‹ Fil-de-ferChapitre 8 sur 30 · TIQUE DES PUTOIS. — LA CEINTURE · texte numérisé non relu

TIQUE DES PUTOIS. — LA CEINTURE

Petit à petit, le cœur battant à l'idée d'affronter la chaussée et le tourbillon des voitures, « Fil-de- Fer » descend les six étages.

Arrivé sur le trottoir, il inspecte la rue et vise l'autre côté. Deux ou trois victorias se croisent, des fiacres . accourent en tournant la rue Royale. Dans le haut du Faubourg, il y en a une foule d'autres qui partent, s'ébranlent, roulent.

« Fil-de-Fer », qui avait déjà mis le pied sur le pavé, recule, et revient à son refuge.

Des grandes personnes, qui voudraient traverser aussi, stationnent et hésitent comme lui.

Comment va-t-il s'y prendre ?

Et voilà des camions lourdement chargés, et encore des camions, et voilà, en haut comme en bas, des omnibus, encore des fiacres, des calèches rapides avec leurs chevaux aux harnais niellés d'argent.

Et cela ne cesse point, part de l'ambassade d'Angleterre pour aboutir au carrefour dangereux. La

JIL- DE-FER

circulation est intense, affolante, et les grandes personnes, qui espèrent une éclaircie, remontent plus haut.

Elles ne vont pas chez répicier,"elies :B'épicier qui est là, à portée de la main pour ainsi dire. « Fil )) tente encore une fois ou deux de quitter son abri. Qu'imaginer ? Voilà un attelage de mgitre qui le frôle et dont la roue l'éclaboussé.

Un peu plus il était accroché.

A un certain moment, il croit pouvoir s'élancer.

Impossible : ses jambes tremblent, son cœur de six ans bat le tocsin, l'avertit qu'il est affreusement menacé, et, s'il ne se retenait, il se laisserait choir là, sur l'asphalte, et fondrait en larmes.

Oh ! la voix de l'Instinct qui lui murmure à son unique oreiUe : — « Ne traverse pas, mon ami, attends encore un peu, tu passerais sous des roues ou serais piétiné par des sabots ».

(( Fil-de-Fer » attend, attend dix, quinze, peutêtre vingt minutes et ne peut vaincre ses appréhensions.

Soudain, il se dit qu'Elle, Elle le surveille peut-être ? Il lève la tête. Oui ! Oh ! Seigneur ! An sixième, là-haut. La toison rousse se détache sur le ciel.

De sa fenêtre, comme sœur Anne de sa tourelle. Madame de Saint-Scolopendre guette curieusement le résultat que va donner la rencontre de son « boulet », âgé de six printemps, avec un Omnibus à trois chevaux.

Tout fait croire que ça n'est pas l'Omnibus qui sera hors de combat.

Horrifié, verdâtre, « Fil-de-Fer » ne prend plus garde à rien et part !

Miracle ! Il a passé et s'est engouffré chez le détaillant. A traversées périls il a filé, tel un malicieux écureuil.

— (( Ça sera pour le retour ! formule Madame de Saint-Scolopendre sans lâcher sa mansarde. »

« Fil-de-Fer « se fait servir les pruneaux, et, quand le sac est refermé, le commis-épicier lui en donne un par-dessus le marché qu'il prend dans le tiroir.

« Fil )) se met en devoir de le manger.

N'est-ce pas un pruneau innocent, légitime, donné gracieusement par l'homme à la blouse blanche ? Malheureux « Fil-de-Fer ». !

Une veine. Quand il doit retraverser la chaussée, il y a une légère accalmie dans la circulation. Cette fois, pas de dangers. Profitons-en vivement. Hop ! le voilà de l'autre côté de la rue, sous sa porte cochère, puis au sixième étage où Madame de Saint-Scolopendre déçue, au comble de la rage, l'attend comme la statue de la Vengeance.

Ainsi « le retour » n'a pas donné plus que l'aller et c'est à recommencer. Faudra-t-il qu'Elie se ruine en fruits secs pour atteindre son but ? Elle a observé les précautions, la prudence précoce de l'enfant. Est-il permis de tenir si fortement à sa peau alors qu'on est déjà à moitié mort ? C'est infernal. . vh-i

La Divine Providence s'est joué d'EUeTet n'a pas voulu seconder ses plans, rataplan. Elle lui a restitué, en bon état, son insidieuse « crapule », son « avorton », son « boulet », et la jolie lettre au

PIL-DE-rER

père ne sera qu'une chimère de plus. Allez-vous en .missive, rejoindre les vieilles lunes ! Suis- je une « andouille ? » En ce moment, il semble que son avenir théâtral soit foutu et Elle en est pour ses fausses larmes et son désespoir en simili.

— « Il va me le payer ! grince-t-elle. »

La porte refermée, Elle foudroie « Fil-de-Fer )>.

— « Vous en avez mis un temps pour traverser la rue ! )) -.

— (( Il y avait tant de voitures, gémitlla « canaille ».

— « Soit, reprend la Marquise, mais qui vous a permis de prendre un pruneau dans le sac et de le manger ? »

(( Fil )) exphque l'amabilité du garçon épicier. Il s'attire un :

— « Menteur! A votre âge, être aussi menteur! Vous l'avez pris dans le sac, vous dis- je : »

— « Jamais, je n'aurais osé, affirmée de nouveau l'enfant avec l'accent de la sincérité alarmée. » — « Descendez, et demandez vous-même si le commis ne me l'a pas donné par-dessus le marché. »

Ça serait trop commode.

Son innocence éclaterait certainement, et Elle, de quoi aurait-elle l'air ? D'une « andouille »? Insupportable hypothèse. Et puis, c'est une querelle d'Allemand qu'Elle lui cherche, parce qu'il a inconsciemment détruit sa machination.

— « ]\fenteur ! Voleur ! répète-t-elle. Ah ! vous mentez, vous mentez. Je vais vous apprendre à mentir moi ! »

Et, se saisissant de l'obstiné qui se démène,

crie d'avaïice, geint, supplie, lui embrasse les mains, Elle le déculotte, et, avec sa belle ceinture à boucle de cuivre. Elle commence à le flageller à tour de bras, sur ses piètres petites fesses et sur son ventre nu en employant cette lanière... du côté de la boticle.

Or, c'est trop d'émotions pour le hurlant « Fil-de- Fer », trop d'horreur, trop de sadique cruauté j Il n'en peut plus : il râle, demande : — « Grâce ! Grâce! et, croyant qu'Elle cessera s'il avoue, il déclare qu'il a pris le pruneau dans le sac, alors que c'est faux.

Triomphale, Elle gueule, en multipliant le châtiment.

— « Je savais bien, je savais bien que vous mentiez ! »

Elle va le tuer certainement « Fil » en est sûr... il se sent perdu... perdu.

Alors, une révolution s'opère en lui. L'épouvante, l'horreur, la douleur, lui fichent la colique, et, comme il arrive d'un jeune chat qu'on corrige, le voilà pris d'une diarrhée subite et interminable.

Ses petits intestins glougloutent, et tout son sang semble s'écouler par son triste petit anus.

Stupide d'étonnement, Madame de Saint-Scolopendre s'arrête, mais il n'en est pas de même de « Fil ». Il sanglote convulsivement, étouffe, hoqueté, saigne et se vide, tandis qu'une puanteur abominable s'établit dans le logement.

— (( Qu'est-ce qu'il lui a pris à ce cochon d'enfant ? murmure la justicière, déjà environnée

de matières. Comment arrêter ce déluge malodorant ? Lui enfoncer quoi, quel bouchon dans son piètre et désastreux postérieur ?

Elle prend « Fil » et le pose Elle ne sait où, sur le marbre de la commode. « Fil-de-Fer » continue de fuir comme un broc crevé.

Puis il est pris d'une syncope et tombe.

Quand il revient à lui, il est couché dans son lit. Madame de Saint-Scolopendre s'occupe, à l'aide d'un balai, d'un torchon et d'un seau d'eau, à nettoyer ses traces.

Alors « Fil-de-Fer » ferme les yeux et rêve qu'il va mourir, en noyant ^ l'Univers dans "! son ordure.

— « Pouah ! Que voilà donc une anecdote inélégante et nauséeuse. Monsieur ! » palabre certain Juvénal d'urinoirs, qui fait profession de n'aspirer plus qu'à la Beauté sempiternelle, encore que, sexagénaire, il soit affligé d'une incontinence légumineuse équivalente, attribuable toutefois^ d'autres causes. »

— « Je vous offre deux francs cinquante ! répond « Fil », et j'irai jusqu'à trois francs, si vous affirmez que c'est une belle histoire. »

— « Mettez cent sous et je crierai au génie ! s'empresse la célèbre Goule à jeunes gens. Je faisais l'âne pour avoir du son... mais je ne céderai pas de cinquante centimes... autrement, je continuerai à vous convomir à l'aide de mon style archaïque obtenu à grand renfort de Boissière... »

— « Je regrette alors, reprend « Fil », j'ai juré de tout dire de mes aventures, et comme je n'in-

vente rien, je suis obligé d'en fixer certaines plus ; pénibles. »

— « Cependant rassurez- vous, ô Moraliste, nous allons, si vous le voulez bien, passer à des épisodes moins breneux qui ne sauraient être, non plus, distraits de ma collection. »

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