‹ Fil-de-ferChapitre 18 sur 30 · DE CARACTÈRE · texte numérisé non relu

DE CARACTÈRE

C'est un continuel sujet de stupéfaction pour « Fil-de-Fer » que ces tentatives fréquentes qui saluent à l'école, dans la rue, partout, l'heure indécise de sa formation.

Il n'ose plus, comme avant, s'attarder aux kiosques où sont exposés les illustrés. A plusieurs reprises, alors qu'il était fort occupé à soulever le coin d'un journal, il a senti des frôlements équivoques ou plutôt très significatifs autour des régions interdites et, se retournant, il s'est trouvé en face d'individus qui lui bégayaient des choses immondes, ou qu'il devinait telles, à l'expression de leur groïn, et « Fil-de-Fer » de prendre le pas de course, honteux et plein d'un écœurement indicible.

Ses camarades ? Passe encore, mais des grandes personnes honorables, austères, comme ce Monsieur de Blignac, ou cet hôtelier si sérieux et les hommes dans les rues ! Cela dépasse la compréhension !

— « Vrai, se dit « Fil », si j'étais une demoiselle qu'est-ce que ça serait !

Quant aux « copains », traquer son « oiseau » est devenu, de leur part, une taquinerie, une persécution. Certains s'y prennent comme s'ils voulaient le mutiler. — On le sait chaste : ça excite.

Lorsque l'un d'eux lui tend la main, comme pour lui dire bonjour, et que « Fil-de-Fer », qui ne se méfie plus, avance loyalement la sienne, le cynocéphale la lui attire vivement et la lui applique où il ne faut pas.

Le chœur des petits porcs aussitôt de clamer :

— « Ah ! il « la » lui a fait tâter à l'Anglais » ! Mais « Fil-de-Fer » considère ce geste comme

le pire des affronts et il tente de le châtier de suite.

Alors, le combat commence sans merci car tout le monde se met contre le « sale Angliche » qui se refuse à ce genre d'intimité et, souvent, succombant sous le nombre, « Fil-de-Fer » se retire éclopé, saignant, déchiré et sali.

Seulement, quand il est le plus fort et qu'il étrangle ou assomme un de ces jeunes monomanes, voilà des passants, aidés des boutiquets, boutiquiers du quartier, qui interviennent sans s'inquiéter du mobile de la bagarre.

Et on l'accable de horions, pour lui arracher des mains sa victime qui « coupe » ainsi au châtiment qu'elle méritait.

— « Vous n'avez pas honte ? Un grand garçon comme vous ! (Ah ! oui, toujours sa taille) de taper sur un plus faible, un plus petit ! Quelle brute !

Quelle canaille ! Regardez-moi çà ! Ah ! si c'étaij à moi! ))

Obligé'^de lâcher prise « Fil-de-Fer » se retire dans son corridor, où il pleure de rage et deij gnons reçus, car, pour délivrer l'autre, on a tapé dur et il a parfois les reins moulus, un œil poché, et la bouche rouge comme une tomate écrasée.

Ah ! les passants, ceux du quartier ont eu l'occasion de cogner sur le fils de « l'Anglaise » et on ne Fa pas ratée.

Quel refuge avoir ? Auprès de la Marquise ? Comment lui narrer les immondices qui ont amené la collision ? Elle ne le croira jamais, c'est certain, et c'est lui qu'Elle accusera de vouloir commettre des « cochonneries » avec les autres.

N'est-il pas avéré qu'il se « touche ? » Les draps de lit en font foi. Ne l' attache- t-elle pas encore chaque soir avec des sangles à son lit de camp ?

A quoi bon lui confesser quoique ce soit ?

C'est encore lui qui aura tort.

Pas de père, pas de mère en somme.

Ah ! il ne fait pas bon d'être orphelin.

« Fil-de-Fer )), dans ces moments , voudrait tuer quiconque attenterait à la propreté, à la dignité de son être.

— « Ah ! les salauds, les salauds ! grince- t-il en trépignant et en écumant de haine, est-ce que je pense à leur prendre « leur affaire » moi ? »

Puis il murmure :

— « La vie quelle saleté ! Quelle saleté ! »

CHAPITRE OU « FIL-DE-FER EVOQUE DES AVENTURES ASSI- MILABLES A L'ADOLESCENCE DE GARGANTUA ET AUX CONFES- SIONS DE JEAN-JACQUES.— COUP D'ŒUIL RETROSPECTIF.

Et maintenant, ©n récapitulant ces tentatives actuelles, « Fil-de-Fer » démêle qu'il fut déjà en butte à des expériences analogues, ce à maintes reprises durant son inconscience enfantine.

Il a l'intuition fort nette que la spéciale mentalité de la Marquise l'a toujours exposé, sans défense, à ces perversités.

' Elle a toujours été considérée, par chacun, comme un objet de terreur, de haine ou de dérision.

On s'est vengé et on cherche à se venger sur lui de ses insultes, de ses chantages, de ses proclamations et harangues orgueilleuses... Comme il est de notorité publique qu'Elle le déteste, qu'Elle l'afïame, le bat et l'insulte, comme on sait, tant Elle l'a répété, qu'il a « tous les vices )), qu'il est « son boulet », son « porteguigne )), sa « crapule », son « chameau d'enfant », on le méprise et, de là, à vouloir le corrompre et salir, il n'y a qu'un pas, rapidement franchi.

On ne sait que penser de ses exhibitions renouvelées de « gorge » ou d'épaules. On ne peut arguer, certes, qu'EUe se prostitue, mais son impudeur extravagante et glorioleuse engendre le mépris qui rejaillit sur « Fil-de-Fer ». Puisqu'elle ne se respecte pas Elle-même, pourquoi la respecteraiton, et pourquoi respecterait-on le déplorable enfant de cette détraquée ?

Et la salauderie diabolique qui dort au fond de tant de cœurs cherche à s'exercer sur le malheureux, sur l'être désarmé, sans appui, comme elle s'exerce souvent sur des infirmes, des sourdsmuets, des simples, incapables seulement de désigner celui qui les viola...

Toutefois, ce qui trompe dans le cas de « Fil-de- Fer )), c'est qu'il a une horreur naturelle de la corruption, et qu'il a peut-être hérité de son « salaud de Père » d'une lucidité parfaite et d'une intrépidité à se défendre, fortifiée sans doute, par son aptitude à recevoir les torgnoles sans broncher... Alors on croirait que cette précoce dignité de luimême exaspère le stupre de ceux qui l'approchent et le guettent, et que ceux-là se disent :

— « Il faudra bien qu'il y passe ! »

De ces abominables caiculs, chez certains sont venus ces brusques élans de Monsieur de Blignac, de l'hôtelier et de bien d'autres jusqu'ici déjoués et repoussés.

Il faut s'en rendre compte. Le malheur, la faiblesse, la pauvreté, l'abandon, la candeur de l'Enfant, sont des aphrodisiaques supérieurs, qui font lever les priapes et animent criminelle-

ment les mains impudiques. Et « Fil-de-Fer », si loin qu'il remonte dans ses souvenirs, récapitule maintenant les caresses caractéristiques et malpropres, dont son innocence enfantine fut la victime ingénue et consentante.

Car, si, à présent, il est assailli par la grossièreté, la crapule, le sadisme sournois de ses relations, de l'école, de la rue et de tous, autrefois il fut l'objet de frénésies dévorantes, dont à présent seulement il commence à concevoir la délicieuse infamie.

Il se rappelle notamment la sensation douloureuse que lui causaient, tout petit, dans les endroits les plus délicats de sa chair, les doigts calleux d'un palefrenier nommé Vincent, qui l'avait pris en amitié et ne cessait, dans les coins, tout en ayant l'air de le faire sauter, de lui pincer le bas- ventre et de lui râper les fesses.

Lui succédèrent, en Angleterre, les mains d'une bonne, fréquemment égarées sous sa chemisette quand elle le levait ou le couchait, l'habillait ou faisait sa toilette, sans cependant le tenailler.

Mais ce qui lui revient nettement, c'est son idylle, avec une « miss » déjà mûre, affolée par le célibat, laquelle miss s'était toquée de lui, alors âgé de quatre ou cinq ans, et qui, après quelques platitudes et flatteries, obtenait de se le faire confier des heures par la marquise de Tirlapapan-Ribbon-Ribette, laquelle, le haïssant déjà, profitait de toutes les occasions qui lui étaient offertes de se priver de sa vxé&ence.

Cette demoiselle, dont il ne se remémore plus que le visage efïacé, avait remarqué les sentiments qu'il inspirait à son authoresse et la pitié qu'elle en ressentait, et s'était, pour lui, transformée en véritable passion, dans laquelle se soulageait son cœur affamé d'affection et très certainement sa continence de vieille fille.

Animalement « Fil-de-Fer », déjà maltraité et bourrelé, allait aux caresses quelles qu'elles fussent, et les rendait aussi ardemment que sa chétivité le lui permettait, de sorte que la miss pouvait faire de lui ce qu'elle voulait, ce dont elle ne se privait guère.

Oui, à présent, il reconstitue les scènes. Elle l'emmenait chez elle comme une petite proie, et, là, elle se livrait à des manigances incompréhensibles ou bien elle lui en faisait accomplir de curieuses, se servant de lui ainsi qu'il s'en rendra compte plus tard, comme d'un instrument de volupté.

Oh! les jolis mots d'amour, de véritable amour, qu'elle lui logeait alors dans la bouchette enl'étreignant ; ces vocables mignons dans cette langue anglaise si musicale et suave :

— « M y dear, my dear, my pretty, pretty little^ dear, my love dove cafs eyes, my heautiful eyes...

(Mon chéri, mon chéri, mon joli joli petit chérij mes yeux de chaton aimé, mes magnifiques pru-j nelles ).

D'autres fois, Elle, aussi, dégrafait son corsage et, sur ses beaux seins ronds et nus de blonde, elle lui écrasait la tête ou lui en donnait les pointes

à mordiller, ce à quoi il obéissait, car il a Timpression que leur contact, leur tiédeur et leur odeur fine le rendaient tout à fait heureux.

Souvent elle lui accordait d'amicales, de tendres fessées, prétextes à d'étonnantes incursions sous sa robe écossaise et, comme une compensation à ces sévérités dérisoires, certains frôlements légers qu'elle multipliait du nombril à l'aine et très vraisemblablement sur un petit Quelquechose qui prenait aussitôt, croît- il. de l'importance.

Et, à ces évocations de caresses qui jusque-là lui avaient paru normales, « Fil-de-Fer » chez qui s'éveillent les sens, frémit obscurément et s'avoue, à sa confusion intime, qu'il regrette son jeune âge, Londres et sa première amie.

Quelle rancune aurait-il ? iWl

Il était déjà rudement malmené. Sa paume grasse et douce, à elle, ne le fustigeait que délicatement. Tout ce qu'on voudra, cela lui semblait bon et, à des années de distance, sa chair en garde le reconnaissant émoi.

— « Oh ! mon Dieu, se dit « Fil-de-Fer », s'il n'y avait eu qu'Elle ! »

CHAPITRE OU LE BLANC PLUMAGE DU CYGNE SE TERNIT DEFINITIVEMENT. — LA CHUTE.

Or, plus il se développe, allonge et s'inquiète, plus ^ les autres, lestages et respectables, appartenant à" des^ catégories sociales variées, mais tous se rattachant à la porcine espèce humaine, lés autres s'acharnent, tournent en dérision sa réelle vertu, sa pudeur d'enfant ulcéré et croyant, tous, ses petits et petites camarades et, si loin qu'il remonte dans ses souvenirs, les grandes personnes, cherchent à le déniaiser.

Sa résistance à ces invites perpétuelles est même méconnue par Madame de Saint-Scolopendre. Il a beau protester. Elle ne le croit pas, l'accuse, le châtie et le ficelle sur son lit comme à un pilori d'infamie.

Le désespoir, la tristesse, les excitations universelles, les privations, et il n'y a pas jusqu'à la découverte de la « gorge » inégalable qui ne commencent à faire chanceler sa moralité jusqu'ici sans défaillance.

Mais c'en est trop à la fin. Puisqu'il est roué de coups et calomnié pour une faute dont il n'a

même pas les lugubres avantages, il finii; par envisager sans terreur la possibilité de la commettre une bonne fois et franchement

Au moins s'il écope encore à ce propos, si on l'humilie, si on le tourmente, ça sera pour un péché réel, et il n'aura pas à récriminer. Il subira les bourrades, les corrections, les qualificatifs odieux et les ligotages comme une chose juste.

Les autres doivent avoir raison. « Ça » ne doit pas être si terrible, et, autant qu'il en peut juger, il serait le seul sur la Terre qui se soustrairait à cette coutume. Est-ce possible ?

Pourquoi! Parce qu'il est lui, « Fil-de-Fer ? » Quel orgueilleux ! Quel stupide et ridicule personnage il intègre !

Les autres, voyons, ceux de l'école, et Codaux, et Maximin, et Cotonnet, et Delanoy, et tous, lui assurent que « ça se fait » et que les Hommes « le font )), ou « l'ont fait », ce qu'il a de bonnes raisons de croire, et que, pour devenir Homme, il faut «l'avoir fait », qu'au demeurant on n'en meurt pas et que « c'est bon tu verras ». Alors ! A quoi servent ses hésitations, ses transes... Allons allons, (( Fil-de-Fer » du courage !

Et, un matin qu'il est au lit, après une purgation nouvelle de Madame de Tirlapapan qui lui a colloque une dose de sel d'Epsom à tuer un limonier, un de ces matins-là, « Fil-de-Fer » se résout à attenter à sa chasteté :

« Pour voir ce que c'est ! »

« Ça » se verra sûrement sur son visage « après ».

Il aura la cernure des yeux comme les autres, on se le montrera du doigt dans le quartier. Madame de Saint-Scolopendre, sûre désormais de sa déchéance, lui tordra le cou.

Qu'importe ! La Mort peut venir : il aura connu cette ivresse unique, que chacun lui décrit comme une initiation à des connaissances supérieures. Çà sera le premier échelon vers l'affranchissement, qui sait ?

Et voici que dans les afïres, l'angoisse, l'espérance d'une sensation prodigieuse, inouïe, paradisiaque, ses alternatives d'abandon et d'audace méthodique, reprennent.

Enfin.

Résultat. Pâmoison, douleur. Labeur mal récompensé en vérité.

Quelle joie creuse !

({ Il n'y a que le premier pas qui coûte ».

(c Mieux vaut tard que jamais ».

« Tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin,^elle se casse ».

« C'est en forgeant qu'on devient forgeron ».

Cette première déception n'assagit pas « Fil-de-Fer ». Le lendemain et les jours suivants il recommence, stupide, surpris toujours de l'absence de la sensation vertigineuse qu'il croyait obtenir. En réalité, il éprouve surtout une espèce de brûlure, comme si son organe était parcouru par un mince filet de plomb fondu. Mais c'est tout.

Seulement l'habitude est prise. Il la conservera et s'en servira, au besoin, eomme d'une vengeance h3^ocrite; lorsque la Marquise l'aura trop battu.

Oh ! à présent, il se « touche » sans dénégation possible, et, ce qui le renverse, c'est que personne dans le quartier ne s'en aperçoit.

Mieux, Madame de Saint-Scolopendre décide un jour de ne plus l'amarrer à son tendre grabat. Elle le croit corrigé de « ses sales vices », grâce à ses volées, à ses sermons de harengère, à ses injections alunées et aussi à ses purgatifs.

Et, plus il s'obstine solitairement après luimême, plus il s'anémie, s'enlaidit et s'épuise, moins Madame de Tirlapapan s'en doute.

Dès qu'Elle a le dos tourné, il imite les chimpanzés de sa classe,' il se fiche d'Elle comme eux le font du professeur, cependant qu'une voix qui jamais ne l'abandonna murmure à son tympan dépareillé :

— « Fil-de-Fer », « Fil-de-Fer » dégoûtant personnage ! »

CHAPITRE OU « FIL-DE-FER » MANIFESTE UN SCEPTICISME BLAMABLE. — LE MONSIEUR.

Et, un jour que « Fil-de-Fer » après sa provision s'est sauvé dans la cité et qu'appuyé à la grille il songe à sa vie et aux entreprises spéciales dont sa misère et sa laideur sont l'objet, un Monsieur, en deuil, mélancolique et barbu l'interpelle :

— « Bonjour Ami « Fil-de-Fer)), je sais qui tu es et ce que tu vaux. Qui, d'ailleurs ne te connaît dans le quartier ? Madame de Tirlapapan-Ribbon- Ribette y est célèbre et son étrange humeur justement redoutée )>.

« Va, « Fil-de-Fer )), je te dis moi que tu n'es ni un « chenapan )), ni « un voyou », ni « un assassin en herbe », ni « un vicieux personnage », ni « un voleur », ni toutes sortes de vilaines choses. Tu es « Fil-de-Fer », un pauvre jeune diable, un peu trop maigre et grand pour ton âge (mais doit-on te le reprocher ?) un pauvre jeune diable, j'ai dit, qui obscurément se demande pourquoi il est au monde, et s'il sera longtemps encore, comme il l'est à présent, transformé en armoire à gifles et à insultes.

« Va, « Fil-de-Fer », crois-moi, tu vivras parce qu' « On » souhaite que tu meures, et que toutes les forces mauvaises sont déchaînées contre toi va, « Fil-de-Fer », crois-en toi même : c'est le secret, patiente, observe, souffre, l'existence est pleine de maboules, retrouve ta bonne humeur foncière, cache toujours tes pleurs. Un jour viendra où tu sauras ce que c'est qu'une vraie Femme et la douceur du véritable Amour ».

Mais «Fil-de-Fer», ne le saura pas de sitôt, si toutefois il rencontre jamais l'un et l'autre.

Pour l'instant, le discours qu'on lui tient lui semble privé de sens et il regarde de travers l'inconnu de ce regard oblique et méfiant qu'il a conservé toute sa vie.

Le Monsieur achève :

— « Ne crains rien de moi, « Fil-de-Fer », tiens voilà deux sous pour t 'acheter des billes ou... un petit pain ! »

L'œil circonspect du dépenaillé examine encore le « bonhomme » et son visage fermé reflète peu d'allégresse.

« Fil » se formule « in-petto » :

— « Que me veut encore celui-là, avec sa langue de serpent ? Parions que, dans une seconde, lui aussi, va me demander des saletés ».

Car, instruit par l'expérience, « Fil » demeure sceptique à l'endroit des paroles douces qui infaiUiblement se terminent en gestes indiscrets, en attentats sur sa chétive sexualité.

Dans cette seconde il se ressouvient des invites de Monsieur de Blignac, de celles vigoureusement,

châtiées de ses copains de classe ou de rues, Codaux, Delanoy, les autres, de la « miss », de l'hôtelier si digne sur sa porte et de tous ceux, qui semblent s'être donné le mot pour, à toutes forces, s'emparer de ses génitoires de malheureux, d'enfant vagabond et haï envers qui on peut tout se permettre.

Le « Monsieur )> paraît démêler ce que signifie le regard oblique et admettre cette réserve de bête toujours battue et traquée.

Triste, il sourit, luidonne les deux sous et s'éloigne sans retourner la tête.

— « J'en suis « baba ! » s'exclame « Fil-de-Fer » en contemplant ses dix centimeir, celui-là ne m'a pas fourré la main dans la culotte, mais ça sera sans doute pour la prochaine fois. »

CHAPITRE QUI TRAITE DES DIVERTISSEMENTS DE « FIL-DE- FER ». ~ « LA PETITE AMIE ».

« Fil-de-Fer » a une petite Amie.

Parfaitement.

Une toute petite Amie même.

Vous deviez bien vous y attendre de la part d'un tel dévergondé, d'un aussi « vicieux personnage », d'un, d'un ... une petit Amie disons plus, à laquelle il a donné le nom de Fifine. une petite Amie qu'il aime, avec laquelle il joue et converse des heures et surtout qu'il embrasse et caresse doucement.

Monstre ! Vampire ! Sangsue, Pieuvre, Satyre, Limace, Goule !

Halte!

Cette petite Amie est une souris, une humble et mignonne souris grise qui, lorsqu'il est seul, (ça n'est pas rare. Madame de Tirlapapan étant souvent partie à la conquête de la Toison d'Or où à godailler chez les pipelets qu'Elle éblouit de la multitude de ses qualités ou par le récit de ses guignes inouïes) à faire ses devoirs en hiver, non loin du petit poêle, à la lueur d'une

riL-DE-FER

mauvaise lampe, grimpe sur la table et lui tient compagnie.

Elle trottine, grignotte des miettes, distrait l'enfant de sa besogne et surtout de sa tristesse et de sa solitude.

Peu à peu « Fil-de-Fer » l'a apprivoisée, habituée à manger dans sa main, à se laisser prendre, à sauter par-dessus son porte-plume dont elle ronge le bout, et même à porter arme avec une allumette.

Pour obtenir ces brillants résultats, il a fallu à notre Adonis une patience de captif durant des semaines et des semaines, mais, enfin, l'éducation est complète et la familiarité est devenue excessive de la part de la bestiole.

« Fil-de-Fer » lui cause et, en plaisantant, l'interroge :

— « Fifîne ? Est-ce qu'on t'engueule, est-ce qu'on te purge, est-ce qu'on te bat chez toi ? »

Car, c'est une souricelle ingénue qui doit avoir une famille mal disposée envers elle, peut-être, suppose le facétieux.

La jeune rongeuse semble comprendre et répond par des cris de joie presque imperceptibles. Elle a l'air d'expliquer.

Non, rien de tout cela... c'est uniquement réserve à « Fil-de-Fer ». Elle fait ce qu'elle veut, se promène où ça lui chante et rentre selon son bon plaisir.

« Fil-de-Fer » la cache parfois sous sa chemise, près de son maigre téton, puis il a baise avec douceur et lui rend la liberté.

« Cochon d'enfant ».

Certes, un baiser à une souris n'est pas le comble de la propreté, mais quoi, il y a des minutes où « Fil-de-Fer » appuierait ses lèvres sur bien autre chose... par besoin et démangeaison de la bouche, tout simplement.

Presque tout un hiver, l'idylle entre l'immense drille et la minuscule Fifine continue, et l'intimité entre les deux complices ne fait que croître.

« Fil » compare sa petite Amie à un diminutif d'écureuil, et il s'est procuré une cage à sa dimension, une cage tournante, dans laquelle il l'introduit, et qu'elle fait manœuvrer follement en avant et en arrière.

Joie.

Fifine est dotée d'une longue queue comme la traîne d'une belle dame, et « Fil de-Fer », par jeu, lui en enveloppe l'extrémité avec un morceau de papier de soie. Fifine goûte la farce, et, sans tenter de se débarrasser de cet ornement, elle couraille sur la table et dans la chambre en emmenant le papier qui fait frrritt, frritt.

Ses devoirs terminés, « Fil-de-Fer » joue encore un peu avec sa copine ou va se coucher, mais longtemps, avant de s'endormir, il l'entend filer Bur le carreau, ou le long des plinthes et il se représente son museau fureteur, ses yeux inquiets et mobiles qui fouillent l'obscurité.

Alors, il l'appelle d'un sifflement doux qu'elle connaît bien et elle grimpe sur le lit de camp, le lit de camp aux toiles distendues, à l'inexo-

rable barre de fer et va se blottir sous l'oreiller où elle feint de dormir, car nul n'a jamais vu dormir une souris, et on ne peut dire vraiment à quelle heure ces êtres se reposent.

Bref, « Fifine » est devenue, pour le séduisant « Fil-de-Fer », une personne, son unique petite Amie. Il n'a qu'une peur, c'est que Madame de Tirlapapan ne les « pige » en tête à tête, mais il a confiance en Fifine.

Celle-ci disparaît dès qu'elle entend le moindre craquement dans l'escalier, et elle le perçoit bien avant que le fidèle tympan de « Fil-de-Fer » n'en soit averti.

Hélas ! Ce qui doit arriver arrive, et^ un soir que (( Fil )) a placé la menue bête dans sa petite cage, l'auguste Angélique de Saint-Scolopendre-Ribbon- Ribette, fréquemment aux aguets pour une recru-, descence possible des « vices » de son garçon, et qui, en pantoufles, est remontée doucement et a entendu à travers la porte « Fil » guiorer, c'est-à-dire parler souris. Phèdre, Athalie, Andromaque, Ariane, pénètre soudain et bondit sur son louveteau, certaine, cette fois, de le pincer « le machin » en batterie.

« Fil )) cache derrière son dos l'objet dans lequel est prisonnière sa sœurette. Trop tard. On a vu son geste. Alors, Elle, Elle, la frénétique, l'infaillible se jette sur «Fil », lui arr^»che le joujou, regarde ce qu'il recèle et après un méprisant :

— « Ah ! vous vous amusez avec ces « saletés » au lieu de faire vos devoirs. »

Elle ouvre d'un coup de crochet diabolique

le couvercle rougeoyant du poêle, et y précipite la misérable pécore.

Un petit cri : le couvercle est remis en place « Fil-de-Fer » s'est rué. A quoi bon ? Fifîne a vécu ; sa petite âme file déjà par le tuyau coudé.

Adieu Fifîne, adieu.

Vlan ! Une beigne sérieuse à Taudacieux qui a « osé )) esquisser un mouvement de révolte, sanctionne le sacrifice.

Adieu Fifîne, adieu.

Et « Fil-de-Fer » en se couchant se murmure :

— « Après tout, c'est bien fait pour moi, ça m'apprendra à m' attacher à « Quelqu'un î »

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