‹ Fil-de-ferChapitre 7 sur 30 · RIVALISE AINSI AVEC LE JEUNE SPARTIATE. — ZÈLE · texte numérisé non relu

RIVALISE AINSI AVEC LE JEUNE SPARTIATE. — ZÈLE

A l'âge où « Fil-de-Fer » commence à perdre ses dents de lait, son Père, le bienveillant colosse, l'engage à les remettre à sa mère qui les conservera, afin qu'il puisse, quand il y en aura un certain nombre, les faire sertir autour d'une broche ou monter en bague..

Ainsi les sauvages se font des parures avec les crocs ou les griffes des fauves qu'ils ont trucidés.

« Fil-de-Fer » suit religieusement les conseils paternels.

Il exagère même.

Comme le bon géant lui a montré la manière de s'arracher les quenottes tout seul, en leur passant un fil relié au lit ou à quelque clou, l'enfant, tous les matins, les inspecte avec l'index, pour s'assurer de leur état... On ne sait... quelqu'une d'entre elles est peut être mûre pour l'exécution.

Au moindre branlotement il se précipite sur la pelote de fil et joyeux, d'un coup de tête en arrière, hop ! il fait sauter l'importune.

Souvent, de cette façon, il s'en extirpe qui n'ont rien du tout, qui sont saines, petites et nacrées comme des grains de riz.

Aussitôt la bouche saignante, « Fil » court offrir sa douleur et sa dent fraîche à sa « Mother )).

Celle-ci le regarde, sans le remercier, sans l'embrasser, sans comprendre la grandeur du sacrifice.

Elle a l'air de suppi'er : — « Quel phénomène ! On en pourra faire quelque chose... un enfant pareil peut « rapporter » un jour et nous assurer une vieillesse heureuse. Nous l'enlèverons à son père et le garderons pour nous ! »

En attendant, « Fil- de-Fer » lui <( rapporte » sa jeune dentition. S'il ne tenait qu'à lui, il s'arracherait toute la gueulette, dans le dessein de mériter son amour.

Hélas ! la Nature ne nous donne qu'un nombre limité de petites canines et d'incisives.

C'est regrettable.

Aussi « quand Fil-de-Fer » trottine en compagnie de son horse-guard, il n'a que cette préoccupation :

— « Surveillons nos dents... n'en perdons pas en route... la collection serait incomplète. »

Or, il arrive parfois qu'il en sente une osciller dans sa gencive, d'autant mieux, qu'en marchant, il n'a cessé de la provoquer du doigt.

Vite... elle ne tient plus... enlevons-la.

Enfin extraite... « Fil )> demande à son père un peu de papier dans lequel, précieusement, il enveloppe ce morceau sanguinolent de son être pour

en faire don en rentrant à la Souveraine de ses jours inquiets.

Dans ces moments « Fil-de-Fer » se sent transporté d une ivresse divine, parente probablement de celle qui fait les martyrs et les stoïciens.

Et. comme le Romain, il est content de luimême, car il n'a pas perdu sa journée... ni une dent.

CHAPITRE QUI PERMETTRA DE CONSTATER QUE LES BONNES INTENTIONS NE PAVENT PAS QUE L'ENFER.— LA « PEAU ».

Huit jours avant l'une de ces promenades, Madame de Saint-Scolopendre a donné à son fils, hors la présence paternelle, un grand soufflet sur l'oreille droite.

Un soufflet magistral et mémorable en vérité car il lui coûtera le tympan.

De quoi « Fil-de-Fer », si menu, s'est-il rendu coupable pour déclancher une p9.reille calotte ?

Il ne sait plus ; la Marquise ne le sait peut-être pas davantage. Tout ce dont le petit se rappelle, c'est qu'il a été jeté à terre et que son étourdissement a persisté une semaine.

Maintenant tout semble être rentré dans l'ordre. « Fil )) a oublié la gifle, et puis il est trop jeune pour se rendre compte de ses conséquences.

Les voici.

La main brutale, en arrivant avec trop de force, a refoulé brusquement, dans le conduit auditif, la colonne (J'air qui a fait balle : le tympan a pété et l'oreille a coulé tout simplem^ent.

« Fil-de-Fer )) sera sourd d'un côté pour le reste de son existence.

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« Fil )) croit, sans s'y arrêter, que sa surdité est passagère, et il se figure qu'elle provient d'un peu de savon oublié dans l'oreille en se débarbouillant.

Durant quelques jours, il entend comme un petit ruban qui irait et viendrait dans sa tête, lorsqu'il a^spire l'air ou se mouche.

Flic, floc, flic, floc.

C'est curieux.

Enfin, un après-midi, en circulant avec son immense cornac, « Fii-de-Fer « se sent dans l'oreille droite, celle de la giroflée, ne l'oublions pas, une démangeaison terrible, terrible.

Il se gratte, il se gratte avec l'auriculaire, puis son ongle rencontre un bout de peau assez important. « Fil » l'attrape, parvient à le retirer complet, sans douleur, et ce lambeau se recroqueville à l'air comme un bigorneau cuit à la pointe d'une épingle.

« Fil » exhibe triomphalement sa conquête aux yeux paternels qui deviennent songeurs."

Cet enfant s'en irait-il en copeaux ?

Il n'était pas présent lors du soufllet.

Mais « Fil » avise sur la route un fragment de papier de soie providentiellement égaré là. Comme pour ses chicots, il y ensevelit l'incompréhensible petite « peau », qui n'est autre que son tympan défunt, et, enchanté de son idée, il déclare à son père qui l'appouve et reprend leur marche comme si de rien n'était :

— « Ça sera pour ma mère... elle la mettra avec mes dents. »

CHAPITRE PAR LEQUEL NOTRE AMI « FIL »> S'EFFORCE D'AC- QUITTER SA DETTE DE RECONNAISSANCE ENFANTINE ENVERS UNE GRANDE NATION. — LA PREMIERE PATRIE.

C'est, si vous le voulez, durant un ardent et bel après-midi d'été, en août, au moment des vacances scolaires.

Le soleil tape implacablement sur la sentine d'amour, les persiennes des hétaïres sont baissées et ces dames doivent sommeiller au fond de leurs « garnis », vautrées nues sur leurs autels vénusiens où, sans doute, elles râlent de chaleur.

Que feraient-elles, d'ailleurs, à leurs fenêtres ?

Il ne passe personne, la rue est morne, on croirait que chacun fait la sieste, même les pauvres, car les riches sont à la mer ou à la campagne. Oui, autant dormir, car il fait si chaud que les araignées elles-mêmes ne se dérangeraient pas, si quelque mouche étourdie se prenait dans leur toile.

Les ruisseaux et les bouches d'égouts emboucanent ; la végétation équatoriale du fond de l'impasse, l'arbre étranger et ses tonnelles sont brûlées et broussailleux depuis longtemps. L'exilé est d'autant plus lugubre à envisager, par cette température abominable, qu'il fait penser aux bois frais

et reposants, à la forêt tendre et touffue que, jusqu'ici, « Fil-de-Fer », élevé dans les villes, n'a pu qu'entrevoir de loin... en chemin de fer.

Madame de Saint-Scolopendre, là haut, après avoir mis en fuite son « gredin », couve probablement sa rage, ou, travaillée par la chaleur, se trimballe toute nue et mire ses épaules et sa « gorge » dans la glace.

Décidément, aucun copain ne venant distraire sa morosité, « Fil-de-Fer », lentement, les mains dans les poches, en flâneur, suit le ruisseau et se dirige vers les rues et les avenues qui le conduisent , aux fortifications.

Il est pris d'un besoin de verdure et d'espace. En allant vers quelque poterne il retrouvera, peut-être, la bande de ses « aminches » qui s'y sera rendue avant lui.

C'est dit, et, toujours réfugié dans ses rêveries, il parvient, sa,ns presque s'en apercevoir, à la porte Ornano et, de là, examine l'horizon, puis le fossé... Personne de connaissance en haut comme en bas ; point de copain... Où ont-ils bien pu aller passer leur journée ?

Alors, solitaire, l'âme en désarroi, mourant de soif et repris d'amertume, il s'allonge sur le talus pelé, en fa.ce les plaines fertiles de Saint- Ouen et de Saint-Denis riches de cahutes chifïortines, de fabriques, de hautes cheminées, de palissades et de tas d'ordures.

Qu'il fait chaud, bon sang ! qu'il fait chaud. Et voilà qu'il évoque encore ses jeunes années et le pays où il fit ses premiers petits pas.

Voilà qu'il revoit Londres avec ses petites forêts intérieures aux frondaisons profondes et ensoleillées au moment de la « season « et notamment Hyde-Park où son père le menait.

Sous aucun autre climat que celui des Iles Britanniques, croit-il, les ombrages ne sont plus luxuriants et plus verts ; on ne trouve pas, ailleurs, ces prairies épaisses, ces gazons drus émaillés de boutons d'or et de pâquerettes magnifiques qui ne poussent que là, ces pâturages gras, cette herbe, particulière au sol du Royaume-Uni, dont le ton d'émeraude éclatante est si douce aux regards.

Et « Fil-de-Fer » se complait à revivre son séjour dans cette opulente, hospitalière et verdoyante Angleterre, aux suaves, aux chastes et beaux enfants.

Là, du moins, il fut quelquefois heureux. Des voisins, des amis, l'enlevaient aux scènes de carnage, qui se déroulaient entre les Yeux Verts et les Belles Moustaches et, parfois, cela les calmait.

Certes, il ne pouvait y être soustrait complètement, ça recommençait à chaque instant, mais enfin, bien qu'au moment de ces massacres une ombre de malheur descendît sur lui, il finissait par s'y habituer.

Quand, ainsi qu'il est rapporté. Madame de Saint-Scolopendre brisait la vaisselle sur le crâne de son mari infirme et immobilisé dans un fauteuil tout en l'appelant : « cocu ! » ou, à la moindre observation, envoyait dans l'espace la cafetière et tout le déjeuner en hurlant qu'une « fille de Garde

du Corps )) ne serait pas plus longtemps le souillon d'un ivrogne, « Fil » se sauvait dans le jardin et, le cœur battant la chamade, attendait que Forage fût passé.

Bien sûr que, déjà, il recevait d'inoubliables fessées (pour quelles fautes, le sait-il ? ) et que les longues mains ducales laissaient peu de répit à son petit visage et à son postérieur, mais les Belles Moustaches intervenaient parfois, comme le jour, DÛ, sous prétexte qu'il avait menti, (il avait quatre ans) Elle le mit à genoux et, quand il fut à portée, l'envoya rouler à quelques pas, d'un bon coup de pied dans le ventre. Ceci rendit le bâtard de François F^ si furieux qu'il lui administra une pluie de coups de cravache dont elle faillit expirer, et telle que, durant une demi-heure, le pauvre homme crut qu'il avait fini par la dompter, définitivement.

Oui, oui c'est vrai, tout cela, tout cela... Mais en échange, que de compensations ! Que de jolis et affectueux visages de misses penchés sur lui : certaines l'arrêtant en pleine rue pour le baiser. Quelle pitié générale, quelle sympathie pour ce petit Français exilé à Londres, à Douvres ou à Barnet, avec ses parents, pour le minuscule « foreigner )), pauvre petite graine exilée de la Nation alors en deuil ; quels jolis mots elles lui disaient, sans le connaître, et de quelle façon gracieuse elles interrogeaient les Yeux Verts et lui faisaient compliment de son enfant :

, — « He lias beautifui eyes ! (Il a des yeux magnifiques). »

Madame de Saint-Scolopendre était surprise et vexée que tant de compassion allât à sa faiblesse à lui, et non à ses illustres malheurs à Elle, et à sa splendeur de rousse.

Du diable, si Elle s'était jamais aperçue qu'il eût quoique ce fût de bien dans la figure, ou dans toute autre partie de sa personne.

Le rayon spécial de beauté plastique, c'était Elle qui le tenait, et non pas son « avorton », bien sûr. Ces personnes étaient hors de sens, en vérité, de ne pas s'en apercevoir et de ne pas l'inonder de ces hommages qui lui étaient naturellement dûs.

Alors Elle a.rrachait le gamin de leurs bras et s'en allait en les haïssant.

Pourtant, à cette époque, « Fii-de-Fer », si bambin, n'avait pas encore trop pleuré ; les belles et cruelles mains ne s'en étaient prises qu'à ses petites fesses (la gifle du tympan fut une rareté), et ses yeux, qui furent fréciuemment boxés et abîmés plus tard, étaient alors bleus, très doux et frangés de longs cils.

En outre, le père avait exigé que ses cheveux blonds et bouclés fussent laissés flottants sur ses épaules maigriottes, et puis il était vêtu d'une robe écossaise à carreaux, et il arborait coquettement, inclinée de côté sur sa chevelure de page, la petite toque à plume des « highlanders )).

Aussi, quand elles pouvaient le saisir, les « misses » le dévoraient.

«Fil-de-Fer» se souvient même que l'une d'elles, amie de ses parents, l'aima un peu trop fort, comme il sera dit d'autre part, mais il lui en garde

])lutôt de la reconnaissance, car l'excès de passion équilibra, selon lui, l'excès de duretés dont il eut h souffrir.

Et d'autres souvenirs, tendres et puérils, reviennent au misérable et vagabond « Fil de-Fer ».

Toujours l'Angleterre aux vieux châteaux forts, aux!épaisses pelouses, aux enfants propres et sains, compagnons de ses premiers jeux.

L'un d'eux ne possédait -il pas un agneau avec lequel on courait dans un pré ? Que de pleurs lorsqu'on sut que le boucher l'avait sacrifié !

Oui, la Nation anglaise semble avoir, plus que d'autres, le culte de l'Enfant, et c'est peut-être là le secret de sa persistante grandeur.

En Angleterre, l'Enfant est respecté passionnément, ingénieusement aimé, éduqué et soigné.

On se met à la portée de son intelligence, on cultive sa sensibilité et la pureté de son corps et de son cœur, sans pour cela se départir d'une fermeté attentive et continue qui communique tôt à l'enfant le sentiment de sa responsabilité.

Son imagination est flattée sans cesse par des spectacles gracieux : des fêtes continuelles à lui consacrées, et sa mémoire est éveillée et nourrie de notions concrètes, simples, compréhensibles poétiques et tendres au lieu des abstractions et des formules pédantes dont on abreuve et crétinise, en France, fillettes et garçonnets.

« Fil-de-Fer », perdu dans les tessons de bouteilles, les écailles d'huîtres, l'herbe roussie, se murmure les fabliettes délicates qu'on lui faisait apprendre

par cœur, les anecdotes instructives et si gaies ;

Little Bo-Peep Has lost her sheep And canH say ivhere To find them :

Leave them alone And they^ll corne home Dragging their tails Behind them.

Ou le conte délicieux qui décrit la mort du Rouge-gorge ou du Rossignol et son inhumation, auquel toutes les bêtes des champs, des fermes et des bois veulent participer :

Ho, V pull the hell ?

/, said the huïl Because I can pull Ho Vpull the hell ?

Ah ! la royale, la confortable, l'accueillante Angleterre où, si long soit un garçon, il mange de si bons gâteaux, (des pâtés aux fruits ou àlavia^nde, des tartes à la rhubarbe ou aux groseilles), où il boit au Keu de la soupe « donnée tous les jours que Dieu fasse », du si bon thé à la crème, où, à Christmas, on confectionne de si énormes, de si savoureux plums-puddings qui accompagnent (eiK^ore une fête pour l'Enfance) le sapin familial, le Christmas-tree, dont toutes les branches sont chargées de babioles et de bougies allumées.

Ah ! la superbe Angleterre où, précisément à Christmas, les journaux illustrés publient de si merveilleux chromos... ah ! la charmante, la joyeuse, la virginale, la spirituelle Angleterre avec ses belles et suaves jeunes filles aux yeux bleus, aux cheveux blonds ou roux, aux teints frais, qui les fait ressembler à de grandes roses, ses jeunes filles, oh ! mon Dieu ! qui parlent une langue musicale et douce à l'oreille, comme un gazouillis d'oiseau le matin dans l'aubépine, une langue dans laquelle on chante :

Corne in to the garden Maud I am hère at the gâte alone

Une langue dans laquelle un baiser s'appelle « a kiss », une peine, «a sorrow)),une langue enfin, dans laquelle on traitait l'infortuné, le rebuté, le craintif et vilipendé « Fil-de-Fer » de (( my darling )) et de uc my dear little frenchy ».

Ah ! l'Angleterre! l'Angleterre, qui a surtout, pour premier titre de gloire, la religion de l'Enfance...

Et, à cette évocation de ce qu'il a connu de sa première Patrie, qu'il ne reverra sans doute jamais, à l'apparition des fantômes exquis, de ceux et de celles qui l'ont amusé, caressé, choyé, consolé, Fil-de-Fer » se sent le cœur soudain gonflé d'énormes sanglots , et voilà qu'il se met à pleurer de chaudes, de ruisselantes, d'abondantes larmes, sur les vieux souhers, les immondices de toutes sortes qui garnissent^ le sol, ingrat des fortifications, sur lequel il s'est vautré pour laisser aller son chagrin.

Avant de rédiger les pages qui suivent «Fil-de- Fer )) hésite et me demande :

— « Dirai- je tout ?

— « Pourquoi pas mon" ami.

— « Je risque de ne pas être cru.

— « Allons donc ! Rien ne peut étonner de la part de Madame Angélique de Tirlapapan.

— « Oui, mais enfin... ^ ;^^.^

— « Va, on te saura gré de ton courage...

— « Qui, « On )) ?

— « Les nombreux « Fil-de-Fer » que tu ignores... Te figures-tu, par hasard, être le seul galopin qu'on ait avili, exploité et roué de coups ?

— « Certes... non... mais tout de même comme cela !...

— « Raison de plus mon ami.

— « C'est bien ! conclut « Fil-de-Fer )) réconforté, Je dirai tout, et que le ciel me foudroiesi je mens. »

CHAPITRE QUI EXPLIQUERA COMMENT UN COMESTIBLE INOF- FENSIF PEUT DEVENIR L'AUXILIAIRE D'UNE TENTATIVE DE MEURTRE. — LE PRUNEAU.

« Fil-de-Fer » embarqué, dans les souvenirs, remonte encore le cours de ses jeunes années.

Il se revoit à Paris, lorsqu'il a six ans, un peu après que Madame de Saint-Scolopendre l'a, une première fois, arraché à son collaborateur.

Il est dans un petit logement, au dernier étage d'un immeuble sis presque au coin de la rue Royale et du faubourg Saint-Honoré, immeuble aujourd'hui disparu.

Il s'apparaît tel qu'il était.

C'est un maigre petit diable aux membres grêles et déjà longuets. Il a une face craintive, accentuée et sérieuse de petit vieux. Elle lui a fait couper les cheveux. Plus de robe écossaise. Il a bruni et allongé.

Madame de Saint-Scoiopendre va le mettre chez les frères. Elle l'a vêtu d'une blousette grise, i genre celle des élèves de Saint-Nicolas, et Elle lui a fait don d'une superbe ceinture à boucle de cuivre. Notez ce détail.

A voir sa poitrine rentrée, sa mine inquiète, son teint crayeux, les bonnes femmes affirment : « C'est un enfant délicat ».

Toutefois, il semble plus frêle qu'il ne l'est en réalité.

Par la suite, il confondra les diagnostiques les plus alarmants. Est-ce qu'on sait jamais avec ces plantes des grandes villes? On pense qu'elles vont tout le temps crever et elles vivent quatrevingt-dix ans !

C'est incroyable.

Ce qui trompe, c'est l'expression de sa figure. Elle porte les traces d'une anxiété constante que, si jeune, il ne saurait définir.

Il sent, il sait les singuliers écarts de caractère de Madame de Saint-Scolopendre : ils ont commencé il y a beau temps, ils continuent, accompagnés d'accusations bonnes pour Lacenaire, Papavoine ou Avinain.

Qu'importe.

Il n'a pas l'âge dit de raison, et ça serait déjà un menteur forcené, un dissimulateur soigneux, et la preuve en est que, lorsqu'il a brisé un jouet, il va le cacher sous le lit, crainte sans doute d'une pharamineuse trépignée ; mais l'impartiale Madame de Tirlapapan-Ribbon-Ribette ne le dit pas.

« Fil-de-Fer » vit, crevant de terreur, sous l'appréhension continuelle des bousculades et des saintes nazardes, car l'auguste créature a le châtiment décisif. Elle ne le proportionne pas à sa faiblesse et peu de tympans sauraient lui résister.

Quoi ? N'est-il pas sa « chose » ? Jusqu'à vingt-

et-un ans, n'est-ce pas ? C'est connu. Assez. D'ici là, il a le temps de s'amuser. Au besoin on lui fournira des distractions.

Donc, « Fil » demeure enfermé toute la journée avec la Marquise dans le petit logement. Il agite des menus joujoux : au besoin quelques allumettes suffisent à sa frivolité. Il regarde aussi.; des images, tandis qu'EUe lit des feuilletons, fait le ménage, se sourit dans des miroirs à main et, de temps è- autre, le considère,. comme une iouVe ayant hérité d'un agnelet.

Il sent qu'Elle le déteste et son intuition s'arrête là, il devine qu!Elle lui en veut de l'avoir pondu. Pourquoi ? Il ne se pose même pas cette question. Il est trop gringalet.

Qtie faire, à six ans, lorsqu'on détermine inconsciemment d'aussi dangereuses frénésies ?

On se tient coi le plus possible... on écope, on demande, au milieu de ses larmes, pardon à sa « Mother » (et à genoux encore, comme Elle l'ordonne) de crimes qu'on n'a. pas commis, on tamponne, sur ses joues, les traces brûlante, qu'ont laissées les belles et aristocratiques phalanges (on ne saurait trop le faire remarquer), les traces brûlantes et rouges dont les pleurs n'ont pas calmé le feu... et... on oublie. Seulement la crainte et la tristesse planent sur vos imaginations enfantines, les fige de bonne heure et elle a bien des chances de s'étendre sur le reste de vos jours.

Délicat ? Ah ! vous êtes un enfant délicat. Monsieur ? A merveille ! Nous allons vous traiter comme tel.

Et tout d'abord, Nous, Madame de Saint-Scolopendre de Tirlapapan-Ribbon-Ribette, (ai- je oublié les Ribbon appariés aux Ribette?), fille d'un Garde du Corps sous Charles X, nièce d'un Amiral, Pair de France, avons de vastes projets que votre petite vie , Monsieur, si délicate, soit-elle risque de contrarier.

Votre « salaud de père », Monsieur, et non un autre, à qui Nous vous avons enlevé comme otage pour lui faire cracher des subsides réguliers (car il vous aimait le gredin), risque de Nous oublier.

Voici quatre jours que le mois est échu et que j'attends encore les deux cents francs qu'il Nous sert, et qui sont indispensables à Notre éducation artistique. Nous allons bien voir.

Sans doute, ce « voyou » est-il à Londres où, copieusement, il se saoule, peut-être pour noyer son chagrin, (Etais-je digne d'appartenir à cet ivrogne, à ce maître à danser, à ce damné viveur qui abusa de ma faiblesse pour vous planter sur ma Beauté ? Moi fille d'un Garde du Corps, etc., etc. Quelle honte !)

Oui, Nous avons des plans magnanimes, et du moment que votre « crapule de père » Nous coupe les vivres (car il rêvait d'une femme qui ne montât pas sur les planches, l'insensé!), vous commencez à nous peser singulièrement en vue de leur réussite, Monsieur le Délicat !

Longtemps, nous avons pensé vous conserver par devers Nous, pour attirer sur Nos infortunes atroces de demoiselle noble chue de son blason

et dépouillée de son patrimoine inconnu, la pitié des belles familles, voire des gens du commun.

Ceci n'a guère donné, en dépit de multiples démarches auprès des intendants et concierges du noble Faubourg, qui Nous regardaient Fcomme une aventurière et se refusaient à transmettre nos doléances à leurs invisibles maîtres, bien que Nous vous poussions, devant Nous, la pointe de l'ombrelle ou du parapluie dans vos damnées petites fesses, comme le vivant témoignage de Nos calamités !

Nous ne sommes ^tombés que sur des couples de larbins en retraite et gâteux, qui achevaient de mourir, en bavant, sous les tuiles d'une mansarde de la rue du Bac où on les avait remisés. Rappelez-vous qu'on Nous avait renvoyés à ces débris ; certains affirmant qu'ils avaient peutêtre connu, dans les Autrefois, l'ombre de l'embryon du cousin de votre grand-oncle, l'Amiral. Ces invalides nous examinèrent comme des veaux, et nous ne pûmes tirer de leur ruine que d'intermittents filets de salive.

Battue ici. Nous avons cru devoir vous garder pour plus tard, lorsque vous seriez en âge de travailler, « de rapporter », afin d'entretenir Notre fainéantise sublime et Nos indiscutables supériorités. Mais, en réfléchissant, Nous Nous demandons si vous rapporterez jamais, quoi que ce soit. Vous avez une mine de déterré, tout présage que vous ne ferez pas de vieux os et que vous vous en irez dans l'autre monde, en Nous soulageant de votre présence, car vous êtes Notre

« boulet )), Notre« porte-guigne », soyez-en convaincu à jamais.

Si tant est que vous devez immanquablement périr, la Divine Providence consentirait peut-être à Nous débarrasser de vous un peu plus tôt qu'Elle n'avait décidé, « insipide avorton », « fils d'ivrogne », « chameau ».

La Divine Providence ne peut qu'approuver Notre corrodante envie de montrer, par n'importe quel moyen. Notre royal derrière aux foules : c'est Notre sentiment.

Rien ne dit qu'en facilitant un peu sa volonté, Elle ne nous seconde dans Nos vœux d'indépendance et de fortune : une Femme comme Moi, une ceci, une cela... noble et belle... née pour le luxe et les applaudissements, comment donc !

Vous devriez bien. Monsieur le Délicat, exagérer jusqu'au dernier souffle, votre délicatesse et l'exhaler au plus tôt. Le jour où cet événement se produira, quelle jolie lettre, j'expédierai au scandaleux personnage qui vous a fait !

« Monsieur,

« Votre enfant est mort. Le dernier lien qui Me « retenait à vous est rompu. Foutez- Moi la paix « désormais, Je vais faire du Théâtre. En attendant, « envoyez-moi « de quoi » pour V enterrement.

« Adieu. »

Angélique de Saint-Scolopendre, Marquise de Tirlapapa7i-Eibbon-Ribette, fille d'un Oarde du Corps sous Charles X, nièce d'un Amiral Pair de France, indigne d'un pochard et d'un goujat de votre sorte.

Bien, mais comment obliger la Divine Providence à seconder Nos desseins ?

Oh! Une idée! Justement. C'est cela. Dieu nous le dicte. Ah ! Ah !

Nous allons faire faire à Notre « avorton » une petite commission... oh ! pas bien loin... là, de l'autre côté de la rue, si active, si pleine de camions, d'omnibus, de calèches et véhicules de toute espèce.

Jamais il n'est sorti seul. A Londres, sa « canaille de père » le tenait par la main, le garait même des brouettes et ne l'eût pas lâché pour un royaume. A Paris, ça sera plus commode, il est poltron, abruti, faible, il est empoté de ses membres, il a une légitime terreur des fiacres, ça sera bien le diable s'il ne lui arrive pas quelque chose. De ma fenêtre, je surveillerai « l'accident » , et , quand je verrai ramasser son petit corps en marmelade, je dégringolerai mes étages, je m'arracherai les cheveux, je hurlerai, jouerai le désespoir le plus complet, menacerai de courir au fleuve, enfin, je beuglerai tellement que chacun dira : « Pauvre mère ! » et que la foule attroupée fera une collecte. Comme cela, je serai délestée de mon « boulet ».

Et Madame de Saint-Scolopendre, se figurant la scène, verse un pleur anticipé sur le prochain cadavre de « Fil-de-Fer » qui, en ce moment, joue avec un petit mirliton.

C'est dit.

Forte d'une résolution indestructible que lui dicte l'âpre volonté d'être libre. Elle se lève, et durement commande à « Fil-de-Fer: : »

— « Allez Monsieur, allez me chercher un quart de pruneaux chez l'épicier en face... Voici des sous... descendez...

« Fil-de-Fer » balbutie, en prenant les sous :

— {( J'ai peur de traverser la rue...

— « Obéissez-moi sans discuter, entendez- vous, cochon? rugit Madame de Saint-Scolopendre, et, en le poussant sur le palier, Elle ajoute :

— « Dépêchez-vous et... ne vous faites pas écraser \ »

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