LES « ORTOLANS
— « Croyez- VOUS que je vais vous donner des ortolans ? a l'habitude de dire Madame de Saint- Scolopendre à son fils, dans le but de prévenir une de ses possibles réclamations touchant sa quotidienne pro vende».
— « Je ne l'espère pas ! riposte en sourd-muet, le «chamepou d'enfant», encore que je ne sache pas ce que c'est que des « ortolans )>.
— Ça doit être une friandise fabuleuse que, seuls, des Princes du Sang peuvent consommer ; des fruits peut-être, dont chacun coûte, pour le moins; mille francs pièce. Ceci mettrait le dessert un peu cher... mais d'où vient qu'Elie se figure que j'exige des « ortolans » ?
Madame de Tirlapapan ne cesse de réitérer cet étonnant et préventif reproche. Oui, s'imagine-til par hasard qu'EUe va lui servir de ces délectables espèces ? Allons donc ! Tout est bon pour lui : les vieilles tiges de bottines, les raclures de poêlons, les débris de viandes si on veut, mais des « ortolans »... à d'autres !
Quelles sont ces mystérieuses victuailles, gibiers, végétaux ou pâtisseries ?
Intrigué, assassiné par ce mot éternel « Fil » questionne des camarades :
— « Sais-tu ce que c'est que des « ortolans », toi ?
— « Non, mon pauv' vieux.
— « Qui peut m'expliquer ce que ça signifie ?
— « Sais pas... On me le dit aussi...
Alors, un jour, rassemblant son courage et au moment où retentit l'extraordinaire vocable, « Fil » supplie la Marquise de le renseigner
Mais celle-ci, après l'avoir considéré une seconde, lui jette un « Insolent ! vous voulez vous moquer de votre mère ! » accompagné d'une fameuse tourlousine, car Elle ne le sait pas non plus !
CHAPITRE QUI REVELERA L'INFLUENCE DE TRINITES ANGELI QUES SUR LES ENTRAILLES DE « FIL-DE-FER ».
Une nuit que, ses pieds enveloppés comme des jambons et la tringle aux hanches, « Fil-de-Fer » dort profondément (oh ! ces sommeils ! La fille du Garde du Corps sous Charles X ne peut les supporter. Pensez : l'enfant ronfle malgré tout com^me une toupie d'Allemagne alors qu'Elle est en proie aux insomnies grandioses) ; donc, une nuit qu'il est plongé dans l'anéantissement total, il en est tiré par Madame de Saint-Scolopendre qui l'appelle.
« Fil-de-Fer » éca^rquille les yeux.
Elle| lui| apparaît en costume léger, une main tenant la bougie, l'autre un bol qui contient quel breuvage ? Serait-ce du nectar ou de l'ambroisie ? On\v8i]le savoir.
Dans son engourdissement « Fil de Fer » n'a pas la notion du réel. Il s'imagine qu'il rêve encore Mais non, il a reconnu les grands Yeux Verts qui le fixent toujours comme des falots dangereux.
Il n'y a pas à blaguer. Il est bien réveillé.
C'est Elle, en chair et en os, non son spectre,
droite, impérieuse comme d'habitude, "^et les pupilles dilatées comme si Elle était en état d'hypnose.
Fichtre !
Elle lui joue souvent ce tour, de le secouer comme ça la nuit, sous des prétextes variés.
Etant tout petit c'était la même chose.
Parfois il ronfle trop, ou bien il parie à haute voix, divague, crie, discute ou se bat en songe avec ses camarades.
S'il ne se hâte pas de revenir de suite à son poste, c'est-à-dire de chasser instantanément les vapeurs nocturnes qui lui obscurcissent les facultés, v'ian, une grêle de coups et d'injures a tôt fait de le ramener à la conscience clairvoyante.
Cette fois encore, devant l'apparition tragique, « Fil )) appelle à lui toutes ses énergies. Il se pince même.
— « Réveillons-nous bon Dieu ! Qu'y a-t-il ? Le feu est peut-être à la maison et les pompiers dans la rue! »
Il s'agit bien de cela !
Toujours les regards fixes. Madame de Saint- Scolopendre, en lui tendant son bol, explique :
— « Trois Anges blancs sont venus me dire de vous purger avec ceci. Réveillez- vous et buvez en ma présence ! »
— « Moi qui dormais si bien! cogite « Fil-de-Fer )>. A quoi bon employer ce truc des Trois Anges ? Je l'aurais aussi bien sucée demain matin, sa drogue, j'avale tout ce qu'EUe veut, j'y suis fait ! »
Toutefois, ce dont l'élancé ne se doute pas,
c'est que Madame de Saint-Scolopendre est de bonne foi, et qu'Elle a positivement « vu » trois Anges blancs, là, debout au pieds de son lit, lesquels lui ont ordonné comme s'ils avaient parlé au vieil Abraham :
— (( Vas purger ton fils qui repose insoucieux dans la pièce à côté. Il est sujet à une constipation rebelle ; son sang ressemble à celui de son Père, lequel était un ivrogne. Femme ! Lève-toi et va purger le fruit de ta matrice ! »
Et, pour obéir aux « divins Envoyés », Elle s'est levée, a préparé une dose d'huile de ricin dans du bouillon tiède et l'a portée à « Fil-de-Fer ».
Celui-ci n'a qu'à s'exécuter, autrement... attention, gare à lui... oui gare !
Cette « espèce » refuserait-elle une purge ainsi dictée et triplement angélique ?
On voudrait voir çà par exemple.
Alors, en faisant une figure épouvantable, « Fil-de-Fer », le préféré des Séraphins, vide sa coupe et tâche à reprendre son somme.
Disparition de l'aimable Visitée.
Peu après, gargouillements affreux, coliques qui parcourent les boïaux de l'inconsistant « Filde-Fer » et, lui qui « dormait si bien », le voilà contraint de se lever et de voyager toute la nuit, de son lit aux latrines et des latrines à son lit, tandis que Madame de Saint-Scolopendre, satisfaite d'avoir accompli la mission de confiance dont l'avaient investi les trois célestes messagers, dort, Elle, on ne peut plus paisiblement.
CHAPITRE OU IL EST PROUVÉ QUE LA MARQUISE DE TIRLA- PAPAN, RIBBON-RIBETTE FAIT L'IMPOSSIBLE POUR AMÉLIO- RER LA SANTÉ DE « L'INGRAT » " FIL-DE-FER i).
Les purges ! ah ! les purges !
Encore un cauchemar de « Fil de Fer ». . Madame de Saint-Scolopendre est persuadée que son « chameau d'enfant » en a tout le temps besoin.
Aussi le ramone- t-elle le plus souvent qu'Elle peut, et, en général, deux fois par semaine, le Jeudi et le Dimanche.
Ça, c'est pour l'empêcher de sortir avec ses camarades, d'aller, comme il le fait souvent, prendre l'air aux environs, soit à Boulogne, soit à Vincennes.
Elle ne lui donne jamais de sous, mais les autres en ont pour lui, sans compter qu'à leur âge aucune distance ne les rebute et ils font des lieues à pied, surtout « Fil-de-Fer » grâce à ses grandes pattes de cigogne.
En réalité « Fil » est anémique. Il jouit, comme le lui reproche assidûment Madame de Saint-Scolopendre, d'un teint de cadavre ; ses cheveux même
riL-DE-FER
sont rares et poussiéreux comme le poil des bêtes peu nourries, car vit-on jamais un pursang mal traité, privé d'air, de promenades, purgé et roué de coups, vit-on jamais un tel coursier s'empêcher lui-même de tourner à la rosse, au carcan, au gibier de Macquart ?
Certes, « Fil-de-Fer )> a besoin d'huile de foie de morue, de phospha.tes, d'air, de verdure, de lumière, mais tout cela coûte, tandis qu'avec quatre sous de sulfate de magnésie ou de quelque autre poison on le nettoie, on l'affaiblit, on peut prouver aux voisins qu'on soigne son fils et qu'on surveille sa santé, et lui-même^ plus tard, ne pourra pas prétendre qu'on l'a laissé en friche.
N'a-t-il pas dans les veines le sang de son noceur de Père ? Purgeons-le, purgeons-le, la mort dût-elle s'en suivre.
— « Ça le dépure ! )) affirme Madame de Saint- Scolopendre.
Ça ne le dépure pas du tout ; ça l'intoxique, ça le crève tout simplement et on dirait que c'est cela qu'Elle cherche.
Il est diaphane, transparent, sylphique. En se couchant ou en se lavant, il compte ses côtes sous sa peau et, curieusement^ regarde battre sous le téton gauche, (si plat), les coups de son cœur paradoxal.
Quel cœur inquiétant, en effet, qui n'éclate pas, qui résiste et bat quand même, envers et contre tout, avec une tranquillité pareille !
Ah ! comme dit Madame de Saint-Scolopendre, il a « l'âme chevillée a.u corps. »
riL-DE-FER
Passez-moi les chevilles pour âmes !
Le chef-d'œuvre, c'est le ventre de « Fil-de-Fer )>. Autant dire qu'il avale son nombril en se rétrécissant. Ah ! ce ventre si fréquemment habité par les purges et « tous les jours que Dieu fasse », par une soupe.
En somme, l'abdomen de « Fil-de-Fer » est si sec; et on le sent si dépourvu de sang, de liquides, voire d'humeurs comme ceux des yoguis de l'Inde qu'on n'oserait le presser, crainte de le voir s'effriter, se réduire en poudre comme ces punaises séchées qui ont trop jeûné eh attendant le retour de la belle saison.
N'empêche... Madame de Saint-Scolopendre bat, « dépure » ce sarment. Elle a le droit de le faire jusqu'à l'âge de vingt et un ans peut-être ! Et elle use de ce droit voilà tout; absolument comme l'eût fait Cornélie, Mère des Gracques.
Elle a tout employé : le séné, le thé Chambard, l'huile de ricin déjà nommée, toutes les herbes possibles ou imaginables qui vous tordent les tripes comme du vitriol... mais, ce qui adonné encore les plus fameux résultats, c'est le sulfate de magnésie ou sel d'Epsom, purgation très en faveur à Londres, bonne, certes, pour ces Anglais sanguins, mangeurs de viandes rouges et buveurs de « gin » ou de whiskys, mais non pour l'étique « Fil-de-Fer » à qui la pléthore a refusé de s'attacher quand elle l'a vu engloutir la célèbre soupe, une tartine, deux sous de frites ou une tablette de chocolat.
Redisons-le, « Fil-de-Fer » n'a besoin ni de di'o-
gues, ni de coups. Lui seraient indispensables : le laitage, l'air pur, le soleil, non la puanteur des ruisseaux, des égouts et la poussière des rues.
C'est si vrai, que, dès qu'il réussit à s'échapper, fût-ce une journée, même avec une ration de sulfate dans les intestins et qu'il arpente les plaines fertiles de la banlieue semées d'écaillés d'huîtres, de tessons de bouteilles ou de boîtes de conserves hors d'usage, ou les alpestres « fortifs » peuplées de chiens crevés, il renaît aussitôt.
Il a du rose aux joues et un air de se ficher du monde, la canaille^ « qu'il n'emportera pas en Paradis ». Il gambade et trépide. Il avale, en rentrant, pareil à un ballon du Louvre, les six étages qui le séparent des agressions maternelles pour redescendre, monter de nouveau, courir dans la cité, en compagnie des autres, avec une telle légèreté qu'on croirait qu'il vole au-dessus de leurs têtes.
Et c'est à ce point, que Madame de Saint-Scolopendre qui, songeuse, observe, de sa fenêtre, ses évolutions, se dit que pendant deux jours Elle n'en pourra rien faire et que, s'il lui fallait en ce moment le saisir pour, sous n'importe quel prétexte, lui tanner un pgu la peau. Elle ne pourrait s'en emparer qu'en se servant d'un filet à papillons.
Aussi, quel excellent truc que les purges. Laquelle inventerons-nous qui le contienne la prochaine fois ? Car, lorsque l'une ne lui fait plus d'effet,... on en change et tout est dit.
Ainsi, nous tenons l'Aérien ?
— « Sort-on avec une purge dans le ventre ?
explique-t-elle à des voisins. Ce « cochon-là » veut vagabonder quand même. ))
Et Elle se dépeint sous i'a<spect de la plus sainte des femmes que l'horrible, l'indisciplinable garnement fait « endéver « bien qu'en épurant son sang « d'ivrogne », ainsi qu'il est dit. Elle le soigne, somme toute, comme la prunelle de ses yeux.
— « Et puis enfin, continue-t-elle, quand trois Anges viennent me trouver exprès pour m'ordonner de le purger, il n'a qu'à obéir ! »
— « Vous boirez, Monsieur, et ne sortirez pas demain. N'essayez pas de vomir ou de cracher
V ce dépuratif... autrement... « A bon chat bon rat, » « Tout beau Mirant, je vous vois venir avec vos grandes oreilles... » et puis, « pas de ça Lisette »
CHAPITRE QUI APPRENDRA AUX PLUS INCRÉDULES, QU'IL FAUT SE MÉFIER D'UN ENFANÇONNET DOUÉ D'UNE MÉMOIRE VISUELLE COMPARABLE A CELLE DE « FIL-DE-FER ". — SOUVE- NIRS LOINTAINS, GALANTS SOUVENIRS.
Lorsque « Fil-de-Fer ))^ après une scène nouvelle qui se solde toujours par un déluge de soufflets et d'adjectifs haineux, se sauve dans la cité, s'il ne trouve aucun « copain » qui lui fasse oublier l'assaut qu'il vient de subir, il s'assied sur le rebord d'une fenêtre de quelque rez-de-chaussée, sur la marche de quelque porte cochère, ou bien encore il s'appuie, sans gaieté, à la grille du cul-desac, et là, les regards perdus, il repasse ses souvenirs.
Il part d'abord du présent^ et il y a quelque chose qui ne pénètre pas sa compréhension enfantine... c'est son caractère, à Elle.
Jamais il n'a varié. La pensée de « Fil » s'envole vers le passé. Son père avant lui a trinqué : Elle l'avait pris en horreur comme Elle a pris en horreur tous ceux qui l'ont approchée.
— « C'est tout de même curieux ! se dit-il. )>
Pour lui, il semble qu'Elle Fait abominé dès le •ç-> 92 •?•*
vagissement et que cette rancune ne fasse qu'augmenter au fur et à mesure qu'il pousse.
— « Plus ça va, plus c'est dur ! » constate « Fil » à mi-voix. Il s'épuise à en chercher les motifs ; car il a beau avoir « le nez de son salaud de père », ça ne suffit pas pour qu'Elle le haïsse à ce point.
Voyons : réfléchissons.
Quand il était bien gosse son nez hésitait encore entre la forme paternelle et la sienne et déjà c'étaient les mêmes transports... Par conséquent... il y a une énigme. Quelle ?
Les connaissances de « Fil » en psychiatrie étant nulles, il se perd en conjectures, et il ne subsiste en lui que le parti pris de tout supporter : dégelées, privations, avanies, et une fidèle et tyrannique envie d'éclater en sanglots, envie qu'il réfrène toujours et toujours.
Ses larmes ne la touchent guère.
Elle l'appelle « pleurnicheur » ou « hypocrite » et double les rations. Voilà le résultat habituel qu'obtiennent ses crises de désespoir.
Ne pleurons donc pas, ne pleurons jamais. Trouvons des palliatifs à la tristesse... ou alors, si c'est trop fort, si on a le cœur par trop gros, ne lâchons les écluses que lorsqu'on est bien seul, la nuit, sur son lit de camp, ou bien en promenade et que personne ne peut nous voir ou nous entendre
Depuis qu'il se connaît, tout ce qu'il tente et a tenté de bon est immédiatement travesti en intentions criminelles.
Il ne fera jamais rien de propre... c'est archi convenu... il a les pires instincts... c'est victorieusement démontré... jamais il ne sera un honnête homme... quoi qu'il essaie... et les litanies insultantes recommencent. Résignons-nous.
— « Mais qu'est-ce qu'Elle a ? Qu'est-ce qu'Elle a toujours, bon Dieu ! se demande «Fil», solitaire au coin de la grille de la cité .
A présent se déroulent dans sa rêverie des tableaux, des heures de sa toute petite enfance. « Fil-de-Fer » possède, entre autres facultés, la mémoire visuelle étonnamment précoce et ilabuse de cet avantage.
Comme il appartient à cette forte génération de 1867 qui a donné à la France tant de sympathiques inconnus il a ressenti, lui, si mince qu'il fut aux environs de cette époque, le contre-coup d'événements historiques qui agitèrent l'Europe, et principalement la France de 70 à 72.
Peu à peUj il reconstitue, à l'aide de conversations tenues autour de lui jadis, ou de ce qu'on lui a dit à l'école, et surtout de ce qu'il a entrevu, pour sa part^ des faits importants qui échappaient à la conscience vague de ses deux ans et demi.
C'est, d'abord^ le séjour chez le père et la mère nourriciers, à la campagne, non loin d'un port de m.er de la région du Nord.
Il vivait là a.vec d'autres grouillantes humanités^ et il se souvient qu'on se regardait ingénument et mutuellement le derrière quand on était sur le pot. '^'^
Il revoit la silhouette noire et dure de la paysanne
artésienne qui avait assumé la charge de le biberonner et qui, par jeu, le penchait tendrement sur un enclos à cochons dont les grognements l'épouvantaient .
Dans ce décor, il est spectateur d'une pantomime qui se joue entre deux personnages qu'il re verra ensuite, savoir : un Monsieur à Belles Moustaches et une Dame, jeune et fraîche de teint ^ qui possède une paire d'Yeux Verts qu'on n'oublie pas.
Lui, « Fil )), est aux premières loges, installé dans une chaise de nourrisson, de manière, on dirait, à ce qu'il ne perde rien de l'a^ction.
C'est bref, rapide, violent, sans bruit.
Les acteurs doivent crier, mais, soit qu'un bonnet lui bouche les oreilles, soit que^ trop gélatineux encore son sens auditif demeure endormi, il ne perçoit rien.
Le Monsieur et la Dame se font des grimaces...
Tout à coup, la Dame avise sur la table une carafe pleine de lait, probablement à lui destiné, et, s'en emparant. Elle la flanque à la tête du Monsieur.
La nourrice accourt, et l'épilogue de cette gesticulation fantomatique demeure, pour «Filde-Fer», dans les ténèbres de l'inconscience.
On pourrait, d'ores et déjà, se figurer que l'enfant de ces deux Personnes ne semble pas être le témoignage de l'Amour et de l'Harmonie régna^nt entre elles, et que Ja révélation première ainsi manifesté, n'a pas lieu d'enchanter.
C'est à ces conclusions que « Fil-de-Fer » se rallie
après un certain nombre de spéculations ardues.
Il se convainc, rétrospectivement, qu'il est déjà la pomme de discorde allumant la guerre entre les deux partis, le combien involontaire produit de deux désirs, qu'il n'a certes pas engagés à se joindre, et que c'est lui qui eût le tort évident de paraître, alors que ses auteurs, après s'être entendus (tout le fait croire) pour l'établir, se sont désassortis et pris aux cheveux pour le posséder l'élever et le battre.
Une période de temps inappréciable s'écoule, et voici que l'enfa-ntelet découvre par le petit bout de la lorgnette les « horreurs de 1870. »
C'est, chez son père nourricier^ « Babou » le fils, déjà grand, qui fourbit un chassepot, opération prodigieuse pour le jeune et peu équilibré Fil-de- Fer; c'est l'exode du couple qui redoute l'invasion après les victoires allemandes : c'est, en compagnie de la paysanne artésienne qui le tient par la main, la traversée d'une voie ferrée sous un hall de gare avec, sur les rails, les deux falots verts d'une locomotive en manœuvres. Aussitôt la nourrice de s'écrier :
— « Viens vite... mon tit' quien... tu vas t' faire écarpaye ! ».
Parole prophétique, fixée à jamais dans la mémoire de l'enfant. Pourquoi ? Sans doute parce qu'elle prend une réalité à chaque minute de son existence; « Fil- de-Fer », manquant toujours d'être « écarpé» par une locomotive gigantesque, qui peut assez bien figurer la Vie, et l'évitant sans cesse comme un astucieux petit rat.
C'est, plus tard, une Ville inconnue, des maisons hautes et noirâtres, des cheminées, puis une chambre, et, dans cette chambre, le délicieux «Fil-de-Fer » en compagnie d'une chevelure rousse et de deux Yeux Verts qui ressemblent aux falots de la menaçante locomotive.
Un jour, (( Fil » saura qu'il était à Londres, mais cette certitude n'enrichira pas la somme de félicités auxquelles il prétend.
D'autres épisodes tragiques revivent dans sa pensée.
C'est, dans cette même chambre, le même Monsieur et la mêm.e Dame qui grincent, hurlent (à présent « Fiï-de-Fer » entend) et s'égorgent presque,' (pour quelle raison ?) tandis qu'ils l'ont relégué dans un coin, le cul par terre.
Ils ont l'air de lui avoir recommandé : « Amusetoi bien, nous, nous allons nous pignocher. »
« Fil-de-Fer » se rappelle qu'il est alors pris d'une effroi sans nom et qu'il se met à braire intarrissablement.
Du coup, les antagonistes se lâchent... on vient à lui et le Monsieur aux Belles Moustaches déclare à la Dame aux Yeux Verts et à la toison dorée :
— « Monstre ! Vous révolutionnez le sang de cet Enfant ! »
Et ces pugilats se répètent au cours de son enfance terrifiée. Il se rappelle encore combien son petit cœur est ému lorsqu'arrive le moment redoutable où le Monsieur réintègre la chambre et que lui^ « Fil-de-Fer «^ donnerait gros pour que cela se passât dans le calme.
Des spectacles d'un autre genre se déroulent également dans ces quatre murs.
« Fil-de-Fer » aperçoit ses parents et différents personnages, « des Français » dit-on^ qui pleurent à chaudes larmes en tenant les yeux fixés sur de grandes feuilles de papier.
Le petit comprend que c'est la nouvelle des défaites françaises qui rougit ainsi toutes les paupières et remplit la pièce d'une atmosphère lugubre qu'il ressent, lui aussi, bien qu'il ne puisse s'en représenter la cause.
Il se distrait en regardant des images. Toutes représentent des mêlées de soldats, des chaumières incendiées, des blessés et des morts, des casques à pointes, des képis, des affûts d'artillerie brisés, des cadavres de chevaux, des obus qui éclatent. Les Prussiens, car ce sont des Prussiens, élèvent au bout des baïonnettes, leurs coiffures à paratonnerres et des officiers brandissent leurs sabres en signe d'allégresse et de victoire.
Derrière « Fil « une voix prononce ce mot, sans signification pour lui^ « Sedan ».
Puis les causeries désolées entre ses voisins et ses propriétaires reprennent et on répète des noms singuliers comme Bismarck, de Moltke, Von der Thann, Frédéric-Charles, Napoléon III, Thiers, Jules Favre, Bourbaki, Garibaldi, d'autres et surtout Gam^betta que « Fil-de-Fer » a retenu, car il se confond dans sa compréhension galipoteuse avec l'épithète de « grand bêta » que lui confère amicalement son Père, le seigneur aux Belles Moustaches.
riL-DE-FER
Puis, de nouveau, les terribles heurts familiaux, cet inexplicable conflit qui renaît toujours et le bouleverse, notamment un incident mémorable dans un cab.
Le père et la mère sont en face l'un de l'autre, lui, « Fil », comme un paquet sans importance, est dans le coin du véhicule avec les couvertures de voyage, et, tandis qu'on roule avec cette grande allure qu'ont les trotteurs anglais, et qu'on va on ne sait où, l'Homme prend d'une seule main ornée de bagues, les poignets de la Femme et les lui broie. Celle-ci, impuissante à se dégager de l'étreinte se tord, flamboie de tout l'éclat fulgurant de ses Yeux Verts, écume et crache au nez du gentleman qui la maîtrise.
(( Fil-de-Fer », pendant ce temps, meurt d'angoisse et se demande ce qui va arriver. ffi\ Le jour même de cette lutte fantastique, on voit un port, des docks, des mâts, des cordages... au loin, des flots jaunes ; un matelot s'empare de « Fil-de- Fer »,lemet sous son bras, comme un tonnelet de gin et descend une échelle de corde qui les mènent tous deux sur le pont d'un steamer.
Une heure après, en vue de côtes, des passagers pleurent, se jettent à genoux, tendent les bras et crient, distinctement, comme s'ils étaient tous devenus subitement fous :
— « 0 France ! France chérie ! France adorée ! » Et ils envoient des baisers aux falaises, tandis qu'échoué dans un canot de bord, sous la garde de sa nourrice velue et goudronnée, « Fil-de-Fer » vomit tout ce qu'il peut, car la houle est forte,
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le paquebot tangue, une odeur de beurre rance s'échappe de la machine et il a le mal de mer.
Beaucoup plus tard, « Fil-de-Fer » devine que la Marquise a voulu, à toutes forces, l'enlever au Père pour aller à Paris, afïolée qu'Elle était dV^mbitions théâtrales et, aussi, pour se livrer à des recherches familiales et patrimoniales absurdes^ et que c'était là le motif de cette bataille en cab, dont sa mémoire conservera toujours l'épouvantable attitude.
Et c'est comme cela depuis... depuis...
Le père, évidemment féru d'amour pour celle qui le hait et pour son petit, vient à Paris. Autres combats qui transforment, comme toujours, lavaisselle et les meubles en projectiles.
Désespéré, l'homme s'en retourne en Angleterre pour revenir et repartir à peine arrivé.
Un bea^u jour, il se casse la jambe. Force est bien à la mère d'abandonner momentanément ses projets glorieux, ses inconcevables pérégrinations après sa| famille et son « héritage » et de revenir aux environs de Londres, à Barnet, soigner l'infu^me, car il tient les cordons de la bourse.
C'est ainsi que « Fil-de-Fer » revoit la Grande Bretagne. Mais les bagarres continuent entre ses proches et lui; de temps à autre il en reçoit les éclaboussures. Nouvelles cohabitations, nouvelles tueries, au cours desquelles les Yeux Verts brisent sur le crâne des Belles Moustaches toutes les faïences de la maison.
Ceci a le don d'horrifier « Fil », car les Belles Moustaches sont incapables de se défendre, leur
concessionnaire étant dans un fauteuil, la jambe bandée du pied jusqu'à la hanche et marchant à béquilles lorsqu'il déambule.
Il reste un après-midi assis comme il est dit, presque assommé, le crâne fêlé par une assiette et le sang coule lentement sur son visage.
Jamais « Fil-de-Fer » n'a oublié cet incident. C'est, après un séjour à Douvres, où le soir des petits crieurs chantent mélancoliquement le titre de leur journal :
The Echo Sir... ho wanfs the Echo?
Hère is the Echo Sir... hvo pence the Echo.
Enfin, le retour définitif en France de la mère avec le produit, delà mère plus enragée que jamais à courir après ses billevesées, le quasi abandon du Père découragé et ruiné enfin (( Fil-de-Fer » laissé aux mains aristocratiques et actives de l'inégalable Madame de Saint-Scolopendre de Tirlapapan Ribbon-Ribette.
A présent «Fil-de-Fer » s'aperçoit qu'il a joué le rôle de tranche de jambon dans ce sandwich d'inimitié que fut sa famille.
Lequel des deux partenaires avait raison ? « Fil », dans le fond de son cœur, alors qu'il est tout petit, donne déjà tort aux Yeux Verts, mais allez donc exprimer cela sans péril ?
« Fil )) se fie à son instinct qui ne se trompe pas : l'enfant est attiré par celui qui l'aime ; différences de traitements, tôt évaluées.
« Fil )), de bonne heure, a constaté que les Yeux Verts le couvent de regards ennemis et que les fameuses mains le fessent cruellement, pour des
riens, tandis que les Belles et soyeuses Moustaches abritent une bouche sensuelle et bonne qui l'embrasse et n'a pour lui que des mots amicaux et tendres. i
Quand il se promène avec le beau gaillard, bien mis, dont il est si fier, celui-ci le tient par la main lui parle, l'élève au-dessus de la foule, s'il y a, quelque chose d'intéressant à voir, règle son pas sur le sien, est plein de prévenances, d'attentions, de soins même, tandis que, lorsqu'il circule avec la Dame aux Yeux Verts, ça change. Elle l'oblige à marcher comme un dératé; s'il se fiche par terre, Elle le relève avec des bourrades et des vitupérations, car c'est sa mère, et il est son enfant, vous comprenez ? Et s'il traîne un peu les pieds, il y a certaine pointe d'ombrelle qui se transforme de suite en aiguillon pour le faire se hâter : — « Avancez », « chameau d'enfant ! » Aussi « Fil- de-Fer » n'hésite point et, actuellement encore, au coin de la grille de la cité, il blâme les Yeux Verts et regrette (oui, il ose) les Belles Moustaches, et, tout en se demandant pourquoi Elle l'am^auditsi tôt, « Fil-de-Fer » continue d'égrener les plus jolies perles de ses souvenirs.