‹ Fil-de-ferChapitre 5 sur 30 · PANTALONS · texte numérisé non relu

PANTALONS

En Avril

N'' enlève pas un fil

Et mon grimpant y s'dètériore

Aux environs d'mon «posférioref>

Jehan Rictus.

En quittant, pour ne jamais revenir, son irascible, son indomptable compagne, en lui laissant, découragé, son fruit qu'Elie n'a cessé de revendiquer avec une sauvagerie qui fait illusion sur ses sentiments réels, le père de « Fil-de-Fer » a négligé d'emporter sa garde-robe composée, en grande partie, de nombreux et vastes pantalons.

L'industrieuse Madame de Saint-Scolopendre a jugé, de son coup d'œil infaillible, qu'il y avait là une inépuisable mine à double-fourreaux d'étoffe pour les déjà menaçantes guibolles de son progressif Eliacin.

Mais, pour si grands que soient, à ce moment, et que promettent de le devenir ses fémurs soudés

à ses tibias, ils sont encore loin d'atteindre la dimension qu'avaient ceux du bâtard de François F^. Aussi, depuis des mois, la Marquise, tout en récriminant contre d'aussi vils travaux et contre le « scélérat » qui l'y condamne par son intempestive croissance, la Marquise adapte comme Elle peut, aux désolantes échâssesde «Fil-de-Fer)), les culbutants abandonnés.

A mesure que « Fil » s'exhausse Elle se saisit d'une paire des longues et maudites braies et fait semblant de les retaper. Elle les raccourcit tant bien que mal, se refuse à en rétrécir la taille ou consolider le fond ; Elle en borde rapidement le bas et, cette tâche déshonorante accomplie : Elle jette à la tête de son fils ces intraduisibles chausses avec un « Tenez, sale escogriffe ! » et se reprécipite sur les romans-feuilletons, l'étude des tragédies ou quelque autre magnifique entreprise.

Souvent ces débris de l'élégance paternelle sont rongés aux vers ou vétustés... Qu'importe. C'est bien assez bon pour lui, et il ne se berce pas de l'espoir, sans doute, que sa mère rognera sur les dépenses que vont nécessiter ses études dramatiques, pour lui payer des toilettes de « cocodès ? »

Alors ? Qu'il se contente de ce qu'il obtient en rendant grâces à la Marquise de ne pas le laisser aller tout à fait comme un Ecossais.

Aussi « Fil-de-Fer», la croissance aidant, revêt-il toujours des pantalons émouvante. La plupart du temps ils sont trop courts, car sa poussée est

rapide et déjoue les sages mesures maternelles, ils sont, comme on peut le supposer, trop larges de ceinture et sempiternellement détruits au derrière.

Conséquences : les culottes de « Fil », dans le quartier, dans la cité, dans sa maison, à l'école, partout, les culottes de « Fil » atteignent la célébrité, car, en dépit de sa longue blouse et de son attention perpétuelle à cacher ces ruines, sa chemise passe, et s'il lui prend fantaisie de se gratter le croupion, il y parvient aisément sans avoir besoin de lâcher ses bretelles.

Ces fonds de culotte ravagés sont le point faible de « Fii-de-Fer ».

Que d'embarras ils lui causent! Que de déboires, que d'humiliations !

Si la troupe versatile de ses copains décide de passer d'un jeu assis et pacifique, comme par exemple « pigeon vole », à un exercice mouvementé tel qu'une partie de saute-mouton, « Fil » se retire sous sa tente, refuse de s'associer à ces joies, car il est retenu par la certitude qu'en bondissant on verra sa lune, et que les autres rigoleront.

Cette conduite leur paraît inexplicable, capricieuse et « Fil-de-Fer » a la réputation de posséder un caractère biscornu, voire rancunier.

Cependant, à l'école, il est des diaboliques garnements qui ont pénétré le secret de ses subits jj refus et désirs d'isolement.

— « Y veut pas jouer pour pas montrer son cul ! »

Oh ! alors c'est une gageure... à la «sortie», en pleine rue, quand « Fil-de-Fer » ne se méfie point, ou à la récréation, tout à coup, il sent qu'une main

s'empare, sous sa blouse, de sa chemise et tire violemment, de façon à ce que le linge surgisse et que le fond de la culotte s'agrandisse encore. « Fil-de- Fer » se retourne, le méchant est déjà loin.

Quel moyen de courir immédiatement après pour le châtier ? Il lui faut un certain temps avant de renfoncer son panache blanc dans sa baie loqueteuse. Ceci fait, s'il court, s'il attrape le coupable, si on se bat, il le couchera par terre tant la colère lui donne des forces, oui mais il sera obligé de se pencher et, ce faisant, il offrira aux regards hostiles la partie toujours déshéritée de son costume.

Et tandis qu'il rossera son adversaire, un autre, pour le délivrer, recommencera l'atroce plaisanterie.

C'est arrivé souvent déjà. Et si courageux, si furieux, si nerveux soit « Fil-de-Fer » il ne fait plus peur, son prestige s'évanouit : il fait rire la galerie, car rien n'est plus comique, n'est-ce pas, que la douleur et la misère ?

Aussi, presque toujours, renonce-t-il à corriger l'audacieux qui risque un tel attentat.

Il réajuste sa « liquette » sur ses fesses difïam.ées, s'en va et souffre sans rien dire.

Partout, à la promenade, dans les rangs formés, dehors ou à l'école, en allant au tableau devant toute la classe « Fil-de-Fer » n'a que cette préoccupation, voiler son postérieur dévasté.

Ce souci le déprime, le ronge, le persécute, empoisonne ses jours.

Mais nul ne le prend en pitié.

Suppliée à genoux, Madame de Saint-Scolopendre se refuse à tenter la moindre réparation. Il lui

explique l'état d'infériorité auquel l'expose cette pénurie d'étofïe. Elle le voue au diable.

D'abord, ces pantalons sont bien « trop mûrs » ensuite ils ont appartenu à son « salaud de père », et Elle ne peut les voir sans inimitié, en outre une « demoiselle de qualité » comme Elle, va-t-elle se plier à ces vulgarités ? Elle a son audition théâtrale à préparer, ses chapeaux à faire, elle-même, Elle a « bien d'autres chats à fouetter )>. En définitive, a-t-on jamais vu telle duchesse ou telle héroïne romanesque retaper les grègues de sa progéniture ? Non, sans doute. Par conséquent, « qu'il lui foute la paix » qu'il s'arrange comme il voudra. Elle se sacrifie pour lui : il lui « coûte les yeux de la tête », Elle lui donne le gîte, la pitance, une soupe tous les jours, etc., c'est déjà bien beau. Au lieu de grever son budget, il devrait lui <( rapporter )) : comme il ne « rapporte » rien il ira les fesses aux vents.

S'imagine-t-on « un joli cœur » un, « mirlifiore de cette espèce » déjà coquet ! Certainement, il veut faire toilette. Pour quel motif ? Afin de plaire aux femmes, bien sûr... se faire entretenir... c'est obligé... je vous demande un peu... à onze ans, avoir des idées pareilles... si çà n'est pas dégoûtant. Mais non « pas de ça, Lisette ». « Tout beau Mirant ». C'est décidé : il ira comme ça, s'il n'est pas content, nous saurons le faire taire...

Et devant cet aimable flot, « Fil-de-Fer » se résigne, hiver comme été, dès qu'il sort, à garer de toute attaque déloyale, la partie la plus vulnérable de sa mélancolique personnalité.

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CHAPITRE PAR LEQUEL ON POURRA SE CONVAINCRE DE LA SCÉLÉRATESSE FONCIÈRE DE c( FIL-DE-FER».

Chaque jour, après son déjeuner, Madame de Saint- Scolopendre et autres lieux lit le « Petit Journal » et en suit avidement les romans-feuilletons.

Les romans ? Ils jouent un grand rôle dans son existence et ont un résultat pernicieux sur sa mentalité grandiloque qui se répercute sur le cuir de « Fil-de-Fer ».

C'est dans leurs trames qu'Elle puise le sentiment d'une condition luxueuse, « distinguée )> et supérieure à la sienne.

Elle ne doute pas qu'Elle était créée pour vivre dans ces milieux ultra-nobles, avec ces comtes, ces marquis, ces ducs et ces princes qui versent l'or à poignées et font montre envers les femmes de sentiments tellement chevaleresques, de passions si parfaitement délicates qu'on rêve et pleure, rien qu'à l'évocation de leurs adorables silhouettes.

Oui... bien sûr... Elle ambitionne toujours d'être idolâtrée ainsi, jusqu'au sacrifice, jusqu'à la m.ort par un gentilhomme da.ns ce goût.

Mais, « va-te-faire-f outre )>, au lieu de ces mirifiques avatars Elle est ^tombée (d'après Elle) sur un « salaud d'homme », un « alcoolique » et Elle traîne derrière Elle un « grand escogriffe », un « iroquois », son « chameau d'enfant »; enfin, il faut convenir que ça n'est pas rigolo.

Aussi quand son « brigand » rentre de l'école il trouve « la Marquise » sous l'empire de telles pensées et le maudissant et bourrelant davantage.

Ce répugnant « Fil-de-Fer », pour que les plus belles chimères s'effondrent et gisent en ruines, n'a qu'à surgir avec « sa tête d'assassin ».

Tout s'écroule, et c'est la platitude, la bassesse des réalités : c'est la soupe qu'il faut lui donner tous les jours que Dieu fasse : ce sont les galoches ou la blouse qu'il faudra lui acheter ; ce sont les cahiers, les livres, les plumes, la vie médiocre et triste pleine d'obstacles et encore « s'il rapportait! » mais jusqu'à présent il ne « rapporte pas » si toutefois il rapporte jamais. Alors ?

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Madame de Saint-Scolopendre de Tirlapapan avec sa beauté unique, sa distinction, sa grâce, toutes ses facultés et qualités réunies en faisceau, pourquoi n'a-telle jamais rencontré le Héros riche, élégant et douloureux dont Elle eût été l'héroïne inaccessible ?

Ah! voilà c'est la « guigne » parbleu. !

Et qui lui porte la guigne s'il vous plaît ?

Qui la lui a toujours portée ?

« Fil-de-Fer » et pas un autre, vous l'avez sans doute deviné.

C'est pourquoi il l'a fait «endéver », il «lui coûte les yeux de la tête » et c'est un scélérat qui a tous les défauts de tel ou tel sacripant circulant dans le roman-feuilleton ou les autres tomes qu'EUe loue au Cabinet de Lecture.

Car Madame de Saint-Scolopendre ne se contente pas uniquement des rez-de-chaussées : il lui faut d'autres intrigues, d'autres idylles, d'autres chevaliers, et en avant les Gaboriau, Belot, et autres Ponson !

La « fille du Garde du Corps » lit des journées entières. Elle s'attribue les vertus, l'éducation, l'élégance de la jeune Duchesse courtisée par le sémillant Vicomte :

— « Vicomte, dit la fraîche jeune fiUe, en soulevant la portière de vieux Beauvais et en mettant dans un sourire toutes les grâces ineffables de son âme »

— « Je suis de moins bonne noblesse que vous ! soupira Philippe en lui baisant la main et en la contemplant avec toute l'ardeur contenue de son immense amour !...

Dieu que de beaux sentiments ! que de délicieux propos, que d'aristocratiques attitudes !

Aussi, Madame de Saint-Scolopendre dévore les « Crimes de la rue X » les « La Princesse Paule » et Elle conserve dans un coin, pour les relire, les journaux contenant les histoires qui l'on plus particuhèrement ravie.

C'est vainement que l'horrible « Fil-de-Fer » en

sollicite quelques exemplaires pour ses pieds frigides et la tringle de son lit de camp.

— « Taisez-vous ! Laissez-moi tranquille ! Allez vous coucher ! Mettez vos pieds dans vos poches si vous avez froid... est-ce que je vais faire attention à vos jérémiades!... Je vous défends bien de prendre mes journaux ! »

Un matin, pour la joie de « Fil », le « Petit Journal » commence une interminable et mélodramatique odyssée « Le Fiacre n^- 13 » d'un certain Xavier de Montépin (encore un noble). Et soudain, cette oeuvre révèle un étique et décharné chenapan appelé « Jean- Jeudi ».

Aussitôt la lectrice passionnée reconnaît son héritier dans ce criminel.

C'est lui... c'est bien lui... Justement il est grand, maigre, il a les oreilles décollées et il a des pantalons insuffisants comme « Fil-de-Fer ».

Il n'en faut pas plus à Madame de Saint-Scolopendre pour identifier sa nature à celle du voyou si bien décrit.

D'après Elle, ce sont les mêmes instincts, les mêmes tares, la même intelligence perverse et désormais « Fil » est, à chaque minute, déclaré « capable de tout » et il lui est signifié fréquemment qu'il finira mal et qu'il ne vaut pas « la corde pour le pendre. »

Plus « Jean-Jeudi » accumule les canailleries, plus Madame de Saint-Scolopendre exècre son descendant.

Et, naturellement, les « volées » ont la prétention de châtier un tel « gredin » de sorte que « Fil-de- Fer )) paie à l'immanente Justice les crimes imaginaires d'un personnage inexistant !

Souvent, en tête à tête avec Madame de Saint- Scolopendre et surpris de son silence, il la regarde, et il s'aperçoit qu'EUe le toise haineusement, cependant que ses lèvres murmurent : « Jean- Jeudi, Jean-Jeudi. »

Or ce diable de roman ne finit pas, et loin de diminuer, les infamies de la sombre canaille, ne font que se multiplier.

Enfin, Xavier de Montépin, après des mois, consent un jour à le tuer et, lorsque « Jean-Jeudi », d'ailleurs repentant, exhale sa belle âme, « Fil-de- Fer », des pieds à la tête, « Fil de Fer » est noir de coups.

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