EN MATIÈRE D'ÉDUCATION. — L'AXIOME
Madame de Saint-Scolopendre use d'un axiome favori qui lui appartient en propre et qu'elle énonce à tout instant, sur un ton majestueux :
— « Nul autre que moi n'a le droit de battre mon enfant ! »
- — « Elle pourrait, monologue « Fil-de-Fer », Elle pourrait ajouter, quE'lle s'en acquitte pour tout le monde, qu'EUe agit en quelque sorte, par délégation et que, dans l'accomplissement de cette tâche, nul, en effet, ne saurait la remplacer.
Elle seule possède la bonne méthode aussi, Elle seule connaît les endroits sensibles de la piètre anatomie de « son enfant » et ceux qu'il faut épargner, attendu que ces derniers sont endurcis par un tannage journalier, qui date déjà, et rend tout châtiment illusoire.
C'est donc un privilège de haute et basse justice que se réserve, sur « Fi] », Madame de Saint- Scolopendre, Marquise de Tirlapapan R-ibbon- Ribette et Elle entend que personne, sachez-le bien, personne ne le lui ravisse !
riL-DE-FER
OÙ irions-nous, grands Dieux ! si Quelqu'un se substituait à Notre Autorité pour le corriger.
Ce Quelqu'un taperait moins fort peut-être? Du coup, le prestige qu'Elle garde aux yeux de cette jeune humanité s'envolerait.
« En tous cas, il s^y prendrait mal. »
Non, non, « pas de çà Lisette ».
« Oignez vilain , il vous poindra, poignez vilain il vous oindra ».
C'est le moment ou jamais.
— « Qui vous a poché l'œil ? demande-t-elle impérieusement un soir à « Fil-de-Fer »^ alors qu'opérant sa rentrée il présente un visage strié de quelques égratignures et l'œil droit légèrement tuméfié.
« Fil )) qui a tenté, sans succès, de dissimuler ces traces visibles d'un combat et qui redoute le gnon complémentaire sur l'autre œil, celui que fréquente la conjonctivite « Fil » se hâte :
— « C'est le petit apprenti du boucher, mais ça ne fait rien, atténue- t-il, moi je lui ai cassé deux dents.
— « Ah ! c'est comme cela ! s'écrie Madame de Saint-Scolopendre :
(« Fil », déjà, se résigne à recevoir l'autre coquard; pour des cas analogues il fut ainsi récompensé : mais non, Elle a une autre idée).
— « Ah ! c'est comme cela! Venez avec moi. Nous allons bien voir. Nul autre que Moi n'a le droit de battre mon enfant ! »
Bon ! La voilà qui se trouve lésée dans l'exer-
cice de ses fonctions et prérogatives ordinaires et au demeurant pas fâchée que l'occasion se présente de se faire un peu de réclame dans le quartier.
Alors saisissant « Fil de Fer » par la main, Elle l'emmène rudement chez le boucher.
Justement, ça tombe bien, c'est l'heure de la « pratique ». Les garçons s'occupent de tailler, peser, envelopper les côtelettes et les escalopes : il y en a un, qui, artistement, de la pointe du couteau « pare » un bœuf-mode ficelé; le patron luimême désosse et claque à grands coups une épaule de mouton, la boutique est pleine de ménagères qui attendent ou passent à la caisse : — « A recevoir, un pot-au-feu, un franc soixante-quinze! »
Quant au petit apprenti, cause de l'esclandre qui se prépare, on l'a envoyé en courses.
Irruption de Madame de Saint-Scolopendre, tenant son fils captif et surgissant comme un cyclone. Mais on la prend d'abord pour une cliente :
— « Vous désirez, Madame ?» — « Mort et Sang ! »
« Madame », éclate en hurlements sauvages^ incompréhensibles, car Elle néglige de conter l'histoire du petit apprenti.
Ce qu'Elle désire ? C'est que « personne autre qu'Elle-même ne batte son enfant », est-ce clair ?
Le patron, les étaliers, la caissière, les clientes qui n'y comprennent rien, la considèrent ahuris. Quoi ? Lequel d'entre eux aurait battu « Fil » ? Qu'est-ce que cela signifie ?
Mais Madame de Saint-Scolopendre donne de moins en moins de renseignements.
Elle va, vient, menace, gesticule, écume, rugit, met le poing sous le nez de chacun, se prend deux ou trois fois le chignon dans les pattes des moutons suspendus au plafond (dont la rangée, pense « Fil )), ressemble à des derrières d'enfants qui attendent la fessée), répète son célèbre axiome, fait mine de partir, revient, recommence, attroupe les passants, occasionne un scandale monstre, inoubliable, sans que personne bouge, tant la stupeur fige les assistants.
Enfin, quand Elle est à bout de souffle et de colère. Elle s'en va triomphale, certaine de l'effet produit, en emmenant « Fil-de-Fer », misérable et honteux, qui voudrait être à cent pieds sous terre.
Et les badauds, qui ne retiennent de cette scène que le fatidique apophtegme, les badauds en se dispersant disent :
— « Quelle bonne mère ! »
CHAPITRE OU L'ON VERRA QUE L'ENDURANCE ET L'INGÉ- NIOSITÉ DE « FIL-DE-FER » SONT RÉCOMPENSÉS PAR DE BEAUX SONGES. — LE LIT DE CAMP.
« Fil-de-Fer » dort sur un lit de camp qu'il déploie chaque soir et reploie chaque matin.
Cet instrument date de l'époque où la hautaine Madame de Saint-Scolopendre, enlevant «Fil» à la tendresse paternelle, vint s'installer à Paris dans le but de retrouver sa famille chimérique, sa fortune illusoire et mettre sérieusement en valeur ses qualités dramatiques non moins positives.
Or, en ce temps-là, « Fil-de-Fer » avait six ans, et ce lit lui était alors trop grand, mais depuis, c'est « Fil » qui est devenu trop grand pour le lit.
Il s'en accommode tout de même.
Au cours des déplacements fréquents de ses auteurs, et de leurs brefs séjours en des hôtels ou des gîtes momentanés, il ne fut pas toujours si bien loti.
« Fil » se remémore que, trop de fois, on lui improvisa des couches à l'aide de couvertures de voyage et ce, sur des fauteuils, des chaises, voire
sur des valises ou des malles aux couvercles renflés.
Tel il gisait, colis parmi d'autres colis.
Il se souvient qu'il était horriblement mal à l'aise sur ces diables de couvercles et, qu'au plus léger mouvement effectué dans le sommeil, non seulement il se découvrait, prenait froid, mais encore, dégringolait, sur le carreau où il continuait de ronfler, car il ronflait déjà, le bougre.
Ces chutes avaient généralement pour résultat de faire surgir une gaillarde aux Yeux Verts qui l'accablait de coups et de qualifications véhémentes, en l'accusant de tomber exprès, afin de l'obliger à reconstituer, en pleine nuit ces nids voluptueux.
« Eil-de-Fer » se rappelle, indépendamment de la douleur que lui causait sa rencontre avec le plancher, douleur ressentie nonobstant son sommeil, quel supplice c'était pour lui d'être bousculé de cette amicale façon.
Il dormait toujours si bien.
Ce fut même, grâce à ces accidents renouvelés, suivis de ces tendres bourrades, que commença de s'imposer à sa conscience comateuse de garçonnet, la notion de ce que pouvait être une Mère et la certitude qu'il en était avantagé d'une et d'une fameuse qu'on lui envierait certainement plus tard.
« Fil » se souvient particulièrement de ce qu'un beau matin, après une de ces involontaires dégringolades, Madame de Saint-Scolopendre le trouva tout nu sur le carreau et dorma^nt profondément comme Moïse sur les rives du Nil.
Aussitôt, Elle éclata en hurlement^ et en imprécations comparables au murmure qui se fût échappé d'un « fîve o'clock » offert par des jaguars, dans la forêt vierge.
Bien entendu une grêle de talmouses rythma le concert et « Fil-de-Fer » âgé de cinq ou six ans, peut-être moins, dûment convaincu de malice démoniaque et de bien d'autres grâces, fut remis debout convenablement boxé et pour comble révéla le lendemain, par une toux opiniâtre, qu'il avait pincé une bronchite, laquelle bronchite en fit, à partir de ce jour, un « enfant délicat ».
Oui Madame, oui Monsieur ! « Fil-de-Fer » fut toujours considéré comme étant un « enfant délicat^)). '
Aujourd'hui, les temps sont changés.
« Fil )) repose sur un lit de camp comme un stratège, comme Napoléon lui-même.
De quoi se plaindrait-il ?
Oh ! (( Fil » ne se plaint jamais, ça pourrait déchaii- ■ des catastrophes.
Les lits de ca.mp, c'est commode n'est-ce pas' lorsqu'on déménage ? Et dame ! le caractère agressif de Madame de Saint-Scolopendre, toujours aux prises avec les concierges, les voisins et même les gens du quartier, qu'Elle ne peut convertir à l'adoration de ses grâces, ce caractère disonsnous, les a déjà contraints à changer fréquemment de domicile, la mère et l'enfant.
Tout fait croire, même, qu'on émigrera encore tant qu'on restera en sa sainte compagnie.
Elle ne s'entend avec personne, extravague,
répand la terreur, se dispute et se bat avec n'importe qui, car Elle ne redoute pas le scandale.
Seulement, ça se termine toujours par des congés et des expulsions.
Par conséquent, gardons notre lit de camp. Seulement cet animal « ce chameau d'enfant » ce, ce, ce, avec sa croissance insolite, ruine les plans, les mieux combinés.
Il y a belle lurette que ses jambes et ses pieds, dépassent la dimension impartie à une couche bonne pour un gamin de six ans.
Qu'à cela ne tienne.
« Fil-de-Fer » est galopin de ressources.
Et si la nécessité rend ingénieux, elle risque de faire de vous un ingénieur.
Chaque soir « Fil-de-Fer » dispose une, voire deux chaises qui prolongent son lit, et il leur confie ses extrémités.
Fort bien... mais les couvertures ?
Diable ! Elles sont aussi trop brèves, elles ne peuvent envelopper que son thorax de momie, de sorte que ces fâcheux tibias, et ces regrettables plantes demeurent exposés aux intempéries.
Qu'importe !
« Fil-de-Fer » les entortille gravement dans des journaux (le papier tient chaud) puis, en s'allongeant, il pose ces moignons affectionnés, sur les chaises amies.
Avons-nous atteint l'Idéal ?
Non.
Il y a encore quelque chose qui cloche ?
Oui.
Qu'est-ce qui gêne le satrape ?
Attendez.
« Fil », bien qu'il se fasse à tout, doit avoir une îîme de Sybarite, toutefois ça n'est pas une feuille de rose pliée qui met obstacle à son confort.
Vous allez en juger.
Ce lit de camp est fatigué (tiens aussi, les déménagements) la toile en est distendue, les cordes (][ui la soutiennent ont déchiré les œillets des coins ; impossible de la retendre.
Or, quand « Fil-de-Fer », les pieds empaquetés dans des feuilles publiques, se couche : ciel ! ses reins épousent l'inflexible barre de fer qui, dans son milieu, tra^verse l'armature du lit.
Cet inconvénient provient de la toile trop flasque et du poids de son occupant.
Aïe!
Aussi, chaque soir, avant de prendre la position horizontale, « Fil » hésite, tourne autour de son chevalet et cherche des trucs.
Il y a bien les journaux dont il pourrait velouter la tringle afin d'en protéger ses vertèbres.
Oui, mais il est défendu d'y toucher sous peine de mort : Madame de Saint-Scolopendre les accumulant en montagne, dans un coin, pour s'imbiber les méninges de leurs nobles rez-de-chaussées.
S'il en chipait trop ça se verrait, et alors... Le peu qu'il obtient, après mille platitudes, il le conserve pour ses pieds.
Donc il s'entend avec la tringle.
Zut ! Tant pis.
Tout vaut mieux que les valises et les couvercles de jadis.
— a Louis XVI, bien que Koi, dissimulait sous ses matelas des planches raboteuses, s'encourage «Fil-de-Fer ». Couchons-nous, j)
Et lorsqu'il s'étend et que la satanée barre lui meurtrit les hanches et lui scie les lombes, il formule :
— « Ça me fera la taille cambrée pour plus tard ! » Là-dessus, il parvient à dormir des nuits et des
nuits, et ce supplice dure un gentil chapelet d'années.
Mais, pour sa consolation, «Fil-de-Fer » est souvent visité par des rêves.
Il ne les décrit à personne, car ses visions lui appartiennent peut-on supposer.
On le croit d'autant qu'ils se ressentent de ses lectures tout en se mariant aux réalités.
Exemple :
Il habite une autre contrée. Il est son maître et se voit loin, aux Antilles, si on veut, mollement suspendu dans un hamac et balancé par des nègres qui l'appellent « Massa )) et qui, avec de grandes feuilles des tropiques, lui éventent les pieds ; oui, car il a fini par avoir trop chaud aux pieds!
Quelque autre caprice de la Fée-des-Songes le transporte aux Indes ou en Turquie, pays de douces paresses et d'objets moelleux destinés à les accueillir.
L'heureux gaillard qu'il représente est devenu, sans s'expliquer comanent, pacha ou radjah. Il est plongé dans des édredons inouïs, renversé sur
des divans bas, peu propices aux chutes, dans lesquels il s'enfonce comme dans la Mort et il donne ses pieds à des coussins, heureux de les recevoir.
Il fume, naturellement, le « narghileh », il s'étire, bâille, et, comme il a conservé dans son rêve le souvenir persistant d'une courbature dont il ne démêle plus l'origine, il dit, aux aimées langoureuses, aux bayadères qui le cajolent, aux esclaves, aux « muets » qui l'entourent en épiant ses moindres désirs, il leur dit :
— « Avant tout, mes enfants, avant tout, je vous en prie, frictionnez-moi les rognons. )>
SOUHAIT TIMIDE DE « FIL DE FER » QU IL NE FORMULERA QUE BEAUCOUP PLUS TARD
Je voudrais m'' étendre une nuit Auprès de quelque Dulcinée Jolie, autant que fortunée, Qui 'posséderait un bon lit.
Un lit vaste et très élastique Où je voudrais, maigre et joyeux.
Loger ma longueur fantastiqu ' Et faire des sauts périlleux.
Puis je dirais : — « Veuillez de grâce, {A la dame aux bons matelas) Approcher votre beauté grasse De mon Corps, cynique échalas :
Et dans cette couche profonde Où je veux dormir jusqu'au jour Longtemps, comme un sceau de velours^ Appuyez votre bouche ronde
Sur mes reins meui'tris, mon Amour !
CHAPITRE DANS LEQUEL IL SERA DEMONTRE QU'IL N'EST PAS INDISPENSABLE DE SAUVER UNIQUEMENT LA FACE. — LES