CHAPITRE II U ON CLE GEORGES
— Tu sais pas jouer à la marelle, dit Mariette. Regarde ! on fait des jolis petits traits blancs sur la cour, et puis on écrit gentiment « égout » en bas, « ciel » en cercle, et puis, là, on peut mettre Marseille, Sibérie, Prusse, Mexique,., ce qu'on veut. Moi, je sais écrire, Alice ne sait pas... à quatorze ans 1
— La maîtresse a dit que ceux qui ne savent pas écrire deviendront des bandits : c'est ceux qui vont sur les toits au cinéma pour voler dans les maisons, dit une petite voisine. Alors, tout le monde sera bandit ici. A treize ans, plus moyen d'apprendre, faut donner la becquée aux autres.
— Ah ! le cinéma I c'est bath I brave cinéma ! c'est vrai que c'est des morts qui marchent dans le cinéma ? \i
A l'étage, la mendiante naine soulève les chiffons de sa fenêtre et de son manteau.
« C'est abominable I vous n'avez pas le droit d'amener toute la racaille du quartier. A cinq pour empoisonner les locataires, ça n'est pas assez I attendez donc : ça n'est pas fini ! je vais le dire à ta mère, Mariette, que tu salis la cour. Oh I quelle maison I eh bien, non 1 ça ne se passera pas comme ça I
— Pour ce qui est de la cour, mademoiselle Virginie» dit l'Italienne au premier en face, il est bon de dire qu'elle ne peut pas être plus... fantastique qu'elle est... enfin I... les choses iront comme elles voudront...
— Eh I la fille là l sale Italienne 1 va donc te marier
avec ton individu dans ton pays, gens à couteaux I est-ce que je vous parle à vous, macaronis I vous venez empoisonner les travailleurs, fainéants que vous êtes.
— La naine I eh I petite main I poupée I la poupée ! hurlent les enfants que leurs cris font sauter.
— Mariette 1 Léon 1 avec ces petites querelles mesquines, on brûlerait la maison. Tout compte fait, c'est une pauvre vieille qui a des infirmités, dit Maurice.
— Maurice est raisonnable, dit M'^^ Virginie, lui 1 c'est un garçon de conduite I tu réussiras, Maurice I bien que tu n'aies pas de religion. »
Manette pousse un caillou du pied et ses cheveux des deux mains.
« Le bon Dieu I ah 1 ah I ah I
— Oh 1 la sale grognasse 1 dit, du rez-de-chaussée, M™^ Chaîne, qui, dans une lettre que M. Dur écrivit, notifiait à un ministre d'Etat le souvenir quinquagénaire de leurs relations et sa misère présente.
— La Mouche 1 elle ne te donne que quarante sous par jour pour m'insultcr, c'est pas assez I Oh 1 c'est un beau métier que tu fais-là ; frapper des coups dans le mur pour empêcher de dormir une honnête fille la nuit. Elle démolirait bien la maison, la communarde. Mais, laissez faire 1 j'aurai ma revanche 1 tu crèveras subitement. Dieu est juste. Je serais bien étonnée qu'il abandonnât les siens. Quand j'habitais les Champs-Elysées, je communiais quatre fois la semaine.
— Le diable ta mis le grappin dessus : il ne te lâche plus, dit M™« Chaîne.
— J'étais simplement mise, mais coquettement : la commodité et la qualité. J'en ai trouvé des occasions de mal faire : je préférais mon devoir. Eh I la fille qui fume I vous n'avez pas le droit de rire. La comtesse Ferynski m'a poursuivie pour me faire enfermer dans un couvent : le fiacre attendait et le cocher 1 •
Les exclamations de l'accorte concierge annoncent son retour à ses enfants et l'heure du déjeuner à M. Dur.
« Ma clef est bouchée ! non ? peut-être ? non I à tout hasard, on peut dire que c'est encore M"« Virginie I
— La pipelette I sale race 1 vous avez le malheur sur vous, la pipelette, oui I il n'y a rien à faire avec vous, vous n'êtes jamais là I
— Quand on ne travaille pas, on se met une ceinture contre le ventre. Et mes gosses I
— Des fruits 1 des desserts I ça vous contente comme un personnage de marque 1 mais à vos pauvres enfants, vous ne leur donnez que des ordures I les pauvres enfants I
— C'est entendu, allez I c'est bon I je vous promets qu'ils ont bien à manger.
— Faites la douce, oui, ma vieille I on sait bien où vous allez le soir ! ivrognesse ! attendez donc, ça n'est pas fini. La femme du propriétaire saura tout et la concierge perdra sa place. Vous n'avez pas le droit d'insulter une pauvre malade de soixante-dix ans, pourriture ! je suis saine de corps, moi I
— Ça va bien 1 oh I »
Quelle patience a la concierge 1 N'étaient la gourmandise d'alcool et de chair et certaine brutalité immonde, la concierge serait une sainte martyre, n'étaient la colère, le désordre, et cœtera, et cœtera.
La rue Gabrielle n'est pas un quartier moderne. Ses villas à terrasses lézardées semblent construites pour le repos : des travailleurs bien pauvres les habitent. Les savates des vieilles, les piaillements d'enfants autour de l'arbre qui cache l'hstde Paris, un jouet oublié contre le mur du jardin suspendu qui la sépare du Sacré-Cœur de Montmartre, le passage difficile et remarquable du grand Béquillard ne sont point les signes de l'activité commerciale. Les mêmes escaliers qui séparent la rue Gabrielle de la vallée parisienne le font aussi à leurs sommets des accès larges qui mènent les voitures Industrielles et
les autos en haut de la Butte, de sorte que la présence quotidienne d'un camion de laitier et celle plus rare d'un fiacre automobile étonneraient les habitants s'ils ne connaissaient le détour de la rue Berthe et l'habileté virulente des conducteurs de véhicule.
Les amis qui visitent M. Dur dans ce nid d'aigle ont confronté leurs souvenirs de Naples avec celui qu'ils en en ont gardé. Pourquoi Naples ? la rue Gabrielle est chaste, monacale et laborieuse : la réputation de désordre qui est celle du pavé napolitain n'est pas méritée par le sien. Pourtant, un mari trompé y a jeté dans une fureur légitime, par une fenêtre, une armoire à glace et sou contenu. Pourtant, les traces laissées par des maladies sur le visage de dames paisibles attestent que leur passé fut plus vivant que leur allure actuelle. Pourtant, les hommes de la police ont attendu au bas des chambres meublées ceux à qui le charbonnier les loue et, jusque dans la maison de M. Dur, une dame Sevet qui nourrissait charitablement les enfants de sa sœur du produit de ses vols dans les magasins du centre. L'hiver enlèvera les feuilles que l'automne aura jauni et que le printemps fait pousser dans les terrains vagues et les jardins suspendus, les locataires des chambres à chaque terme changeront et non le papier de tenture qui les couvre, ni les fentes longues des maisons basses et jaunâtres. Constant et variable, le lever du <'»!"!' n',",i..ir.^ iviv «..iii.uiiv j^ lever des travailleurs.
« Eveillez-moi I dit la cuiKicif^i' de M. Uiir, qui ncLloic les cuivres d'une banque à quatre heures du matin, à M. Jules, un ancien cocher un peu infirme qui nettoie les voitures de l'Urbaine avant l'aube. Mon réveil-matin est cassé. Mes gosses encore, quoi I »
Pour rappeler l'heure de la messe aux chapelains du Sacré-Cœur, elle monte à la pension de ces messieurs vers six heures : elle les sert aussi à table. Elle donne le Jour au linge de certains clients et au lavoir, la nuit aux
hardes de ses enfants. Quand M. Dur rentre de ses soirées mondaines, alternant avec des nuits d'Adoration Sacramentelle, énervé sinon étourdi, il trouve la lampe de cette peu noble victime de la famille. La mercière, M^^e Vialard, qui accueille les journaux pour le plus matinal de ses lecteurs, fabrique des peignoirs ouatés. Les gracieux pourboires des bourgeois qui rémunèrent les peines de M"^ Maria quand elle leur apporte des sacs de charbon nourrissent un enfant auquel son père ne pense pas. La pieuse ^me Nave, l'épicière moins infirme que son époux, mais septuagénaire comme lui, remonte des Halles la nourriture d'une rue insolvable ; les casseroles de sa cuisine active endossent les plaintes de femmes et leurs manifestations vertueuses.
La nature avait donné un oncle aux enfants Lafleur. La loi en avait fait un tuteur. L'oncle Georges ne gênait pas autrui et n'aimait pas qu'on le gênât. Il était poli, prudent, réservé. Son esprit était correct, grave, petit, mince, propre, clair, habile comme sa personne. Volontiers, il raillait ce à quoi il n'était pas accoutumé et admirait volontiers le reste. Il était Parisien ; il ressemblait au défunt Lafleur qui l'était. Le voisinage de son habitation n'ajoutait ni au nombre ni au caractère de ses visites : il venait, en juge, non en parent. Il supportait avec patience les excentricités de sa belle-sœur quand elle l'appelait pour décider de leurs résultats. Il n'aimait ni le désordre de son logis, ni ce qui l'occasionnait :
« Bien !... bon !... bien I... va chercher mon oncle, Mariette ! on verra... on verra... », disait la concierge.
L'oncle Georges, qui savait que l'importance des cris dépassait celle de leur cause, attendait leur fin pour s'enquérir de celle-ci. Son emploi au Gaz, la mauvaise santé de sa famille, servaient d'excuse à ses retards. Il apprit la disparition d'Alfred et celle de la montre, la fugue du pauvre Maurice le jour même du repas qui en avait été l'occasion, mais il ne vint chercher le remède
50 MLlbLiii
au mal que orsqu'il était passé. Il jugeait qu'Alfred était digne de l'indépendance, tout en blâmant l'abus qu'il en faisait. Une certaine pitié pour le bâtard tempérait les semonces qu'il adressait à Maurice.
Ce jour-là, le sort de la montre l'intéressait plus que celui de ses neveux.
« Dans un lit, à l'hôtel, avec Mahaut et une bonne femme, et la bicyclette au pied du lit comme de juste, croyez-vous, hein ? mon oncle. Pourquoi voulez-vous, n'est-ce pas, que je supporte une chose pareille ? disait gracieusement M™<^ Lafleur. Ah I non I pas Maurice, il est trop jeune, ce serait exagéré : Alfred I c'est Alfred ! ne m'embrouillez pas, mon oncle I Ah I ah I ah ! comme c'est drôle 1 oui, je parle mal, je sais, j'ai jamais été bien intelligente. Maurice, alors, lui, s'est dérangé. Monsieur est resté deux jours dehors de chez mère parce qu'il voulait avoir l'os du gigot à grignoter et Alfred voulait...
— Tu mens, hurla Maurice, tu sais bien au fond de tes jambes que tu mens. Mère criminelle, si j'étais du jury, je te condannierais en Cour d'Assises, va, sale hypocrite. Oh ! c'est affreux ! mon oncle Georges I
— Allons I tiens toi, Maurice I dit l'oncle.
— Quand je vous dis le mal que j'ai avec ce petit mondc-lâ, vous voyez que je n'exagère pas, hein ? ça s'accorde bien avec le petit billet que je vous ai fait écrire l'autre fois par M. Dur. L'os du gigot I et il y a des imbéciles pour dire que je ne donne pas â manger ù mes gosses, mais ça n'a pas d'importance...
— Maurice, pour son garçon une mère ne ment pas, elle fait erreur. Erreur n'est pas compte : pas d'extravagance sans nécessité. Quand tu auras appris la politesse, tu sauras qu'on ne dit pas « tu mens », on dit « tu te trompes I » c'est plus décent. Ça ne se fait pas I ça gêne les personnes présentes. Rose I maintenant, pour ce qui est de la montre, diti^s-moi où «llo o<\ '^ iin«> montre
que grand-père Bastien a payé cent francs ! rien que l'or a une valeur double aujourd'hui : ça vaut la peine.
— Mais la montre est ici, elle est ici, elle est... Tenez !... elle ne sort jamais du buffet. Oh 1 ça ! jamais ! Où est-ce que je l'ai mise ? j'ai trouvé le moyen de la ravoir... est-ce qu'elle est encore perdue ? Ah ! c'est louche cette affaire-là I »
Maurice quitta sa chaise pour la brandir et l'eût brisée si un regard apitoyé et intelligent de l'oncle Georges n'eût fondu l'explosion bruyante en larmes : il alla cacher son indignation dans son coude et sur le mur de la rue.
« Rose, excusez-moi de douter de votre parole... vous connaissez ma nature... je ne crois que ce que je vois dans nombre dé cas. Dites la vérité en toute franchise. Garantissez-moi que la montre est ici, chez vous. Si vous l'avez engagée au Mont-de-Piété, je paierai ce qu'il faudra pour l'avoir, ça ne doit pas être trop onéreux.
— N'ayez pas peur, mon oncle ! elle est ici I mais ces cochons d'enfants bousculent tout dans le buffet. Ils l'avaient mise au clou 1
— Qui ?
— Mahaut et Alfred : ils étaient couchés pêle-mêle avec une bonne femme, mais moi, pas bête, je me suis rabattu sur la reconnaissance dans le tiroir, je l'ai chipée : tiens ! comme de juste, elle était à moi, n'est-ce pas ? oh I bien !
— Trois dans un lit... houm I ça n'est guère décent, bien qu'il y ait là plus de misère que de mal. Et la petite bonne femme? ça n'a pas fait un pli : vous lui avez dit son fait catégoriquement, c'était bienséant, mais prêcher les jeunes gens, malheureusement, c'est comme si on flûtait : ils se croient bien intelhgents en n'écoutant rien et ils prouvent seulement leur bêtise. Il faut l'éducation première.
— J'ai attrapé la bonne femme par le bras et, allez,
52 FILffiUTH
ouste ! foutez-moi le camp, et vlan ! je l'ai jetée dans l'escalier comme un paquet de linge !... ah ! la voilà I... elle était dans les chaussettes... et on dit que je n'ai pas d'ordre ! 1 I
— Prêtez-la-moi que je me rende compte I c'est bien elle I c'est bien la montre de grand-père Bastien. Regarde un peu, Victor 1 Louis avait fait graver son nom et son adresse à l'intérieur du boîtier. »
Comme la présence des étrangers adoucissait les extravagances de Rose, son beau-frère interposait entre eux dans les visites son ami, confident et collègue, Victor Lerat.
— C'est bien elle, dit Victor Lerat.
— Rose, je ne voudrais pas vous désobliger... écoutezmoi attentivement, réflexion faite, il serait sage à vous de me confier cette montre, elle serait en sûreté chez moi. Excusez-moi, je vous prie, vous connaissez ma nature ; je suis un homme prudent.
— Tiens ! et pourquoi donc ? ah 1 non, alors I ma montre ? tiens 1 la montre de mon mari 1 ah I non, mon oncle, alors ? N'ayez pas peur, elle restera dans le buffet, c'est moi qui veillerai sur elle, ainsi ! il n'y aura pas de casse 1 elle ne sort jamais du bufi^et.
— C'est une affirmation bénévole ! bien entendu, je n'ai pas le droit de vous mettre en demeure de me céder la montre : c'est le patrimoine de vos enfants, mais notez bien ceci : je connais la nature humaine. Quand vos enfants seront majeurs, ils exigeront la montre de leur père et, malheureusement, étant donné le caractère peu prévoyant de la jeunesse, ou ils la détruiront, ou ils emprunteront sur ce gage au Mont-de-Piété sans songer à la dégager. Vous-même, Rose, je ne voudrais pas vous désobliger...
— Ah I ah 1 ah I vous êtes drôle, mon oncle I vous êtes bizarre, je n'aurais pas cru que vous étiez drôle comme ça I
— Eh bien ! vendez-la-moi si vous le jugez bon, je
vous l'achète quatre-vingts francs, payables au comptant, deniers sur table, j'ai les billets dans mon portefeuille. Réfléchissez, Rose ! j'irai jusqu'à cent francs, prix fait.
— Moi, je donnerais bien cent cinquante francs pour cette montre, dit Victor Lerat.
— Tenez-vous tranquille, Victor Lerat I il n'est pas convenable que cette montre sorte de la famille : c'est un bijou d'héritage.
— C'est à vous que je donnerai les cent cinquante francs, Georges Lafleur. Vous aurez un bénéfice de cinquante francs net.
— Eh bien ! qu'est-ce qu'y dirait, père ? et Alfred, plus tard, qu'est-ce qu'y dirait ? Je ne veux pas avoir de reproches des enfants pour la montre, dit M™^ Lafleur.
— Je proteste que cette montre est celle de mon grand-père, le grand-père Bastien. Il est sérieux de dire qu'à la mort de mon frère aîné elle me revenait sans violence ni brutalité.
— Eh bien ! alors, depuis quand les enfants n'héritent plus de leur père petit à petit.
— Je suis leur tuteur : j'ai la garde de leur bien.
— Pourquoi que mon mari m'en a fait cadeau, alors ?
— Il n'y a pas de testament, ni de donation, ni rien de sérieux, ni de positif, je pense ?
— Eh bien I allons au commissaire I je préfère aller au commissaire tout de suite, pour en finir avec la chicane.
— Rose, modérez- vous ! je vous fais observer que c'est une affaire de justice de paix. »
Au commencement de ce livre, l'auteur a essayé de comparer M. Dur avec M™^ Lafleur, l'homme de lettres du 105, rue Gabrielle avec sa concierge. Il veut rabaisser ainsi l'orgueil de ceux qui mettent trop de confiance dans les distinctions sociales, car nous avons tous « notre M^^ Lafleur ». La concierge tient à sa montre, M. Dur lient à sa lampe I Les gens qui n'ont pas beaucoup de sentiments, quand ils sentent qu'ils en ont un, ne le
lâchent plus. Ils savent bien, au fond, ce qui leur manque, et que le sentiment passe pour estimable, et l'est en effet. Ne le mettez pas sur le chapitre de la lampe, vous en auriez pour longtemps. Ses livres 1 les dessins de ses amis I des photographies de famille, tout cela a été vendu, taché, gâche, prêté, volé, perdu dans les déménagements, mais sa vieille lampe, elle l'a accompagné dans tous ses déplacements, depuis ses études et au travers de toute sa vie de bohémien : il l'a tenue sur les genoux dans un fiacre, emportée dans une malle, arrachée aux huissiers. S'il était entré au couvent, il y aurait emmené sa grosse lampe de cuivre.
La répétition des mêmes arguments eût prolongé plus longtemps la conversation qu'elle ne le fût, si la dignité de l'oncle, en l'empêchant de frapper sa belle-sœur, n'eût calmé momentanément le désir qu'il avait de sa montre, et si la réflexion que fit M"^^ Lafleur qu'en perdant un ami elle perdait un protecteur, n'eût ramené ses efforts vers le sourire qu'elle croyait sa force. Le nom d'Alfred prononcé de part et d'autre, fut comme le drapeau blanc par lequel les combattants manifestent la volonté d'un armistice.
— Vous savez, au fond, on est obligé de dire que c'est la bicyclette qui a été le commencement de la dispute, n'est-ce pas, mon oncle I
— Il n'y a pas d'avenir sérieux dans h journahsme. dit Victor Lerat.
— Mon neveu n'est pas un niais, si ça n'en vaut pas la peine, il n'aura pas la folle envie de demeurer longtemps dans la vente des journaux. Je ne vois pas le mal qu'il y a à ce qu'il se rende compte de ce qui en est. Pour moi, il remarquera bien comment tout se passe dans son entourage, il fera l'innocent, et sans en avoir l'air, il aboutira â écrire dans les journaux, comme collaborateur réguher. Rien de plus beau I
— A-t-il son certificat ? dit Victor Lcrat.
— Mais, c'est moi, mon oncle ! Ils sont tous à quitter mère l'un après l'autre : Alfred, Maurice... vous voyez bien... qu'est-ce que j'ai fait pour que mes gosses me quittent ? Vous savez bien qu'ils ont tout ce qu'il leur faut. Je vous promets qu'ils ont bien à manger : du gigot et tout. J'ai lavé les affaires de mes gars cette nuit encore. Oh I la ! la ! la I la ! voilà Alice ! il y aura une place à lui chercher bientôt I Mariette entrera aux Pupilles de la Seine... pas encore... à Pâques seulement !... Il ne me reste que ma petite colombe, la grosse petite colombe à mémère, mon petit Léon, ce qu'il est gentil 1 on ne le prendra pas à mère ! et pourquoi donc qu'on le prendrait à mémère ?
— Dame ! c'est la vie I dès lors, à quoi sert-il ? la plainte est puérile et superficielle : ça ne vaut pas tripette... Finalement, pour la montre de grand-père Bastien, de la main à la main, c'est non, définitivement ?
— Je verrai... je réfléchirai. »
Les réflexions que la belle-sœur promettait, ce fut l'oncle qui les fit, elles le menèrent au juge de paix.
Le greffier du juge de paix donne gratuitement les consultations juridiques que les pauvres ne pourraient demander à ceux qui les vendent. Le Parisien Georges Lafleur aimait profiter des consultations gratuites. Les vices de sa belle-sœur lui semblèrent autant de droits pour lui à la montre : il en préparait l'exposé pour son entretien avec le greffier et sa préoccupation le distrayait : ni la compagnie de Victor Lerat, ni la verticalité d'un escaUer commode et incommode pour les habitants de la rue Gabrielle et ceux de la place du Tertre, ni l'aspect de ce carré d'arbres et de pauvres boutiques au travers duquel les gens de Paris, tous amateurs d'historique, voient son passé, ni les cailloux de la rue du Mont-Cenis qui percent à la fois la terre battue et les pieds des prome-
ncurs, ne s'imposaient à cet homme sérieux. A l'ordinaire, il plaignait le pittoresque du quartier compromis par des immeubles neufs énormes parce qu'il ne ressentait ni la surprise de leur apparition sur les plateaux, ni le comique de leur instabilité dans les ravins, mais il fallit à son habitude. Georges Lafleur récitait familièrement à son ami les résultats de ses méditations, autant pour fixer certains termes de son réquisitoire contre sa belle-sœur que pour jouir des compliments attendus. Il ne prit parti ni pour la Société Antialcoolique dont les affiches cachaient le bas des murs de la mairie, ni pour la réponse des exhalaisons à travers les vitres de vingt bars. L'oncle Georges ne railla pas l'église de Clignancourt qui dresse son humilité devant les pompes crasseuses de l'édifice municipal ; il n'admira ni la loge du concierge de la mairie pareille à un bureau de chef, ni les poussiéreux plâtres du rez-de-chaussée emphatique et envahi par les sueurs d'un quartier sale. Georges Lafleur songeait à la montre.
« Permettez-moi, monsieur le greffier, de prendre de vous, comme j'en ai le droit, une consultation juridique pour une affaire qui a son imi)orlance pour ceux qui réfiéchissent à la valeur et au prix naturel des objets. En définitive, sans vouloir pousser les choses à l'excès, c'est votre métier de faire aboutir les affaires, vous êtes là pour ça I dès lors, à quoi sert-il ?... Maintenant... ma belle-sœur est veuve, et comme effet de la mort de mon irèrc, je suis le tuteur de ses quatre enfants, et conséqucmment responsable naturellement. M"*^ Veuve Lafieur a ses qualités, bien entendu. Je ne veux pas la rabaisser. Ainsi, elle est travailleuse, elle se lève à quatre heures, nuUs elle donne tro]) obligeamment ce qui est à ses enfants, elle est bien trop tlésintéressée. Je ne dis pas qu'elle ne soit pas même supérieure à moi sous certains rapports, bien que j'aie toujours eu, je le dis sans orgueil, des facilités pour l'élude, notannnenl pour les langues et les mathématiques... j'aurais pu réussir, mais la fortune n'a pas
été sous ma main. En définitive, M"^® Lafleur ne vaut pas cher, d'abord elle boit, c'est une ivrognesse, ensuite c'est une personne relativement sale et désordonnée, on peut le dire sans exagération ; en troisièm.e lieu, elle ne connaît pas la valeur des objets ni la mesure, il en résulte qu'elle en perd un grand nombre. Elle n'a pas honte de sortir le soir pour courir les rues... Vous me comprenez, monsieur le greffier. Elle tape sur les enfants avec la canne de leur propre père ou bien, étant ivre, elle néglige de leur prépare? la nourriture. Enfin, elle est dissipée en paroles, en actions. Oh! vous ne l'apprécieriez pas ainsi si elle était devant vos yeux : elle est si convenable, si polie ! ah ! oui ! faut voir ça ! c'est le mensonge personnifié cette femme-là. Elle ment gratuitement ! Enfin I ça n'est pas une personne sérieuse.
— Bref ! vous demandez la garde des enfants comme tuteur.
— Vous n'y êtes pas, les enfants ne sont pas en question. Habitant moi-même la rue Gabrielle, je réfrène les excès de ma belle-sœur en voisin comme il faut : vous pensez bien que je ne manque pas à mon devoir de tuteur I Non I il s'agit en l'espèce d'une montre. C'est un objet d'une certaine valeur estimative et faisant partie du patrimoine familial. Je suis venu prendre une consultation sur ce bijou en or, car il a son prix par son ancienneté et par sa valeur intrinsèque en métal-or. C'est la montre de mon aïeul Sébastien Lafleur : ma famille est très vieille. Or, il résulte du caractère de ma belle-sœur, qu'elle laisse les enfants emporter la montre à l'école. Il est même à craindre qu'elle ne la vende un jour pour boire, qu'elle ne l'engage à fonds perdus. En un mot, et en conclusion, je voudrais qu'on me confiât cette montre pour la protéger contre les déprédations.
— Sur une citation et à son audience du mardi, M. le juge de paix rendra un jugement en considérant la qualité du demandeur et l'incapacité de l'autre partie. »
58 FILIBUIH
Autant le nom du conimibbaire et les visites qu'elle lui faisait semblaient ordinaires à M"^^ Laflcur, autant lui parut l'être peu celui de juge de paix.
« Oh I la I la I la I la 1 quel brouillamini I mais qu'est-ce que j'ai fait ? est-ce que je suis obligée de donner ma montre à l'oncle Georges ? »
A l'audience, de faibles balbutiements témoignent de son manque d'habitude des hommes si sa toilette et sa contenance le font de la connaissance^ qu'elle en a. (L'auteur se souvient que M. Dur venu en redingote comme témoin au Palais de Justice, ne put proférer une seule parole.) La propreté parfaite et les frisures de la concierge montrent de la confiance dans les pouvoirs delà séduction et dans les siens en particuHer, sa robe noire et son immobilité, la réussite habituelle de sa double comédie de respectabilité et de détresse, ainsi que le tabher bleu qu'elle arbore soutenu par deux enfants comme le pavillon de la pauvreté. M. Dur jouait aussi fort noblement de sa misère.
L'huissier appelle l'affaire Lafleur-Lafleur. Une des parties dissimule ses larmes dans un mouchoir pour les rendre plus évidentes. Les enfants laisseraient couler les leurs s'ils n'étaient hébétés. L'autre partie, serrée dans une redingote, ajoute ù raUilude ironique qui est la sienne devant les puissants du monde, celle de la morgue du coupable qui se sent fort.
« Voilà une personne qui se permet de détenir un bien qui ne lui appartient pas en propre. Il est pénible de constater que c'est ma bcUc-sœur. On n'est évidemment pas responsable des liens de famille, et je viens, fort de mon droit, réclamer...
— Heu I vos noms, ]>nii<>nis !.. luu I domicile ? profession ?
— Je suis M. Lafleur, Georges Lafleur, employé à la Société du Gaz, mon domicile actuel est au numéro 77 de
la rue Gabrielle. J'ajoute que je suis honoré de l'amitié du Directeur des Services de...
— Eh bien ! il est impossible, heu !... c'est impossible I... Georges Lafleur, que vous continuiez l'exposé de votre demande sur ce ton... heu 1 heu I II est essentiel que vous preniez un ton plus digne de la magistrature. Si vous avez des amitiés puissantes, montrez ce qu'elles prisent en vous, comme dit Pascal. Connaissez-vous Pascal ? »
Reprocher son incivilité au correct Lafleur I quelle humihation ! mais il est trop habile pour indisposer le maître du sort de la montre par de la colère. Quant à M™e Lafleur, elle ne démêle nullement les origines d'une immense joie et ne cherche pas à le faire. Ne reconnaîtriezvous pas là, feu M. Dur, vos manières de sentir.
« Heu I... voyez donc comme elle paraît émue, heu !.., Nous sommes ici pour protéger la faiblesse et l'innocence... c'est charmant... remettez-vous, je vous en prie, et veuiflez me donner votre nom I
— La concierge du 105 I le commissaire a ma signature, ainsi I Veuve Lafleur, avec quatre enfants et Angèle, alors, ma nièce. Mais alors, pourquoi donc qu'il veut avoir ma montre. Oh ! la I la I la I quefle gyrie I excusez...
— C'est touchant I voulez-vous... heu î... m'exposer, sans aucune crainte et longuement, l'objet de la demande de Georges Lafleur. Vous m'expUquerez s'il a des sujets de vous en vouloir en toute vérité.
— La... la... la... montre de père. C'est la montre de mon mari... Alors...
— Ah ! oui ! d'une drôle de façon. Remarquez bien, monsieur le juge de paix, que cette personne est réellement une illettrée stupide ; rendez-vous compte qu'on ne peut avoir confiance dans sa loyauté, vu qu'elle mentirait à l'occasion...
— Quarante millions de tonnerres, Georges Lafleur I je trouve... heu I ...de mauvais goût que, malgré mes ordres, vous vous obstiniez à introduire dans cette aflaire... heu...
un ton de passion. Sachez qu'en vertu de l'article 304 du Code Pénal, j'ai... heu I... le pouvoir de vous infliger une amende de deux à cinq cents francs pour trouble apporte dans l'administration de la justice... et j'en userai... heu 1... s'il me plait... je suis chez moi, quarante millions de... heu I... et je vous prie de vous calmer.
— Pour ce qui est de moi, je ne dois aucun respect à une personne qui a le tort de s'enivrer et de battre ses enfants, monsieur le juge de paix, il n'est pas dans la nature qu'une mère, au Heu de préparer la nourriture, aille courir à la nuit après l'amour et après la boisson. Dès lors, à quoi bon la respecter ? en définitive, j'ai été nommé tuteur des enfants et...
— Oh ! oh I le malhonnête ! gémit Rose Lafleur.
— Ah I... vous requérez comme tuteur la garde des enfants... grave I
— Pardon 1 monsieur le juge de paix...
— Très grave I vous ne l'obtiendrez que par des preuves puissantes de l'indignité de la tutrice naturelle. Testis unusy testis nu II us.
— Pour ce qui est de la garde des enfants, je dis ; « Pas du tout ! » Rien de plus beau, sûrement, mais je n'ai pas envie d'avoir ces enfants-là chez moi. Je vois que vous appréciez cette afTairc au hasard, je vais vous l'expliquer. Mon frère a laissé à sa famille une montre qui, outre sa valeur intrinsèque en or, a le prix de son ancienneté. Elle a été achetée pour ceht francs par mon grandpère Bastien Lafleur, en dix-huit cent quatre, chez Bréguet le grand horloger de l'époque... Ma famille est très vieille. L'or du temps a cin(| fois plus de valeur aujourd'hui. Eh bien, ma belle-sœur dilapide la montre.
— Fabuleux ! extraordinaire I formidable I qu'entendezvous par ces mots « dilapider une montre ». Votre langage touffu est incompréhensible.... impossible... heu I... je vois tout autre chose.
— Elle engage la montre au Mont-de-Plété, elle la
vendra au-dessous de sa valeur réelle pour satisfaire ses vices.
— Oh ! le malhonnête !
— Heu ! d'une façon absolue, il peut arriver cette chose banale, heu ! que madame, sans être en défaut, chargée d'enfants, heu î trouve en usant de la montre qui est le bien de ses enfants, un moyen de résoudre le problème difficile de la vie quotidienne, comme ils le feraient eux-mêmes. Cette gestion... heu I... comme nous disons en droit, est celle d'un bon père de famille. Pourquoi pas ? pourquoi pas ? pourquoi pas ? heu !... eh bien I
— Comment 1 mais c'est une pièce de collection.
— Impossible I heu ! vous baguenaudez avec votre vandalisme, monsieur, il s'agit de collections artistiques chez vos pupilles ?... heu !... ou de pain.
— Mais je suis le tuteur, je dois surveiller le patrimoine et c'est urgent, vu les déprédations.
— Je me doutais... fort bien î... heu !... Georges Lafleur, cette montre vous fait envie comme collectionneur, fort bien ! Tous les Parisiens sont collectionneurs. J'ai bonne envie de pousser cette affaire plus à fond que vous ne le désireriez, tuteur indélicat.
— Pourquoi qu'y veut la montre de père, alors ?
— Heu ! soyez tranquille, madame. Votre extérieur parle en votre faveur et votre, situation trouve un appui puissant ici.
— C'est trop fort.
— Je vous ordonne de vous taire, Lafleur. Il serait piquant que je vous aidasse à dépouiller une veuve, mille millions de tonnerre, heu... Combien avez- vous d'enfants ? cinq ?
— Quatre et ma nièce.
— Sa nièce I... c'est touchant I... quel âge a l'aîné ?
— Alfred I il a seize ans depuis le 21 novembre.
— Eh bien ! c'est magnifique I faites émanciper ce jeune garçon dans deux ans. D'ici là... heu I... conservez
cette fameuse montre, à moins que vous ne considériez comme avantageux de la vendre.
— Monsieur le juge de paix ! Comme tuteur, j'ai la gérance des biens des enfants.
— Eh bien I achetez-leur des rentes sur l'Etat. La cause est entendue, nom d'une pipe I allez-vous asseoir.