‹ FilibuthChapitre 13 sur 18 · CHAPITRE PREMIER MADAME LAFLEUR, BELLE-MÈRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER MADAME LAFLEUR, BELLE-MÈRE

L'époque où la montre revient du Japon est l'époque où Tauteur écrivait à M. Dur. Vous ne vous souvenez pas de cette correspondance ? relisez l'introduction de ce livre. Vous ne vous rappelez donc pas l'histoire de l'armoire à glace ? oh I une histoire bien ridicule, vraiment. Hélas 1 les autres aventures de la montre le sont-elles moins ? Toutes les fois qu'on décrit les hommes autrement que dans des « postures héroïques « — et encore I — on les décrit ridicules. Nous disons « et encore », car on trouvera aussi fort ridicule que l'auteur se soit efforcé au perfectionnement de son ami Dur, alors récemment converti, c'est pourtant une « posture héroïque », ô inconséquent lecteur I M. Dur avait du penchant pour le bien, et pas de force pour le suivre. L'époque où la montre revient du Japon est l'époque où l'auteur eut l'idée de perfectionner M. Dur. Chacun a peur d'être ridicule en se conformant à des principes de vertu, alors que d'être sans principes, c'est être mesquin, c'est-à-dire ridicule. Permettez que l'auteur se félicite d'avoir fait toucher du doigt à M. Dur cette vérité : il était converti, mais pas encore digne de plaire à Dieu. L'auteur est lui-même un converti — oh 1 sans beaucoup de grandeur I — et il a du mal à changer sa vie. Apôtre par pitié de son passé I Et puis qui niera qu'il vaille mieux conduire un homme au bien qu'ailleurs ? « Vous êtes, lui écrivait-il, le portrait vivant de M™» Lafleur en homme de lettres ! » Pour éduquer cet enfant quadragénaire, il piquait son

amour-propre. Et le fait est que M. Dur réfléchit beaucoup. Il réfléchit même tant qu'il décida qu'il n'habiterait plus Paris.

C'est surtout après l'affaire du militaire, l'affaire qu'on ne contera pas, car ce livre est trop long, l'affaire de François Giraud et de la montre, que M. Dur a réfléchi. Cette M™® Lafleur, qu'il croyait bonne malgré ses vices, comme lui-même se croyait bon malgré les siens ! il était son bienfaiteur, or, au lieu de lui parler franchement des soupçons qu'elle avait sur un soldat déserteur qui se disait réformé et que M. Dur abrita parce qu'il était de son pays natal, elle les avait désignés à la police I M. Dur qui avait tant de fois habillé et nourri ses enfants ! Les renseignements que la police avait demandés sur M. Dur, elle les avait donnés mauvais, oui ! sur l'honnête M. Dur! 1 1

M. Dur souffrait 1 quoi 1 était-il vrai qu'il était pareil à cette ingrate ? Alors, toute sa vie il la repassa dans sa mémoire. Eh bien ! cette noirceur qui l'indignait dans le cœur d'une autre, il la retrouvait dans le sien. « Regarde, pensait-il, ta famille qui, jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, ne t'a pas abandonné, combien de fois l'as-tu blessée ? et après ! tous ces Mécènes qui t'ont plus ou moins généreusement entretenus, tu as été ingrat envers chacun î Souviens-toi du riche et bon M. Plantin I tu l'as insulté j)ar pose d'artiste î souviens-toi du superbe M. Berthany dont lu t'es moqué publiquement pour faire le spirituel ! souviens-toi de l'humble et doux M. Blanchon que tu ne salues pas dans les rues I Avant de nous plaindre de nos voisins, |)alpons-nous I Je suis bien forcé d'avouer (|ue je ne vaux pas mieux que M""® Lafleur I Voilà ! il rau(h'ait partir de Paris. Il y a des gens qui peuvent y vivre avec la conscience de leurs actes ; moi, pas I » M. Dur pensait à peu près ainsi.

Dans la pauvre maison de la pauvre rue Gabrielle, la chambre de M. Dur était toujours la même : vieux murs de plâtre, vieilles planches aux murs pour les livres, et

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cette table achetée à un laitier jadis. Il n'y a d'inaccoutumé que cette armoire ! une armoire à glace chez M. Dur ! elle trône devant le vitrage de l'alcôve. Autrefois, le lit était un sommier de fer dont les ressorts s'élevaient comme des serpents, maintenant c'est un lit pliant de toile. Les livres sont tout neufs : et pas longtemps les mêmes. Les auteurs lui font offrande de leurs livres, mais ses amis les prennent. D'ailleurs, dans les jours de misère, il en a vendu. Il n'en souffre pas. On dit pourtant qu'il est sensible. Sensible ? rien, pas même la faim, jadis, n'a fait souffrir cet homme sensible, rien que l' amour-propre. Pas possible que ce doux, ce mondain, soit un vrai barbare. Oh ! cette vie étroite, intense, accrochée avec l'ardeur du désespoir à un désir, puis à un autre I M^^^ Lafleur est bien comme il faut, elle marche à petits pas, et vite : elle a l'air aimable et suffisant. C'est la caricature de M. Dur. Cette personne pudibonde, même si elle était riche, serait une sauvage affamée aussi I Ils ont le parler bref, bien qu'ils soient bavards. Quelles méchancetés I quelles indignations ! pourtant, ils se croient bons et le sont. Ils ne savent pas toujours ce qu'ils disent et se mêlent de ce qui ne les regardent pas. Ils ne voient clairement que ce qui est devant eux et ne pensent pas à autre chose, pourtant on les croit malins et ils le sont.

Ma foi, non 1 rien n'est changé en M. Dur : comme autrefois, il fait la charité en maudissant ceux qui le dérangent ; il aime ses amis et en dit du mal comme autrefois. Rien n'est changé que ses cravates qui ne sont plus bariolées, et ses mains qui n'ont plus de bagues. Il se sent à l'aise quand il sort d'une église, lui qui n'a jamais été à l'aise dans un fauteuil ou dans un lit. Parfois, aussi, il récite en français ce poème de V Anthologie : « Nous sommes de l'Eubée et nous reposons sous les murs de Sparte. Ah I que nous sommes loin de notre patrie I » Alors, il s'étonne de l'avoir récité. « L'église le matin et la bombe le soir I » dit, de sa fenêtre, la mendiante naine.

La bombe ! non, certes ! dans le monde, M. Dur ne danse plus, ne chante plus et ne boit pas après minuit, à cause de la Sainte Communion. Et puis, M. Dur ne fréquente plus le monde de « la bombe », comme vous dites, M"« Virginie... Et voilà qu'il reçoit ces lettres « Vous êtes le portrait de votre concierge. »

Le prétendu réformé était un déserteur. Il regarda la montre, et M™« Lafleur alla trouver des agents pour leur dire (fu'il y avait un militaire chez M. Dur qui voulait voler « la montre de père ». Les agents arrivèrent trop tard. A l'idée que M. Dur aurait pu aller en prison, M™e Lafleur pleura en riant ou rit en pleurant. De nombreux inspecteurs de police ne quittèrent plus la rue Gabrielle. Est-ce pour leur plaire qu'elle crut devoir donner (les renseignements mauvais sur l'innocent M. Dur ?

f< Vous êtes le portrait vivant de M»"® Lafleur I » Cette phrase devint comme la conscience de M. Dur qui n'est jamais sûr de lui : « Alors 1 moi aussi I est-ce que je suis efl'rayant d'ingratitude? c'est curieux! Alors, j'aime mieux quitter i*aris I Sincèrement, j'ai un désir effréné de ne plus me torturer. Je compte bien (pic (fuelqu'un me donnera des tuyaux pour un endroit au grand air avec des gens purs I » M. Dur prend brusquement des résolutions aussi graves, mais il lui faut des mois pour s'accoutumer à une idée et des semaines pour trouver de l'argent.

« Je ne vous dérange pas ? parce que, vous savez, je peux revenir. C'était pour vous dire un secret, lù I 11 y a qu'Alfred se marie : oh! mais, alor< iw.nr ,],- vmi. pns pour de rire, comme tout le monde.

— Sûrement, tel ([ue je le connais, Aiireu n cj)ouse pas une |)ersonne de mauvais genre, dit .M. Dur.

— Oii ! f^a ! comme <> connue il faut », on ne peut rien dire contre elle 1 elle n'est pas éparpillée k tort et à travers. Ça 1 1 ! Premièrement! elle n'a jamais quitté son domicile dans sa famille, dans le Berry ! et d'une î ! I ils sont cultivateurs 1

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