‹ Fil-de-ferChapitre 3 sur 30 · RIBETTE EST DÉPEINTE SOUS TOUS SES AVANTAGES · texte numérisé non relu

RIBETTE EST DÉPEINTE SOUS TOUS SES AVANTAGES

Pour Madame de Saint-Scolopendre c'est bien autre chose, ah ! dieux !

Elle, Elle a les préjugés de la Race et de la Tradition poussés à l'épilepsie.

Le plus drôle, c'est que son ascendance est peutêtre encore plus problématique que celle de son associé.

N'empêche.

A l'entendi'e, Elle est le dernier maillon d'une longue chaîne de maréchaux, d'amiraux, de mestres de camps, de haults et puissants personnages qui se sont couverts de gloire, et auprès de laquelle la parenté tout entière des Valois elle-même, fûtelle archi-authentique, constitue une bibine sans grandeur.

Quand on la pousse un peu là-dessus, Elle patauge et déclame. Ça ne fait rien : Elle n'en affirme que de plus belle sa source brillante, et bien mahn serait celui qui l'obligerait à convenir qu'elle invente à tours de bras et déraille tout le long du jour.

FIL-DE-EER

Imperturbable la Marquise de Tirlapapan-Ribbon-Ribette, continue à chanter, à tous venants, sa dynastie et les mérites d'icelle.

Les Saint-Scolopendre, entés sur les Tirlapapan-Ribbon-Ribette, n'y touchez pas !

Leur sang généreux coule dans les veines de leur fille. Qu'on la remarque plutôt : tout, tout en Elle dénote la pureté d'origine, la noblesse et les croisades.

Les Saint-Scolopendre ? Illustres bougres. Qu'on y prenne garde !

N'ont-ils pas pour blason un Lion posant sa patte sur une fleur de Lys, tandis qu'une Bergère enchaîne le fauve avec une guirlande de fleurs ?

Qu'est-ce que ça signifie ? Traduisez ça en langue héraldique. Impossible, mais ça paraît fort joli à l'héritière de tant de gloires qui s'en gargarise.

Il est probable, d'ailleurs, que ces armes sont sorties toutes forgées de son imagination luxueuse, déterminée à s'ennoblir à n'importe quel prix.

Cependant, Elle est véritablement nièce d'un Amiral qui fut Pair de France, mais c'est tout. A partir de là. Elle brode et divague.

Son père était « Garde du Corps sous Charles X » et se battait en duel, tout le temps et « pour des prunes )>. Voilà-t-il pas la belle affaire ! I Comment !

I C'était le plus intrépide gentilhomme de France et de Navarre, seulement il a laissé peu de traces. Elle-même ne l'a pas connu ; mais Elle le décrit.

Il mourut après « avoir abusé des femmes »,

ce qui est bien d'un patricien, on en conviendra.

Avant de trépasser, il épousa sa gouvernante, une Ecossaise, menue, jolie et détraquée : qui est « la honte de la Famille », stipule sa fille. ■:■■-.■ -^-^^

Tous ses malheurs à Elle, Antoinette-Renée-Philomène-Angélique de Tirlapapan-Ribbon-Ribette sont venus de cette faute, de cette « mésalliance », prononce-t-elle, avec un mélange de tristesse et de dédain.

Comme il était à prévoir, et toujours d'après ses contes, la Tribu glorieuse mais dispersée refusa de recueillir et d'aider les deux enfants, un garçon et une fille, issus d'un tel accouplement.

De là, sa vie lamentable, le départ pour Londres, la décadence finale de la branche entière et la sienne propre, en la personne du peu désiré «Fil-de- Fer » dont la venue acheva la déroute.

Ah ! cette gouvernante, subrepticement introduite dans les allées, jusque là si droites de la deocendance et s'y livrant à ses déprédations ! Ah ! cette étrangère, dont le mariage fit perdre aux petits greffes, le fief antique, les châteaux, les prairies, les bois, les rivières.

Madame de Saint-Scolopendre finit par se persuader qu'on lui a volé son « héritage », après quoi Elle courra toute sa vie, et à le persuader aux autres, car il se trouve toujours des gens pour écouter de telles sornettes. (1)

Mais l'autre enfant, son frère ? Eh ! bien la

{!) A preuve le crédit dont bénéficia durant tant d'années certaine héroïne qui abvsa la Magistrature d'un grand pays ei peiU-êire bien son entourage.

misérable gouvernante l'a embarqué comme mousse.

Qu'est-il devenu ? Il doit être décédé aux Indes ou bien il a péri dans un naufrage ; impossible de le retrouver.

Il lui écrivait jadis, Elle a encore de ses lettres. Il lui expédia même un éventail, qu'EUe a gardé, et un bracelet en perles de santal qu'Elle égrène, en versant des pleurs.

Ah ! s'il était encore de ce monde « ça ne se passerait pas ainsi )>, seulement qu'est-il devenu ? Est-il mort ou victorieux ? On ne sait.

Tout cela, ressassé de l'aube à la minuit, exalte et soutient Madame de Saint-Scolopendre, ça et ses ambitions tragiques, ça et la magnifique opinion qu'Elle a d'Elle-même, ça et la chimère de son patrimoine volatilisé.

Bon, mais qui a volé ce patrimoine 1 Longtemps les curés furent incriminés, puis ce furent d'autres moins distincts... des « canailles )> naturellement.

Car Madame de Saint-Scolopendre a la vision pessimiste de l'Humanité. Elle la divise en deux parts. Les « canailles « d'un côté, puis Elle, Elle bien en dehors. Elle, Madame de Saint-Scolopendre, Marquise de Tirlapapan-Ribbon-Ribette, fille d'un Garde du Corps sous Charles X, encore une fois, le plus noble gentilhomme qui ait jamais vécu en France, et bien sûr en Navarre, lequel, « était couturé de coups d'épée », car, pour un oui ou pour un non, pour un rien, « pour des prunes » il croisait le fer : Elle, et encore Elle, qui capitalise toutes les grâces et toutes les vertus.

C'est parfait.

Les « Canailles », renforcées des « Crapules », flanquées des « Brigands », et tous, solidement épaulés par les gens « de la Basse-Classe » sont ceux ou celles, qui ne se sont pas, à première vue, vautrés, prosternés, aplatis devant Sa Personne Souveraine ou ses facultés incomparables. Ce sont ceux ou celles qui n'y ont pas rendu hommage, qui n'en sont pas tombés amoureux, ce sont ceux, encore plus nombreux, qui ont voulu la , violer, profiter astucieusement de ses charmes insignes, à qui Elle a résisté et qui, dès lors, ont cherché à se venger d'Elle en lui faisant des tas de mistoufles.

Car Madame de Saint-Scolopendre, extrêmement belle, en vérité, se croit, toutefois unique au monde, et ne cesse de s'environner de louanges.

Elle a « un port de reine », c'est-à-dire une démarche majestueuse, des pieds, bien certainement de Diane. S'ils ne ressemblaient pas aux pieds de cette déesse, alors, que deviendrions-nous ? Ceci est antique à souhait. Dites-lui, par exemple, croyant lui faire plaisir, qu'elle a des pieds de Japonaise, vous recevrez un coup de couteau. Laissons-lui ses pieds d'olympienne.

Elle a des mains de... duchesse, parbleu ! des mains qui font si mal quand elles me cognent s'ajoute, en aparté, « Fil-de-Fer ») des Mains, des Mains de « fille d'un Garde du Corps sous Charles X », qui ne peuvent accomplir que de blanches tâches et non faire la vaisselle, la cuisine, le ménage et rafistoler les chausses ravagées... Elle a des bras

c de Vestale « (oui, c'est comme je vous l'apprends) pourquoi de Vestale ? Ah ! voilà : parce que c'est dans les Tragédies. Elle a une poitrine, non « une gorge » inimaginable et que nous reverrons peutêtre. Elle a des épaules comparables seulement à celles de la reine Victoria ou de l'impératrice Eugénie. Elle paonne avec elles toutes nues, dans la glace, et volontiers elle les expose aux yeux des voisins, à la concierge, à ceux qui l'entourent.

Rien que pour de telles épaules, Elle devrait être sur un trône, mais (( va te faire foutre » la Vie est mal faite et personne n'est à sa vraie place.

Son corps tout entier, semblable à celui de Vénus Astarté, est plein de signes, de grains de beauté, placés à des endroits, ah ! Dieu ! si on savait !

Ça n'est pas tout. Elle a un front comme celui de Rachel et pas d'une autre, des yeux verts qui, croit-elle, magnétisent ou en imposent : Elle a une voix merveilleuse de cantatrice, et Elle piaule comme la Malibran. Quant aux dons intellectuels, la Nature s'est plue à l'en combler.

Elle est spirituelle et enjouée, ses réparties sont célèbres. Elle sait tout ou presque : ce qu'Elle ignore, Elle l'apprend en un cHn d'œil. Elle est étonnamment perspicace, Elle n'est pas « une andouille » quoi ! Elle devine les pensées les plus cachées et démêle les méchancetés et divers complots dirigés contre Elle par les jaloux, les « Canailles )), « la Basse Classe ». Non, « on ne la lui fait pas, )) car, est-il besoin de le dire ? tant de perfections unies dans la même personne excitent

l'envie des autres qui n'ont pas été privilégiés à ce point par la sélection et les ascendants accumulés.

Croyez-vous qu'il y en ait assez comme cela ? Quelle erreur !

Madame de Saint-Scolopendre a un sens artistique confondant, qu'Elle transpose au besoin dans ses ajustements. Voyez comme Elle porte la toilette et quelle élégance, quelle suprême distinction ! Rien qu'au goût supérieur de ses robes et colifichets, on s'apercevrait qu'Elle est, une « aristocrate », une « demoiselle noble » et non pas une « fille du commun ».

A propos de bottes, chez la fruitière, le boulanger ou l'épicier, Elle se vante de ces dons multiples. Elle confie à ces commerçants « qu'Elle n'est pas la première venue, loin de là ». Elle est la fille d'un Garde du Corps, etc. une femme supérieure et de qualité, mais qui a eu des malheurs et dont on a volé « l'héritage ». Sans compter qu'Elle a « une fière plume ». Ah ! il faut voir. Elle écrira un jour, montera sur la scène et fera oublier Mlles Mars, Rachel et George Sand.

Le plus surprenant, c'est qu'Elle est inspirée. Dieu la visite souvent comme une de ses créatures préférées : Elle entend des Voix, telle <( Jeanne d'Arc » et ça n'est pas ime petite affaire. , r De cette façon, Elle sait des choses remarquables sur sa « Maison » qui sera relevée un jour, Elle est, d'avance, au courant des malheurs qui vont fondre sur la France ; c'est Dieu qui est venu exprès l'en avertir, et aussitôt ces entretiens terminés, Elle les consigne pour ne pas les perdre ...

Voilà une preuve ou Elle ne s'y connaît pas.

Et puis, Dieu consentirait-il à converser avec « une andouille ? » Non. On le peut croire. Si Elle n'était pas une « fille de race et de qualité » Dieu ne la choisirait pas pour confidente : qu'on réfléchisse... c'est incontestable, et ça fait une autre preuve au milieu de combien d'autres.

Un seul nuage à tant de splendeurs, c'est le dénommé « Fil-de-Fer «, le « chameau d'enfant », mais, dans les moments où Elle se chante, il compte fort peu. Nous en reparlerons si vous voulez bien.

Et les trois quarts de l'existence de Madame de Saint-Scolopendre sont pris par ces préoccupations continuelles, et sa principale est de ne pas se laisser déchoir dans l'estime des masses. Aussi toutes les cinq minutes, Elle recrépit sa réputation.

L'autre quart est consacré à ses haines et malédictions.

En effet, au bout de quelque temps, Elle prend en grippe ceux qui l'entourent, ceux qui lui ont témoigné de l'amitié ou de la pitié et qui sont disposés même à lui décerner tout ce qu' Elle souhaite, pour avoir la paix.

Un beau matin, Elle leur découvre des tares horribles, des noirceurs diaboliques, des manques d'égards intolérables, véritables crimes de lèsemajesté.

Elle voit où « ils veulent en venir », « attendez mes petits agneaux ». Ils cherchent à lui nuire, à souffler sa chandelle, à « l'empêcher d'arriver ».

Ils lui « portent la guigne » et, brusquement,

Elle les insulte, les menace, fait du scandale ou du chantage, leur écrit des lettres effroyables, dans lesquelles Elle les accuse de toutes sortes de projets et tentatives hostiles. S'ils se présentent pour lui offrir des explications et la détromper, Elle leur jette la porte au nez, heureux encore si Elle ne va pas les pourchasser jusque chez eux.

Parfois, Elle les dénonce à la Police, envoie des plaintes au Parquet, déclare hautement que « le Code Napoléon n'est pas fait pour les chiens », qu'EUe a les relations les plus puissantes, qu'on « ne se fout pas d'Elle » impunément, que « ça leur coûtera cher » qu'on sait qui Elle est « une demoiselle noble )), « fille d'un Garde du Corps etc. » qu'Elle « ne prend pas des pincettes pour dire son fait aux gens », et dix mille folies de ce genre.

Aussi partout où Elle a passé, Elle a fait, autour d'Elle, le vide.

Pas une région, pas un immeuble qu'Elle n'ait habité dans lesquels Elle n'ait provoqué une terreur superstitieuse et durable. Partout, on l'a regardée comme un démon, et on l'a surnommée « l'Anglaise » ou la « Prophétesse ».

Naturellement « Fil-de-Fer » qui l'escorte depuis toujours, et qui est bien obligé de passer où Elle passe, puisque, ainsi qu'Elle le proclame en triomphe, « il lui appartient jusqu'à vingt-et-un ans », « Fil-de-Fer » a bénéficié de cet enthousiasme européen.

Cependant, tout jeune, l'enfant a conscience de ces extravagances, de ces « scandales », de ces exhibitions fâcheuses et il meurt, partout où elle

le transporte, de honte, de terreur et de chagrin.

Mais Madame de Saint-Scolopendre n'a cure de cette désertion, de cette méfiance universelles.

Elle se console en les attribuant à ses aveuglantes supériorités... Tous ces gens qui la couvrent, Elle et son fils, de regards narquois ou apitoyés, c'est, nous l'avons dit et ne saurions trop le répéter, c'est (' de la Basse-Classe «, des « épiciers », des « courtauds de boutique », « sans éducation », qui ont « de gros pieds », « de grosses mains », et envient ses extrémités délicates et fuselées ou son intelligence sans seconde.

Signe particulier : Madame de Saint-Scolopendre fait un usage abondant du mot ignoble et, pour une « fille de race», ses engueulades, voire, son langage ordinaire, sont farcis de termes appartenant à la plus stupéfiante scatologie.

i- C'est un abracadabrant contraste que d'entendre cette très réellement jolie femme employer les vocables les plus énormes de la langue poissarde.

On est submergé par un déluge d'ordures, de grossièretés, de blasphèmes, mélangés à des lieux communs, à des clichés, à des proverbes qu'Elle utilise à tort et à travers.

Le mot crû lui vient naturellement, dicté par la haine et la noirceur des pensers.

Madame de Saint-Scolopendre, réalise la Princesse de la Fable qui était condamnée à vomir des reptiles, et de sa belle bouche s'échappent, sans cesse, les plus horribles crapauds.

Elle déblatère des heures entières, à l'aide d'ignominies françaises alliées à des jurons

hideux et compliqués d'ivrogne anglais damné par l'alcool.

, Car Madame de Saint-Scolopendre est bilingue et bi-racée, et deux esprits se battent en Elle à la faveur des deux sangs qui l'ont faite : l'esprit puritain, anglican, démoniaque et bliblique, reste de son éducation anglaise, et l'esprit « vieil françois )) de nos grand'mères, libre et sensuel, qui s'exprimait par la truculente et savoureuse trivialité du langage d'autrefois.

Chez Elle, l'Esprit biblique et vaticinateur l'emporte le plus souvent, et ce sont, alors, des colères qui lui mettent l'écume aux lèvres, des crises de fureur abominable, qui lui suggèrent la cruauté raffinée et l'envie perpétuelle de se venger, d'injurier et de battre.

Ce portrait est un peu long mais il est inférieur à l'original.

Qu'on ne s'en étonne pas.

Nous l'avons cru nécessaire pour faire comprendre les aventures de notre héros principal « Fil-de- Fer )).

La vie est pleine de ces créatures désorbitées, demi-conscientes, délirantes, criminelles et rusées.

Jamais le cabanon ne s'ouvre pour ces redoutables personnes qui vivent généralement des âges patriarcaux, font le malheur de leurs proches et le leur.

Le plus triste, c'est que lorsqu'elles ont engendré, elles entraînent à leur suite désordonnée leur postérité souvent pondérée, que rien ne protège contre leurs exploits.

CHAPITRE QUI RENSEIGNERA SUR LE LIEU DE REFUGE ORDINAIRE DE a FIL-DE-FER "'

Contre les sempiternels accès de Madame de Saint-Scolopendre « Fil-de-Fer )> n'a qu'un re- fuge immédiat, la cité qu'il habite.

Dès, qu'au retour de l'école, la grêle de coups persiste un peu, il se glisse vers la porte de leur logement, abandonne tout, dégringole comme un aérolithe les six étages qui le rapprochent des étoiles, et réintègre le cul-de-sac bien heureux.

Là, il est toujours sûr de retrouver ses camarades de classe et du quartier : là, il oubUe en leur compagnie, là^ il joue aux divers jeux de l'enfance, aux barres, à la balle au chasseur, et surtout aux billes où il est de première force.

Toutefois, il se garde de se livrer au « sautemouton )) à cause de certaine insuffisance de son costume que la Marquise de Tirlapapan-Ribbon- Ribette dédaigne à posteriori.

Ruelle, cité, plutôt impasse.

A l'entrée, une grille énorme qu'on ne ferme jamais, annonce qu'elle constitue une voie privée.

L'autre coin, abrite un marchand de vins-borgne et un hôtel meublé d'aspect louche et visqueux, dans lequel, à chaque instant, jour et nuit, des couples sans doute pressés, effectuent des stations particulièrement brèves.

Tout ce côté de l'impasse se ressent de ce voisinage car, aux fenêtres de ses successifs immeubles, du Printemps à l'Automne, veillent des demimondaines qui ont le chignon jauni, le visage farineux, le propos pittoresque, l'œillade engageante et qui arborent de voluptueux peignoirs crevette, bleu-ciel ou zinzolin.

L'autre rive est habitée par des petits rentiers, des peintres ou des cabots et aspirants cabots.

Dans le fond, s'élance un grand arbre, d'une essence insoupçonnée, qui domine des bosquets sans énergie.

Les ramures de l'inconnu présentent, tardivement, des feuilles semblables à celles de l'oseille et qui tombent vite.

La luxuriance de cette végétation est contenue par des barreaux qui défendent également un immeuble en retrait.

Bien que ses ruisseaux soient pesteux et son pavé atroce, ce cul-de-sac est le rendez- vous de tous les galapiats du quartier, voire de l'arrondissement, qui ont choisi cet Eldorado pour s'y battre et s'y ébattre.

Chaque jour, après l'école ou après le dîner, ils s'y réunissent et y mènent un vigoureux bacchanal, à la grande colère des demi-mondaines qui, de leurs entresols, pavoises de leurs céles-

tes peignoirs, ne cessent de discourir contre« ces sales gosses ».

Il faut reconnaître qu'elles n'ont pas tout à fait tort et que, non seulement chaque soir, mais les Jeudis, Dimanches, jours fériés, et surtout durant les mois de vacances scolaires, l'enfantine engeance rend le séjour de l'impasse pénible aux autres habitants.

Mais quoi ? Où peuvent se dégourdir les verdâtres petits Parisiens ?

Ceux-ci vont souvent aux Buttes-Montmartre ou aux fortifications, mais c'est loin, et puis, la « frappe » spéciale de ces régions, la graine de « chifïortins » ne laisse pas facilement envahir son domaine, et ce sont des batailles à coups de fronde, de vieux tessons, d'immondices, qui tournent parfois au tragique.

Aux fortifications ? « Fil-de-Fer » y va souvent tout seul. Quoi faire ? Rien. S'allonger sur un talus, dans l'herbe fraîche ou brûlée, selon les saisons et là, à plat ventre, il regarde l'horizon, rêve^ se souvient et se demande ce qu'il deviendra.

Quand il a trop écopé .chez lui, il prend son vol et^ en un quart d'heure, il est à Saint-Ouen ou à la porte de Clichy • car il s'est imposé de courir toujours comme s'il fuyait les coups.

Mais la « cité », c'est là ou il se plaît le plus. Là, il retrouve, Delanoy, Caudaux, avec qui on cause « femmes » et qui apprend à tous des « saletés ». Cotonnet, lequel enseigne à « Fil-de-Fer » l'art de se fendre le crâne sur le pavé en tentant des sauts périlleux ou la roue, Maximin, jeune toulou-

sain belliqueux avec qui « Fil » a de fréquentes démêlés et Marins, et Verdelet, et d'autres et d'autres.

Oh ! cette « cité », image restreinte et peu séduisante de la Patrie où, les soirs d'été^ s'abritent, loin des képis de la police, des chanteurs ambulants qui y lancent à plein gosier des romances ou le couplet guerrier, des romances comme ceci :

Mignonne,

Comme lui,

Je vous suis,

En silence.

Ou vos pieds,

Ont posé^

Je vais baiser le sol.

Faudra-t-il donc toujours

Aimer sans espérance ?

Etes-vous la fauvette?

Et moi le rossignol.

au ravissement profond de « Fil-de-Fer » doué d'une âme élégiaque.

« Fil-de-Fer » possède, aux yeux de ses camarades^ un grand prestige qui dure jusqu'à la puberté. D'abord, on l'appelle « l'Anglais », il a vu la mer, connaît la boxe et leur conte des histoires avec un sens précoce du comique.

i5*. Puis à l'école, il est bon élève et toujours parmi les premiers ; puis il court si vite ; puis il joue si bien aux billes, fait des coups de « geûne » si merveilleux ; on vient de loin pour les lui voir exé-

cuter... puis, puis, puis... on se doute de la façon dont il est traité at home et il peut compter sur leur solidarité pour l'avertir quand Madame de Saint-Scolopendre entreprend de le forcer jusque dans son repaire.

— « Crais, crais, « Fil » : v'ià ta daronne ! » Aussitôt « Fil )) prend le pas gymnastique et parfois se retrouve à Asnières.

CHAPITRE QUI DONNERA UN ECHANTILLON DES AMÉNITÉS ORDINAIRES ET DES QUALIFICATIFS, PEU VARIÉS, DONT MA DAME DE SAINT-SCOLOPENDRE ABREUVE QUOTIDIENNEMENT LE FRUIT DE SES ENTRAILLES ET QU'ELLE RÉCITE, A LA FAÇON DES DÉVOTES MURMURANT LES LITANIES, SANS PRÉJUDICE- DES GIFLES, NASAR DES, COUPS DE TAPETTE, FERS A REPASSER PELLE, CISEAUX, PINCETTES, SANS OUBLIER LES COUPS DE MANCHE A BALAI DANS LES TPIPES, CE DERNIER INSTRUMENT FAISANT L'OFFICE DE BAÏONNETTE.

Chameau d'enfant (et non pas « enfant de chameau ))). {Observation de « Fil-de-Fer )> qui assiste à V ordonnancement de ces matériaux).,

Salaud,

Iroquois,

Grand escogriffe,

Bâtard,

Voyou,

Vicieux personnage,

Imbécile,

Crétin,

Ane bâté (et battu) (autrehéquet de «Fil-de-Fer) »

Cochon,

Brigand,

Bandit,

FIL-DE-FEK

ChaxOgne,

Canaille,

Ingrat,

Celui qui ressemble trait pour trait à son gredin de père,

Tête d'assassin,

Apprenti maquereau.

Infâme personnage.

Fainéant ; qui n'aide pas sa mère et ne lui rapporte rien, en compensation des intolérables sacrifices qu'Elle s'impose pour l'élever.

Menteur.

Mirliflore,

Triple, quadruple, quintuple menteur,

Le Mensonge incarné à bien réfléchir,

Graine de bagne

Lâche,

Propriétaire de tous les vices.

Basse crapule sans race ni éducation qui, si elle a la moindre parcelle d'intelligence la doit, non pas à sa brute de père, mais à la Très Souveraine et Très rayonnante Créature qui l'a mise au monde pour Sa confision perpétuelle.

En outre « Eil-de-Fer » est un .

Fils d'alcoolique.

Goitreux,

Abruti,

Avare,

Et puis encore un :

Ignoble goujat qui a les apparences d'un jeune homme « comme il faut » et de nouveau « un patibulaire chameau )).

Parfois, le cynique « Fil-de-Fer )> récalcitre et tente d 'établir ses pures intentions :

— « Après ? dit-il stoïque, est-ce ma faute si mon père était ce que vous prétendez ? »

— « Taisez- vous! le fusille Madame de Saint- Scolopendre, je vous ordonne de ne pas répondre à votre Mère et de ne pas la regarder ainsi ! Baissez les yeux. Est-ce que je vais raisonner avec une si confortable canaille ? »

« Fil-de-Fer » se tait car il voit déjà s'élancer vers sa « tête d'assassin » la gifle véloce, un litre vide ou le fer à repasser.

C'en est trop pour un polisson si grand soit-il, et on a vu des hommes faits qui n'y résistaient pas.

CHAPITRE QUI DONNERA UN APERÇU DE LA NOURRITURE INTELLECTUELLE DE FIL-DE-FER. — LAMBEAUX DE SAGESSE : LOCUTIONS TOUTES FAITES QUI DISPENSENT MADAME DE SAINT-SCOLOPENDRE DE FORMULER DES GRIEFS SÉRIEUX OU QU'ELLE OPPOSE AUX TENTATIVES DE JUSTIFICATION DE

A bon chat bon rat.

Bon chien chasse de race.

Comme on connaît ses saints, on les adore.

Tout beau Mirant, nous vous voyons venir avec vos longues oreilles.

Oignez vilain il vous poindra, poignez vilain, il vous oindra.

Pas de ça Lisette. (Cette locution est illustre entre toutes).

Vous voulez me faire prendre des vessies pour des lanternes.

Vous faites votre joli cœur.

Je garde mon coq, gardez vos poules (Cet adage est employé contre les réclamations étrangères).

Attendez-moi sous l'orme.

Ali ! le bon billet qu'a La Châtre !

Qui trompe-t-on ici ?

Quand on sème le vent, on récolte la tempête.

La Maison de Correction n'est pas faite pour les chiens.

Le Code Napoléon non plus.

Chacun trouve Midi à sa porte.

Qui se sent morveux se gratte, qui se sent galeux, se mouche .

Si, si, si, avec vos si, si Paris était fait de beurre, il fondrait au soleil.

Suis-je la fée Carabosse ? ,

Espèce de peigne-cul !

Tirons le diable par la queue.

Etes- vous Riquet à la Houppe ?

Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.

Pot à beurre n'est point flacon.

La semaine des quatre Jeudis.

Pierre qui roule n'amasse pas mousse.

Le flot va toujours à la rivière.

Où voulez-vous qu'il aille ? insinue mentalement « Fil-de-Fer ».

A chacun sa croix.

Que Satan vous patafiole.

Je ne suis pas plus bête qu'une autre.

Vous ne valez pas la corde pour vous pendre.

A bon entendeur salut ! (Mais, objecte toujours à la cantonade l'insatiable « Fil » que deviennent les mauvais entendeurs de mon espèce^ par exem^ple, dans une telle bagarre ?)

Celui qui parle dans mon dos cause à mon derrière. (J'avais cru le remarquer aussi, grimace l'incorrigible).

riL-DE-FER

Chacun son métier et les vaches seront bien gardées.

{Ce proverbe-ci arrive raide comme balle, toutes les fois que « Fil-de-Fer » risque un timide avis tendant à contrecarrer les hautes conceptions saintscolopendriennes) .

Quand les oreilles de mon voisin sont à cuire, je mets les miennes à bouillir.

Le grand et génial Léon Bloy qui a écrit tout un livre sur TExégèse des Lieux communs, dans lequel il s'' efforce d'extraire ce qiCils peuvent contenir de sagesse traditionnelle et de mystérieuse menace, le puissant Léon Bloy, disons-nous, serait certainement incapable de dissocier ce dernier apophtegme ou tout au moins d'en donner une signification quelconque.

Bien souvent, Madame de Saint-Scolopendre en emprunte encore aux fables, encore qu'en les pi'omulguant, Elle soit dans V impossibilité de désigner celles qu^elle dépouille ainsi.

Exemple :

La Cigale n'est pas prêteuse...

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille...

Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse.

C'est en forgeant qu'on devient forgeron.

Aide-toi, le ciel t'aidera...

Les plus curieux sont incontestablement ceux que la « demoiselle noble » arrange elle-même.

Elle prend V embryon d'une de ces fortes paroles et y juxtapose sa sagesse spéciale. Cela donne des résultats spontanés dans ce genre :

Quand les poules auront de fausses dents. A-t-on jamais vu un Lion épouser une bergère ? Cet axiome rappelle les Armes des Saint- Scolopendre.

La caque sent toujours le hareng saui'. Petite pluie abat grand ventre.

Qui trop embrasse « bat les crins ».

Et bien d'autres.

On pourrait en faire un Evangile à l'usage des hydrocéphales.

(( Fil-de-Fer » obtient, pour sa nourriture intellectuelle, cette énergique substance pendant des années. Aussi ne faudra-t-il pas s'étonner si, à certaines heures, il donne des marques non équivoques de gâtisme précoce. Le contraire stupéfierait.

Ce qui semble plus merveilleux, c'est que ses facultés résistent à cette pluie incessante^ à cette tambouille de maximes pour la confection de laquelle Pascal, ni La Rochefoucauld ne semblent avoir été sollicités et qui, à la longue, dégoûterait des pingouins ou des caïmans renommés cependant pour leur voracité.

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