digne à la fois :
((Voilà, belle Emilie, à quel point nous en seûmes ». Encore manqué. Ah ! diablesse d'éducation anglaise ! Rebiffons :
« Belle Emilie voilà... Non... la mémoire file... « Voilà belle Emilie... etc.
— « Oh ! nous sommes j olis ! mâchonne « Fil-de-Fer » , avec s on sacré théâtre ! Le terme n'est pas payé, on nous donnera congé... il faudra que je balade encore les bouillottes, le poêle et mon lit de camp ! Elle se refuse à réparer mes frusques et je vais le trou de balle aux vents. On mange peu,... des rognures «pour chiens » qu'Elle fait frire sur le gaz de l'escalier pendant que je fais le guet. Le Mont-de-Piété ne veut plus de nos hardes. Le professeur, lui, touche impitoyablement ses cent sous. Sans compter qu'il me faut préparer mon « certif » au milieu de ses hurlements et de ses exercices.
« Qu'allons-nous devenir? Je ne « rapporte » pas encore et je ne vaux que vingt sous, le soir, en qualité de « grenouille » ; j'écope tout le temps parce que je grandis, que j'ai de plus en plus faim et que je n'admire que médiocrement ses projets d'invasion dramatique.
« Oui, ça n'est pas folâtre ! conclut-il en refermant ses cahiers.
« Voilà, belle Emilie, à quel point nous en seûmes. »
CHAPITRE QUI PLACERA CERTAINES REINES ET PRINCESSES EN FACHEUSE POSTURE DEVANT UNE SOUPE AU CHOU-FLEUR.