LETTRE A W^^ MARIE LEMERCIER
tous restés en panne dans le vestibule. Nous avons traversé la passe, salués comme un pavillon, lui avec sa serviette et son chapeau melon, moi en grand uniforme avec toutes mes bananes sur la poitrine.
Ah ! Mimi î nous avons passé des années les pieds nus dans nos sabots. Pas de chapeau sur ma tête I pas de coiffe sur la tienne I oh I les tas de sable sur les quais de Brest ! quel plaisir de caracoler dans le sable jaune qui sent bon la mer. Et quand je narguais l'équipage d'un pauvre trois-mâts de commerce au fin bout du Petit Perroquet, ayant eu l'audace de me risquer en tremblant sur le pont, comme tu m'admirais I Illustrissime Lucien I qu'il vous plaise de vous carrer dans cette automobile ministérielle. Il passe devant, je le suis.
« Je serais curieux d'avoir l'heure exacte, me dit-il... Ah î voyez- vous ! j'avais raison de me considérer actuellement comme en retard. Nous le serons de trois minutes..^ De tous les mathématiciens, je suis persuadé que les marins sont les seuls qui se mêlent d'être bibeloteurs... J'ai aperçu une montre qui est ancienne, c'est certain. Dans quel port avez-vous déniché cette montre de fabrication française ? »
Pourquoi n'avait-il pas envisagé le cas d'héritage ? Ah I eh bien ! ne vois-tu pas, qu'ayant conclu d'une série d'observations à mes origines plébéiennes, il avait résolu le problème par la négative. C'est un présent de Violetta, ma petite sœur. Tu penses bien que je jubilais de placer ton pseudonyme dans cette auguste oreille. Entre sous l'eau par modestie comme un vulgaire submersible, ou bien que ton orgueil s'épanouisse aussi haut que le marchepied des vergues ! Ah I j'en ai récolté dans mon grand drain des compliments de ton génie. Briand t'a applaudi dans le Contour^ à la Renaissance. Ah ! çà I il paraît que tu es un des grands mâts de l'Art dramatique, alors, Mimi 1 A bientôt la Comédie-Française pour Mimi. Allons, embarque ton biscuit, mignonne, et loge ton
liamac dans le bastingage. D'autre part, il a fixé mon attention sur un point théorique d'horlogerie : il est vraiment très calé, tu sais. Il a même manifesté qu'il aurait fait volontiers sa carrière dans la mécanique ou la linguistique, mais ces messieurs ne laissent pas oublier qu'ils sont tous un peu policiers par l'effet du gouvernail. Voilà-t-il pas qu'il s'avise de me pousser en avant sur les opinions des ofTiciers. Tu sais si je me suis embarrassé jamais de l'étude de ces phénomènes surnaturels groupés dans la catégorie de « politique ». Devant ce joint d'articulation, j'ai fait machine en arrière en lâchant en bordée un compliment brutal.
« Je connais profondément le livre du lieutenant Lucien Lemercier sur L'Inégale répartition du flux des marées dans l'Océan Pacifique, a dit le Président de la République. Ne croyez pas que j'accomplisse un simple acte de courtoisie en accueillant son auteur à l'Elysée. Il serait inconcevable que le Corps généreux des officiers de marine, qui donne à la France une inépuisable avantgarde de héros capables de grande science et de grande âme, n'ait droit qu'à l'élémentaire bonne grâce du Chef de l'Etat. 11 a droit aux sentiments les plus forts de la nation à laquelle je m'identifie. Je m'unis de cœur avec notre magnifique marine, et j'estime nos excellents marins. Vous êtes, lieutenant Lucien Lemercier, non seulement un ofilcier sur lequel on peut se reposer complètement, mais un hy(h«)graphe et un météorologue des plus distingués. Je suis sûr que, dans les vicissitudes de votre mission à Tokyo, vous vous montrerez aussi habile et correct diplomate que vous êtes grand savant et bon marin. Je me reprocherais de ne pas veiller à ce qu'on protège vos travaux. Il serait indigne qu'on ne récompensât pas les services que votre dévouement va rendre à la France î »
Sonnez, trompettes ! pavoisez, honnnes du bord I tirez, canons I quelle audience particuUcre pour ton frère.
LETTRE A M^e MARIE LEMERCIER 175
Mimi 1 c'est fantastique 1 J'étais donc devant cet étincelant bureau Louis XVI qui a tenu une place énorme dans tous les magazines à photographies, qui a eu l'heur de voir défiler des cortèges de rois, de princes, de seigneurs. Ah I mais I mon beau Lucien, c'est qu'avec ces mandarins à boutons de diamants, c'est qu'il s'agissait de rester galant dans la discussion. Hélas I tu te rappelles avec l'acrimonieux tonton Georges, les soirs de chaudières, les soirs de crêpes et de cidre, tu te rappelles avec papa, le formidable papa, mes effrayantes fureurs quand ils méprisaient mes convictions. Allez 1 en avant, le seau d'eau pour caln\er mes crises aiguës de colère 1 Les gifles, c'était toujours mon succès I Eh bien I Mimi ? eh bien 1 Mimi ? eh bien ! aux yeux du Premier Magistrat de la France, mes avis ont brillé comme incontestables. Et puisqu'on ne m'a pas notifié par les signaux convenus la fin de l'audience, c'est donc que je ne déplaisais pas.
Que tu blâmes ou non cette coquetterie, j'ai la prétention de jeter la sonde dans un homme et de trouver le fond ; à ce système de pousser le fond avec la perche, j'attribue plus qu'à mes superficielles sciences hydrographiques et météorologiques, d'avoir fait le point avec d'excellentes données et de bons résultats dans ma carrière. Mimi ! si tu veux obtenir sans statistiques les éléments constitutifs d'un phénomène vivant bipède, fais donc d'abord des hypothèses pour savoir ce qui peut influencer invariablement son calme ou pour un maximum de joie ou pour un maximum de frayeur (nous disions au Borda : lui faire passer son hoquet). Pas besoin de recourir aux calculs de probabiUtés avec le Président Millerand. Avec lui, les variations brusques ressortissent au domaine du cœur. Qu'il y ait du frottement du côté de ses enfants, du côté de ce qui lui est cher, et voilà ! Regarde Briant, c'est une charpente métaUique. Pour déplacer l'aiguille d'une façon considérable au cadran d'un Briant, il faudrait des causes extérieures déterminées
par les luttes de parti et l'ambition. Millerand est une pâte qui s'échauffe par feu intérieur. Tel un de ces nobles pères qu'on peut coUationner sur des photos des tableaux de Greuze, tel un magistrat aisé dans un château hospitalier, Millerand dirait avec joie : « Tout ce luxe est à votre disposition 1 » Décidément, Minii I les lois de la logique sont une administration séparée des mécaniques vitales. Je suis sûr que l'idéal de ce père serait d'avoir tout ce qui lui est cher autour de ses bossoirs, tous bien d'accord : un appareil à compression, quoi I eh bien I c'est lui-même qui prend l'initiative de casser les filins par les bourrasques. Lui, brutal ? (pioi î du roulis dans cette pâte au miel ? des bordées de mitrailleuse distribuées par ce père noble ? eh bien ! oui I c'est extraordinaire. Et pourtant, par l'effet de sa large et invariable activité, ce chalutier secoué par de telles tempêtes, cette figure jadis rectangulaire mais escaladée par les tissus graisseux, arbore une majesté royale. O logique, qu'est-ce qu'un mathématicien connne moi pourrait comprendre à un homme, s'il n'était pas aussi observateur, étant hydrographe et météorologue ? Solitaire comme un rocher au large, et recherchant la société connne un paquebotposte 1 1 I \'ienne le silence, tant mieux ! non pas à cause de son large et infini travail, mais par destination du caUbre de l'homme qu'il est : un rocher solitaire I Ah I voilà un intellectuel moderne l l£t tu crois qu'on ne peut pas classer ilans la catégorie « intellectuel moderne » un seigneur exquis à tous points de vue, doux, intelligent, capable d'humour et d'amitié ? appréciant hautement les arts ? Attends un peu I à présent, et la montre ? mais elle a été de la fête I Non ! imagines-tu Brland me priant gravement d'exhiber le chronomètre du Vénitien Baldo I Vous voyez cette montre, mesdames et messieurs ? cette montre volée I eh bien 1 cette contrebande de guerre, celle brillante épave à la dérive 1 sa fantastique trajectoire l'a lancée en plein vol dans le salon de l'aniiral.
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Pendant un temps évaluable à sept minutes, le Grand Chef a dégagé sur elle la chaleur de sa forte main, et il a Musse sans larguer. Selon lui, l'origine de l'usage des montres est très lointaine puisqu'il l'attribue au xv® siècle. Oui, mais ce n'est que vers 1680 qu'apparaît le balancier à ressort spirale, perfectionnement du régulateur dû à Huygens ! Te parlerais-je, d'après lui, de Wheaston, qui a proposé le premier de transmettre électriquement le mouvement d'un pendule à plusieurs cadrans ? mais tu ne retiendras pas ça, Mimi ! Tu ne retiendras pas que c'est le grand roi Louis XI, en 1483, qui a confectionné des règlements pour la corporation des horlogers. Alors, à quoi bon ajouter qu'on exigeait neuf cents livres du candidat au grade de maître... En résultat !... Bref... rendons les honneurs au Premier Magistrat de la République française ! mais ce qui mérite de fixer l'attention, c'est moins ces données d'une valeur à déterminer que la cuirasse d'érudition qu'elle suppose chez notre Président. Ecoute ceci ! (pour qui a la certitude que la montre n'a pas son passe-debout, c'est bien réjouissant), vraiment, ces immenses cerveaux ont des coups de génie merveilleux ! Voilà-t-il pas qu'il me pousse une colle sur les antécédents de la montre et sur le propriétaire Lafleur ? Bien entendu, j'ai séché I Briant, lui, possède à fond son xviii® arrondissement, il l'a renseigné au sujet de la rue Gabrielle : un coin de verdure là-haut à Saint-Pierre-de-Montmartre. Ces deux hommes m'ont ébloui !
Et maintenant, là-dessus, en route, Mimi ! à destination de Brest et vive la cambuse à maman ! Rien ne m'attachait au port de Paris, puisque ma sœurette n'y brillait que par le nom glorieux de Violetta sur les affiches. Effectuons l'achat de six beaux pyjamas de soie jaunes aux Galeries Lafayette, d'un casque équatorial rue RicheUeu et embarquons-nous Gare Montparnasse en premières classes I
Voilà maman I ô flammes de ma poitrine, voilà Brest I
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Je ne réussis jamais à calmer l'ivresse énorme que mon uniforme fait jaillir en mère : elle m'inspecte î elle se recueille ! elle rit ! elle se recueille encore ! à la fm, elle pleure tout doucement de joie, de joie grave ! Ma phénoménale visite au Président, elle en a reçu la nouvelle avec indifférence (indifférence I tu as bien lu !) « Il ne t'a pas demandé de manger la soupe à la maison ? oh I en voilà un, par exemple 1 il se croit plus qu'un marin, donc 1 Tu aurais eu un bon fricot, là 1... » Le lancement de la montre n'a pas eu un plus éclatant succès près de maman que le Souverain. J'avais pris l'initiative de lui en faire présent de ta part. « Une montre en or, Jésus, Marie 1 qu'est-ce que je ferai avec cette monlre-là, mon Dieu I aller la perdre sur le goëmon I non ! non 1 je ne veux pas 1 Assez de Marie-Rose et de mauvais gars à Recouvrance sont à rôder pour mettre le grappin dessus ! » Quelle tristesse, Mimi, de ne pouvoir éclairer d'aucun soleil la i)ctite vie de maman I oui I c'est sur la soie de mon ciel d'été un vilain nuage ! Vainement j'essaie de faire pénétrer la fortune dans sa petite administration : à tous les coups elle s'entête, boude, se fâche. Pour cinq cents malheureux francs, ce sont des pleurs.
Allons I me voilà donc encore en stabilité de route sur la mer I Vogue tribord I vogue bâbord ! vogue la galère qui porte ton frère I Ah I sœurette I la vie du bord ne mérite pas de fixer ton attention I va I Quel est le théoricien analyste qui a posé cet axiome en principe que les unions maritales revêtent la forme d'une longue conversation de la poupe à la proue. J'adopte sa théorie ])our définir la vie du bord. O le plus étroit des horizons devant l'horizon du large î Un bâtiment, eh bien I quoi 1 ce n'est qu'une planche de coursive entre deux vagues, cette planche fût-elle revêtue de cuivre ou en palissandre, avec un tapis de luxe. D'abord, il y a des régions du cuirassé qui disparaissent de l'axe d'un officier. Pas besoi?! dos loii relies (en dehors du service de vérifications
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ou des manœuvres), des obus de 12 ou 32, des gargousses de 14, des canons, des hotchkiss, je pense I Pourquoi aller se balancer dans la chambre des lance-torpilles, dans les soutes, autour des machines, dans les cales, le magasin, les bureaux où les maîtres dressent la comptabilité d'alimentation. Ah ! qu'elle étouffe, Mimi, ma poitrine de lion rugissant dans ce carré des officiers, cette chambre et cet office où est le panneau du pont. Bien étroit, tout cela ! Pas si étroit que cette vie de popote I cette vie de fonctionnaire colonial plate comme une pauvre toue de rivière. Quelle occasion, je te le demande, de faire admirer sa hardiesse ! où l'appliquer ? Et dans quelle entreprise faire éclater sa promptitude, sa décision ? Ah 1 parle-moi des submersibles ! voilà pour un qui n'a pas peur des responsabilités I voilà le danger à braver I voilà les incidents à étudier 1 Ce que l'envie me prend de me spécialiser dans les submersibles I Alors, toi qui possèdes à fond l'orientation de mon caractère 1 tu en tires des conséquences ! et tu n'es pas dans l'erreur. Oui, je suis effrayant 1 oh I alors, en avant la lame de fond des acrimonies I les ruptures définitives avec ceux qui m'environnent 1 les agitations orageuses I ou bien je boude, ou bien je déclame avec ironie contre ces endormis en affichant la franchise et la bonne humeur. Ce n'est pas un remède pour mon foie ni pour mon cœur : sois persuadée que lorsque je frappe un autre que moi-même je souffre en moi-même, plus que le frappé. Oui, je suis effrayant ! je manifeste brutalement ce que je connais des imperfections des convives du carré : leurs propos agrémentés d'intellectualisme me dégoûtent, je le dis. Je leur notifie mon horreur pour leur parisianisme-ultra, pour La Fouchardière, le restaurant Prunier, les peintres fameux ou cubistes, leurs fanfaronnades qu'ils lancent sur les fortunes, les femmes, les orgies : « Mille francs de Champagne, mon cher I » ou : « De la drogue ? tant que tu en voudras ; quinze cents francs une petite boîte I »
Comme je sens quand je m'emballe que je suis bête et inconscient I et je ne peux pas y remédier 1 mais je te le dis, ma poitrine à bord I elle est sous l'appareil à compression. Dame 1 quand j'ai bien bouilli dans ma chaudière d'étuve à goudron, je me recueille quelques instants, et puis j'aplanis, je bénis humblement, je fais machine en arrière ; j'espère en l'amitié, en l'affînité, en rindifférence : je leur fais comprendre, enfin, qu'il y a en moi un autre être que celui superficiel et un peu aviné qui s'est adressé à eux. Mais tous ces intellectuels modernes sont fantastiques. Ah I oui I ils ont bien rehaussé leur prestige quand ils ont étalé la question qu'ils étudient et écrasé celui qui n'y est pas spécialisé. Ah î sales intellectuels 1 sales conversations d'intellectuels ! Décidément ! c'est gai la vie à bord. Tiens ! je te convie à t'intéresser à cet étincelant incident de notre vie de château. Ma foi, il se rencontre, dans cette histoire peu réjouissante, que ton auguste montre fait i\ bord son entrée en fonctions d'une manière étrange.
Sache donc que j'étudiais alors un perfectionnement pour mon anémomètre : j'étais désireux de maintenir le calme dans le fond de mon ûme — si j'en ai une I — nous nagions dans le Golfe du Bengale, au large des Iles anglaises de Nicobar, h six milles de la plus grande, (/est l'Equateur, Mimi I hélas I quelle chaleur. « Qui donc a enlevé ma montre de son coin par terre ? remarqué-je in petto. Bah I ça ne me gêne pas en ce moment I elle sera toujours la bienvenue quand elle voudra revenir I... «» Bonne occasion de colère contre le laquais doré de mes somptueux appartements, Yves, mon boy, mais mon labeur m'appelait et j'avais crainte que des embarras pour une futilité le dérangeassent. J'avais raison d'avoir confiance. Le Gall, un quartier-maître, excellent comptable large et court comme une hune, hautement apprécié des officiers, et tout à fait en famille avec les hommes, avait dans un de ces coups de fusées si fous de marin à terre.