CHAPITRE PREMIER MADAME BURCKARDT, DITE LENA CALVI
« Notez bien que vous êtes ici comme témoin référendaire. Ce que vous pesez comme importance sociale, mon enquête m'en a assuré et par le moyen de mes yeux, tout simplement, je vous connais comme digne et honorable. Installez-vous dans ce fauteuil. Monsieur I votre nom est Baseilhac. C'est le nom d'une bien ancienne famille de Gascogne... vos prénoms sont Paul, Etienne, Alexis, Merry ; gentil, Merry I Ah I monsieur I elles sont de mauvais goût, les lourdes insistances de l'autorité judiciaire. Si, si I elles le sont I Que voulez-vous ? bien entendu, nous nous renseignons par de bonnes précautions. J'avais compris, dès le début, croyez-le. Voilà, me disais-je, un jeune homme qui a été accroché par une aventurière et il l'approvisionne de tout et de tout. Aussi, mes efforts furent-ils fortement intentionnés vers votre bien. Les femmes sont impitoyables. Pas de réclamations ? non I Houm ! vous jouissiez, avant le divorce, d'un hôtel bourgeoisement avec votre famille, sis 73, avenue X***, dans lequel hôtel vous étiez vous-même né le 16 octobre 1891 ; c'est une bâtisse traditionnelle qui a supporté vos grands parents. Pourquoi faut-il que, partant de cette affaire Lafleur, votre épouse légitime ayant eu des éclaircissements sur vos relations avec la dame Burckardt, ait engagé une instance de divorce en référé. C'est fâcheux 1 mais l'hôtel a été confisqué par votre épouse, la dot ayant été bel et bien mangée. Rappelons que la dame Burckardt se faisait appeler, dans les théâtres où elle exerce la
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])rolessioii d'ailiite ; Léiia C.alvi. (Jiaiinanl, ce pseudonyme, bien trouvé I mes compliments. Dites donc 1 elle est ])uissammen» riche, celte dame Lena (lalvi, cette actrice, c'est un lait d'enquête cela : i)rati(|ue et ])ositif. ICh bien I est-ce donc que sa situation fût un moment embarrassée, i)uis(iu'elle déclara vendre sa montre ? or, c'est vous qui êtes chargé d'acheter l'objet et au prix Tort ! Foutre ! une montre de sei)t mille six cent francs ! ce n'est pas un bonnet de coton 1 Bon I je pose eii principe (juc vous n'aviez pas connaissance des poursuites judiciaires dont la montre avait été l'occasion trois années au})aravant, mais je vous garantis que si M™^ Burckardt a trempé dans le couj), elle sera convaincue de recel. Bon 1 les poursuites judiciaires lurent rej)rises sur l'instance de votre belle-mère : je rappellerai comment et pourquoi. En elïet, ne sachant que faire d'un achat de complaisance, vous en avez fait un cadeau à votre belle-mère, i\l'"c la nuircpiise Estelle Dito de Courberoue. Ah I la justice lui doit une chandelle grosse comme le bras à votre belle-mère, car les bandits étaient bien trancpiilles avec leur non-lieu. M'"^' la nuirquise est donc capitale en ( ettc affaire à branches nombreuses et... sans doute, j'ajoute, dans quelques autres de votre vie.
— Très spirituel et très exact I
— .Je suis satisfait 1... ah !... or, M'"<^ la marquise aime ;i se rendre comi)te... Devant le nom gravé sur le boîtier,
Lafleur, 105, rue Gabrielle », la voilà mal à son aise. ( -e nom I cette adresse, hein ? Vous n'avez pas ressenti (le la gêne dans votre chair, votre sang, vos os, vousmême, monsieur Baseilhac ?
— Pardon ! monsieur le juge d'instruction, vous ne m'arrêtez pas, c'est moi (pii le fais de vous. Ah I ah I ah 1 \'olre renuucpie n'est pas é(|uitable. Pourquoi aurais-je douté de la parole de J.éna Calvi ? Si vous saviez conune
lie est calme, rélléchie, studieuse, vous le comprendriez. iJle me disait que la montre venait d'une tante de
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Constant, le valet de chambre. Voyons ! est-ce que j'avais à balancer devant une parole qui ne m'a jamais trompé ?
— Ail î ça, vous croyez donc ferme comme roc en cette fenmie ?... houm ! Poursuivons I... M™® votre belle-mère qui consolide une vertueus^e vie par une maturité sévère, et le sang-froid des femmes de tradition par la foi robuste des simples, devant honorer de sa présence une cérémonie du Sacré-Cœur, ce jour-là, fit une enquête au domicile indiqué par le boîtier de la montre.
— Oui ! son sang-froid î il lui sert à détruire l'harmonie de mon ménage. Elle ne pouvait voir sans colère le bonheur de sa fdie avec un bourgeois.
— C'est bien possible ! Je n'ai aucune objection à opposer à votre assertion, mais la question n'est pas là. Je disais donc que la rue Gabrielle est de niveau avec les fondations du Sacré-Cœur. Ah ! ah 1 M^^ votre belle-mère va faire connaissance avec la famille Lafleur I Là I elle la tient la queue de la poêle ! elle la tient la vérité, là ! c'est à savoir : 1» le vol de la montre à Angèle par Lhiaubet il y a trois ans ; 2» le non-lieu dont celui-ci bénéficia par un alibi ; 3° la montre demeurée introuvable et {o ^|me Lafleur et Angèle considérées comme deux illettrées malades nerveuses. (Bien entendu, M™^ Burckardt n'était pas encore en cause alors.) Voici donc M"»® votre bellemère au courant et serrant de plus près les responsabilités que l'autorité judiciaire elle-même. Que fait-elle ? eh bien I elle jette le grappin sur la cause des Lafleur, elle l'épluche comme un avocat.
— Pour m'être désagréable.
— Croyez à tout mon regret, mais ce motif ne constitue pas un éclaircissement, foutre ! le devoir de ïa justice est
ie féliciter M"*® la marquise. Simplifions I Par prudence, ;iu lieu de laisser l'objet litigieux à tripoter aux enfants Lafleur, elle le dépose au greffe. Elle ne lâche pas pied, elle est pressante près de M. le procureur de la République, elle insiste, elle exécute même son propre gendre.
— La douce créature I parbleu I m'atteindre I elle ne cherchait pas autre chose.
— Restez bien tranquille I il est établi que votre bonne foi s'imposait. Mais, monsieur, celle de M'"*' Burckardt ? Je vous garantis que l'avis de la justice est que les habitudes de cette gaillarde ne plaident pas la bonne foi. En conséquence de quoi, Constant, le compUce de Lhiaubet, a-t-il prérogatives et prépondérance rue d'Astorg ? Eh bien I alors que Constant était simple garçon de café dans une maison où l'on danse la nuit, cette dame a été émue par lui et pour savourer de plus près cette fleur du pavé, elle a constitué le « bock à l'as » homme de confiance. Quelle boue dans ces mœurs modernistes I
— Moi, je compare l'achat qu'elle fit à son domestique de la montre à celui que j'en fis à elle. J'apprécie comme une complaisance de maître à serviteur.
— Vous ne pouvez pourtant pas nier que nous n'ayons cueilli Lhiaubet et Constant dans l'appartement de la rue d'Astorg. Ce rapprochement ne constitue-t-il pas le noyau d'une bande ? Le chaulTeur d'une dame chope une montre, c'est le valet de chambre qui l'écoulé, et à qui ? à cette même dame, sa... maîtresse... la vôtre, plutôt.
— Oh I monsieur le juge d'instruction, vous n'hésitez pas à insulter une femme.
— Ah 1 I 1 l'honneur 1 l'honneur n'est plus en question dans l'enceinte du Palais. Il y a : l'autorité âprement condensée, le chêne de la justice.
— Vous hésiterez donc ù cire si incléiiinit ({iKnid \ "Us saurez les relations de cette femme.
— Soyez convaincu ([uc j'ai travaillé son dossier : il est gros, plus que vous ne croyez... Ah 1 jeunesse, qui ne se méfie pas de ce qui est riche et confortable. Je voudrais que vous fassiez un tour dans mon fauteuil, vous seriez très désillusionné sur les gens honorables. Ne vous confiez pas à cette femme, elle ne vous fera pas honneur. Regardezmoi ses moyens d'action : clic a fait tant et tant qu'elle a
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désassemblé votre foyer familial. Pour le moment, où est votre maison familiale ? Bien sûr que si j'avais la volonté de vous tourmenter, elle vous coûterait de plus en plus cher, Lena Calvi.
— Il est exact que Lena Calvi m'a toujours coûté cher : c'est une femme si incomparablement exquise t Je ne puis la croire complice de deux domestiques. Non I je ne juge pas ainsi !
— Dans la réalité, les criminels sont pétris de matériaux qui se contredisent. Vous avez parmi eux des intelligences assises, des épaules bien en place et qui sont coupables d'initiatives louches. Balzac et Dostoïewsky...
— J'ai étudié les rapports de la psychologie du criminel et du droit à l'étranger. On n'a pas de hardiesse en France ; la France n'est pas à la tête du progrès pénitentiaire.
— Balzac et Dostoïewsky ont fait entrer ces gaillards dans le roman. Dostoïewsky est allé beaucoup plus au fond des tempéraments que Balzac qni s'entête plutôt sur le drame. Ah ! Dostoïewsky I Balzac I quels bougres ! ce sont mes volumes préférés.
— En comparant l'article 316 du Code d'Instruction criminelle avec l'article analogue de la Législation italienne... »
Le juge, tenant à se montrer lettré et le mondain juriste, l'interrogatoire prenait brusquement le tour d'une agréable conversation. Elle fut close par des poignées de main.
La porte encadra Constant (Alexandre-Honoré- Jules), le valet de chambre de la dame Burckardt. M. Constant est aimé, aimé de sa patronne, aussi quelle fatuité ! la fatuité (lu rustre aimé î II regarde le juge de son œil impudent 'f le juge baisse les yeux. Il croise les bras, le prévenu, omme un campagnard qui attend cfu'on lui achète un \eau.
« Le paysan perverti de Restif de la Bretonne, pense le juge. Paysan, donc caractère lourd et roublard I »
Un greffier trace des barres à la règle. Un avocat rature des lignes. Le prévenu pense :
« T'es 'core ben frêle pour fourrer Constant en prison. Attends voir, chat en jupe, je t'en ferai des erreurs et des menteries 1
« Hem ! il est important de vous fixer sur les points suivants, à savoir : 1° que vous n'avez lieu de faire aucune espèce d'objection, aucune opposition à la vérité qui m'est connue, les renseignements ayant été assurés par les aveux de la dame Burckardt, inscrits au procès-verbal de son interrogatoire ; 2° que, en trompant la justice de votre pays, vous vous chargez, alors (ju'en l'assistant vous contribuez à votre élargissement.
— Ah I ah 1 vous l'avez seulement pas core interrogé, madame 1 Non ? si je vous mettais au défi de me le montrer le procès-verbal, que je voie le détail avec mes yeux. Osez dire si 1 Eh ben I montrez-le... vous voyez ben, hein 1
— Oh I quelle impudence I je n'ai jamais vu semblable audace en présence de l'autorité judiciaire. Remerciez la justice d'être patiente et lente à s'émouvoir, car je puis, s'il me plaît, rechercher dans ce Code la répression immédiate et Irndif îoimollo do voiro iiiipuch^nco. soiivonozvous-en.
— D'après quel nuiiuTo du i-odi* iiiu' j aie pas iv druiL de me défendre ? eh bien 1 montrez-le, le numéro.
— L'Anarchie I I ! voihi qui est assurément unique. Maître Lantcl, votre client signifie des conclusions comme s'il était inscrit au barreau I Veuillez vous asseoir I veuillez vous taire I moi, le juge d'instruction, je vous commets Tordre de vous asseoir, sur cette chaise de paille et de conserver le silence. Attention ! je vais vous donner lecture, maintenant, des renseignements sur vos vie et mœurs. La pièce est d'un poids terrible. Vos nom et prénoms sont : Constant, ^\Jexandre-Honoré- Jules.
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— C'est mon frère î Alexandre-Honoré- Jules est mon frère... précisément I »
Le juge hausse les épaules. L'avocat, qui dessinait, s'arrête pour sourire.
— Je poursuis... vous êtes, d'après les registres communaux de Beaulieu, arrondissement de Brive, né aux environs de ce chef -lieu de canton de la Corrèze, le 8 avril 1887, dans une famille de cultivateurs, gens de fatigue, de bonne et honnête tradition.
— Tenez 1 examinez ben mes papiers de preuve. Regardez les indices, car vous êtes responsable de l'erreur sur la personne. Moi, c'est Prudent-Marie-Léon ; mon frère, c'est Alexandre-Honoré- Jules.
— Je poursuis... à treize ans, rencontrant une ménagerie, vous y contractez un engagement. Vous avez développé largement et étendu profondément vos racines dans les bohémiens jusqu'à votre incorporation au 101® régiment d'artillerie. En plein cœur de la vaillance française, votre entêtement sur la route du mal contraint vos chefs à obtenir contre vous trois jugements des tribunaux miUtaires.
— J'écoute pas I J'ai bien dit tout le vrai du vrai, na I Alexandre-Honoré- Jules, c'est mon frère. Moi I c'est Prudent-Marie-Léon.
— Qu'en savez-vous ?... en supposant qu'il y ait eu vraiment erreur d'état-civil, qu'en savez-vous ?
— Hein ?... Ah ! si monsieur savait quelle racaille c'était mon frère ! Ah î quel malheur I moi, si pointilleux dans la chose de la délicatesse ! et c'est à moi qu'on lime pour me gratter le dos.
— Ecoulez-moi, mon brave homme I nous tenons pour assuré, selon les bonnes pièces ci-incluses dûment examinées, que Constant, Alexandre-Honoré-Jules — c'est vous — a vu le jour après l'union de Cléophas, cultivateur, et de Ténestine, cultivatrice, au canton de Beaulieu, arrondissemcDt de Brive, le 8 avril 1887.
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— Jujueaux ! puisqu'on était frères jumeaux I par- Lsuienne ! bé oui 1 Faites attention à bien suivre mon lil, ))uisqu'on était frères jumeaux, on est natif de la même Jieure.
— Nous avons la chance de posséder au dossier un aclc du décès de leu M. votre frère aux nom et prénoms suivants : Constant, Prudent-Marie-Léon qui, par sa |)résence, inlkme vos allégations. Vous n'êtes pas mort tl vivant, je pense 1
— Visez-moi ça I ce sera encore les moucherons de la mairie qu'auront pas fignolé leur besogne. Ah I l'humanité, in'sieu le juge. Alors, dans leur idée, c'est pas lui qui est défunt, c'est moi. Ah I ah 1 ah î Prudent-Marie-Léon est mort et c'est ma personne 1
— Vous avez déjà essayé votre système d'alibi familial à la caserne, bien qu'alors vous fussiez vêtu de l'uniforme national et que votre frère fut réformé pour faiblesse, monsieur Talhlète.
— Réformé, lui ? allons donc, ce gaillard-là ! c'est lui, va, qui a été se chauffer dans l'Afrique I moi, je ne tiens l)as, monsieur le juge ! c'est du gonflé, ça, plus sec qu'un lil de fer !
— Vous avez vendu la montre volée par Uiiaubet ("Antoine) à la dame Burckardt ? C'est vous le domestique
'c cette dame, certifié tel par elle, planté ici par l'enquête. NOUS, l'homme que nous tenons. C'est pour cette excellente raison, et pour d'autres, que vous êtes, vous, inculpé.
— Bon I et pourquoi dites-vous que j'y ai vendu la montre à madame I Si j'y ai donné par raison d'amour, (juelle preuve avez- vous contre.
— Oh 1 que vous êtes malin, vou.s ! niais la jumivc v.^î lin rocher, lloum 1 en cas de grave erreur dans les pièces de votre état-civil, je vous engage fortement à les faire nctilier par l'autorité compétente : le Conseil d'Etat, .lusqu'à preuve établie de leur fausseté, ces pièces font foi, môme contre vous. Si la preuve n'est pas admise.
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vous serez châtié pour tentative de faux dans Fétat-civil : vingt ans de travaux forcés (loi du 9 mars 1847). Bref, tout est pour le mieux. Maître Lantel, vous remarquerez que l'homme de campagne, si estimable sur son champ, installé à Paris pour manger ses quatre sous, trempe toujours dans les affaires horribles et les quartiers surveillés. « Pourquoi ? » se demandent le jurisconsulte et le philosophe. Le bon sens répond que le mal a un formidable pouvoir sur les simples ; les intelligents sont aussi les parfaits. Ah 1 prévenu ! à la mort de vos parents, souche de conscience et d'antique religion, vous avez paru souffrir une sérieuse et profonde douleur. Il était naturel que vous pesiez cette perte, mais voiis avez enterré votre douleur avec eux et, jouissant de vos droits d'héritier direct, vous en avez mangé les bénéfices dans une persistante et crapuleuse orgie où vous approfondissiez votre connaissance de l'argot. Quelle boue ! 1 î
— Mon frère !... toujours, mon frère 1 erreur n'est pas compte.
— Est-ce M. votre frère qui fut souffleur de verre, cardeur de coton, sellier, facteur-gardien-chef de bureau, valet du bourreau (oui, c'est un fait !), cocher de pompes funèbres. Un jour, vous dites que vous êtes chanteur à l'Opéra, parce que vous avez une forte et agréable voix ; un autre jour, que vous êtes un médecin qui a fait ses études à Odessa. Oh ! vous savez parler avec autorité. Quel repos les gars comme vous laissent-ils à la justice...
— Bc î c'te bêtise ! c'est votre gagne-petit, le pain et le beurre I
— ...Mais, avec de la patience et de la méthode, la justice vient à bout d'enlever les masques si solides qu'ils soient, et alors î alors, elle frappe î elle frappe violemment. Brocanteur, vous tombez sous les coups de la loi du 19 décembre 1850 contre l'usure et contre le recel, article 62 du Code Pénal. Mais vous nous échappez en vous servant, avec des fiertés audacieuses et des provo*
cations, des papiers de votre frère, et vous prenez la fuite dans une auto dont vous étiez le propriétaire et le chauffeur. Garçon au restaurant du Hanneton, rue Pigalle, vous êtes signalé pour votre autorité sur la patronne dont votre tenace volonté tend à faire votre épouse, et pour l'inconstance de vos amours. Les filles publiques, dont la noble présence est l'attraction de cet établissement, tiennent à solliciter vos audiences avant de se déterminer à jouer sur tel cheval de course, à acquérir tel bijou de prix (vous en détenez dans les poches), à user de tel narcotique ou à engager un amant. La patronne, faible femme jalouse, nous a, dès cette époque, abondamment fourni de renseignements. « Ah ! la salope I » hein ? vous avez trop de prudence pour lâcher le gros mot, il est inclus dans votre regard. Vos yeux vous perdront, Constant. Est-ce IM. votre frère qui nourrit l'habileté de séduire M"^^ Burckardt ? Cette jeune femme élégante, curieuse, eut l'explicable faiblesse de s'éprendre d'un beau paysan propre. Forcément ! une fois dans ce milieu..., on est subjugué par Vénus. Est-ce M. votre frère qui surprit les redoutables secrets de la dame, s'établit sur son intimité comme domestique, et fut l'origine des malheurs attachés à sa vie. Allons I essayez donc de pleurer I je sais ce que c'est I L'impudence n'ayant pas assommé un homme comme moi, vous me bourrez le crâne autrement. Complet I
— .1' pleure-t-y ? regardez mes yeux I c'est sec 1 non ! mais « un homme comme vous ». Ah I ah I je rigole plutôt. J' mettais ma tête en balancier dans mes jambes. J'réfléchissais que c'était point Dieu possible que vous ayez la visée du mal contre madame. Ah ! y aurait du lunuvius ! Je suis sournois quand on vise madame.
— Tonnerre 1 i)renez garde de m'indisposir, i.onsiaiit. Je tarde à vous faire agréer mes intentions, car le principal est d'abord de vous convaincre pleinement de votre ignominie. Prenez garde à vous 1 je suis rancunier et de
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réconciliation difficile 1 Quand le sieur Lhiaubet (Antoine) vous a cherché pour l'achat ferme de la montre volée, avouez que vous eussiez préféré que ce fût votre patronne qui l'achetât pour toucher une commission, vous faire faire cadeau de l'objet et procéder à une seconde vente.
— Ouais I je vise le fil que vous tirez, pour m' avoir m'sieu le juge ! Vous tiquez sur moi comme sur un marlou, un Satan, un de vos malfaiteurs. C'est froissant, mais y a du jeu dans votre mécanique, c'est pas raffiné, ça roule pas bien avec la vérité. Que malheur, mon Dieu. Eh I monsieur le juge ! quelle chance vous avez d'avoir tant d'instruction 1
— Constamment, votre projet intérieur comme moyen de vivre a été la prostitution de vos maîtresses. Une seule fut docile à votre autorité : le grappin était bon. Voyons, Constant, M™e Burckardt offrait de bons repas à des personnes puissantes, concurremment avec de redoutables ennemis de notre pays. Or, j'ai obtenu de cette dame cet aveu entier, à savoir qu'elle avait pris la coupable responsabilité de transmettre à ceux-ci d'importantes paroles arrachées à ses amis. En bon français, cela s'appelle trahison, espionnage. On a trouvé chez elle des lettres signées d'un ministre autrichien.
— Oh ! ça m'étonne ! Oui, je dois dire qu'il y avait des riches dans le salon, c'est sûr I oh ! la ! des généraux ! des têtes ! c'est sûr ! mais pour la manigance, je mets au défi quiconque de déclarer qu'il y en avait. Madame est bien trop grandiose pour la jésuiterie.
— Voyons I je conçois que votre attachement est si fort... je conçois... Voyons! maître Lantel, l'interrogatoire est clos 1 Greffier, donnez lecture du procès-verbal de l'interrogatoire, puis vous vous retirerez. Veuillez apposer votre signature soigneusement, selon l'usage, au bas de cette feuille, Constant. Là 1 nous voilà confortablement installés tous les deux dans nos épaules, maintenant, regardez-moi, Constant I Constant 1 soyez convaincu que
de sérieux renseignements conduiraient utilement la justice en faveur de votre patronne. Nous préjugeons souvent le mal plus important qu'il n'est dans le fait.
— La jésuiterie, c'était pas son genre. Je vous le dis, vous me croyez pas.
— Ah 1 ah I... hein ? est-ce que j'ai le pouvoir d'ordonner des poursuites immédiates, ou bien est-ce que je ne l'ai pas ce pouvoir-là ? Et l'usage de l'état-civil de M. voire frère, ce que j'appelle notre ahbi familial (faux et usage de faux en matière d'état-civil, vingt années de travaux publics) I et le commerce des stupéfiants accompagné de vagabondage spécial 1 C.ombien d'années de réclusion, Constant ? et la montre I la montre de la rue Gabrielle ? Ah I vous êtes un gars qu'on peut serrer 1 Réfléchissons ! eh bienl j'ordoime de ma propre autorité un non-lieu en votre faveur si vous parlez au sujet des rapports frauduleux de votre complice avec l'Autriche 1
— Monsieur le juge, c'est tel que je le dis I Constant ne cafarde pas par frousse ; Constant n'a pas froid aux yeux.
— Soit. Voici une proposition sérieuse d'engagement fenne. J'ai admiré grandement votre puissance de dissimulation, votre regard bien pesant de fils de la terre! votre attitude... noble... noble...
— Oui.
— Vous n'êtes pas embarrassé par de bien lourds scrupules, hé I de plus, vous possédez la comiaissance complète de plusieurs langues. Vous avez le sang-froid d'un fils de la terre, de l'ampleur, de la fermeté, du fond, hein ? Ah I la terre 1 la terre ! eh bien !... c'est une proposition d'engagement ferme... voulez-vous être attaché au corps de la police extérieure ? agent de police en civil pour l'étranger ?
— Ouais I c'est un l)iais cfu'est bien tranchant, je dois dire. Je m'aperçois que vous n'êtes pas une demi-bête. Vous dites derrière vos yeux : le domestique y ne mange
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pas le morceau, mais pour la prime de policier il jaspinera. Ben, comme policier de l'extérieur, je dis que c'est des mécaniques à démonter, des ressorts à vis, des gyries de M. D***, qu'elle veut pas avoir dans son lit pour y coucher avec elle, une vengeance de M. D***
— Psss I... M. D*** I ! ! M. D*** n'est pas une personne légère, c'est un homme de surface et de poids. Je prends note de votre déclaration. Houm î supposons maintenant que M^^ Burckardt, qui est absolument gênante, soit expulsée du sol de notre territoire français, consentezvous pleinement à la filer sous le nom de valet de chambre, avec rapports mensuels payés. Vous souriez ?
— Je me doutais de cette aiguillée-là depuis le petit commencement. Fine idée ! Eh bien ! topez-là : je suis engagé. Combien que vous donnez ?
— Demandez cela au chef de la Sûreté. Une bonne réception vous est réservée dans son cabinet sur présentation de la lettre que j'avais préparée. Bonne chance et forte méditation ! veuillez vous retirer I introduisez \fme Burckardt.
— Méfie-toi, Hélène ! c'est un Gaspard.
— Madame, installez-vous commodément dans ce fauteuil et reposez-vous. Nous devons nous entretenir longuement : toutefois, quel que soit le résultat tangible de cette importante conversation, un galant homme peut se dire touché par votre charme comme Paris, la ville de goût Test tout entière.
— Mon Dieu, monsieur, je suis très simple. Vos compliments m'intimident. On est venu chez moi à cause d'une montre précieuse que j'étais prête à rendre. On a renversé mes tiroirs pour chercher d'autres trésors plus captivants. Je suis dans l'anxiété, cette affaire m'enlève ma gaieté justement parce que je n'y vois pas malice. Que la propriétaire de la montre soit persuadée que je l'indemniserai généreusement.
— L'affaire de la montre Lafleur ? Ce n'est pas grand'-
chose : vous êtes la victime, sûrement, et non pas la coupable. Réservez votre force de volonté pour des choses plus redoutables.
— Mon Dieu ! vous m'impressionnez I dites vite I
— L'agrément de votre grâce jeune que j'apprécie aujourd'hui même, comporte une profonde force souterraine. Vous êtes difficile à pénétrer, c'est ce qui, joint à votre large esprit, à votre amour des arts, à votre expérience de la vie mondaine, à votre enjouement, attire dans votre confortable appartement des personnages de poids,notamment un ministre fortement amoureux de vous.
— Nonoche ? Ah 1 oui, eh bien ?
— Je ne prononcerai pas les noms redoutables. Malheureusement, vous avez fait le saut. Vous avez puisé, pour des personnes, celles-li\ ministres de souverains totalement ennemis de la France, puisé à des secrets — supposons encore que ces importantes indiscrétions sont des imprudences un peu lourdes — des secrets concernant, tant pis I je lâche le mot, la sûreté de l'Etat.
— Ah I ah ! ah I des secrets d'Etat â moi ! ! î d'abord où sont-ils 1 des secrets d'Etat 1 je suis si peu romanesque. Mais, monsieur le juge, cela n'a rien à faire avec ce qui intéresse ma compagnie. Pensez I des auteurs, des peintres, des gens de théâtre 1...
— Madame, vous riez devant un bien gros orage. I m suis surpris.
— Vous êtes surpris que les élucubrations de la haine me fassent rire. Ce serait dommage 1 II me serait oxtrrjiiemcnt difllcile de les prendre au sérieux.
— Et si les graves présomptions de la justice avaient été sanctionnés par des aveux prononcés de la bouche de Constant, Alexandre-Honoré-Jules, votre compHce.
— Mon vieux Constant ! il a ma confiance, toute ! injuriée! il serait le plus hardi de mes défenseurs. Alors, vous comprenez 1... Non I je serais trop bête d'être la dupe d'une ruse de police I Allons I
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— Notre acte d'accusation est établi sur une lettre autographe de la main de S. E. M. Cremnitz, premier ministre autrichien, lettre comportant des remerciements insistes pour renseignements fournis à l'armée et signalant la présence incluse sous les cachets de cinquante beaux billets de mille francs.
— Perfidie !... oh 1 il est impossible que des experts sérieux aient afFirmé une valeur à cette jonglerie venimeuse.
— Des experts ? les témoignages de confiance que vous tenez de l'Autriche sont nombreux, qu'en dites-vous ?
— J'ai des intérêts en Autriche, c'est vrai I Donc, pas d'experts ! et les cinquante mille francs ? explique-t-on dans quel double fond magique ils ont tombé. Je convoitais une paire de chevaux du Tattershall pour chasser, je les ai achetés ? non ? hélas I quel bonheur, c'aurait été.
— Cinquante mille francs ne pèsent pas lourd dans un intérieur où il n'y a pas un seul registre de comptes.
— Erreur I mes comptes sont très soignés, et j'ai de l'ordre. Simple remarque ! il paraît que dans certaines communications délicates, pour s'éviter des froissements, les illustres usent de langages à double sens, truqués, que sais-je ? vous me comprenez. Réfléchissez, monsieur le juge, il est évident que l'Excellence autrichienne a été bien légère pour une Excellence.
— L'enveloppe qui portait la lettre et le gros envoi d'argent n'a pas passé sous le timbre de l'Administration postale. J'en conclus que le tout a été déposé en vos mains par un homme à vous ou par un homme à lui.
— Je me croyais adroite, mais je suis une imbécile 1 comment j'ai une pièce formidable qui se retourne contre moi, qui devrait être mon idée fixe, et j'ai la faiblesse de lui faire place à tout risque dans l'un de mes johs meubles, au lieu de la brûler I Votre enquête sur mon intelligence vous a bien desservi. C'est inouï 1
— Pour ce qui est de mes patientes enquêtes, je me dis-
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pose à vous fournir la preuve irreirn«;:ii)k' lic la solidité de ma méthode. Ecoulez-moi avec attention. Nous avons tout le temps, hein ? nous sommes bien là, hein ? D'abord ! vos nom et prénoms ? Burckardt, Marie-Hélène-Sophie, avec particule ou sans particule ? il y a lieu à discussion sur ce cas. Votre Heu de naissance ? c'est Paris, au numéro 76 de la me dite Beaubourg. La date exacte de votre naissance ? le onzième jour du mois de décembre dans l'année 1886. Ah 1 dame, la justice est toujours un peu lourde dans sa rigoureuse exactitude, je le regrette. L'Autorité ! l'Autorité I la brutale puissance de l'Autorité judiciaire. Attention, ici ! Il y avait deux années presque jour pour jour que vous étiez sortie de l'union légitime de Sophie-Adélaïde de Chesseau et du Docteur Burckardt Théodulf-Odon, quand votre malheureux père, par un crime impunissable, le suicide, se priva de la vie sur notre belle terre. Ah I ce n'était pas un individu du vulgaire que M. votre papa : il avait élaboré une théorie très sérieuse longuement exposée dans de gros livres sur l'influence du Grand Sympathique et les coups d'émotions psychiques dans les mouvements péristaltiques de la digestion. Il paraît que sa thèse fait encore autorité. Mais procédons par ordre. D'abord en 1726. Le maréchal de Saxe ayant eu d'une femme de campagne qui lui avait abandonné son corps par amour, un bâtard, lui donna le nom du hameau des Vosges où l'acte avait été consommé, «r Burckardt », et le dota richement. Il avait le sentiment du devoir, ce maréchal de Saxe, je l'approuve. Le sentiment de la chair comnume à la famille, l^t voilà ! voilà l'originelle souche de votre curieux arl^re généalogique ! ne nous attardons pas davantage. L'n deuxième Burckardt, qui s'arrogeait le titre de comte, eut ses biens fonds anéantis sous le joug de la grande Révolution. La fortune patrimoniale, portent mes notes, fut recomposée par le fils, républicain laborieux, celui-là. K\ maintenant, apparaît vol re grand-pnpa ! T 'n inventeur a\issi. comme M. votre
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père, son fils, mais aussi très dévoué au roi Jérôme Bonaparte dont il était le médecin quand celui-ci, vers 1860, logeait au Palais-Royal. Oh î pas du tout un déséquilibré, votre grand-papa, mais plongé dans ce que j'ai accoutumé d'appeler la grande orgie balzacienne du Second Empire. Ah ! Balzac ! Et, maintenant, que dites-vous de la méthode de mes enquêtes, madame ? hein ? Réfléchissons ! que peut faire, comme carrière, une femme à qui il faut supporter la mort d'un époux légitime qui n'a pas un sou de côté ? ce n'est guère facile. Gomme de bien entendu, je parle de M. votre papa. M*°« Burckardt, votre ihère, était, en 1888, une personne pieuse, sombre, ayant juré de garder une vertu ferme contre toute promiscuité. Elle entra dans l'enseignement Ubre : je veux dire qu'elle a été institutrice pour le français et pour le piano et elle a bien fait. Elle qui est une personne de la bonne bourgeoisie moyenne, soudain, elle est presque esclave, elle éduque les enfants de la famille Sénéchal-Grandier, près de Tours. Paisiblement, prudemment I et vous, vous jouissez des mêmes leçons dans le château Sénéchal- Grandier. Sohdes leçons de vertus, madame, que donnait ]\lme Burckardt mère. Bon ! rien n'est plus fragile que la paix. Un gros orage, hélas ! menaçait l'institutrice et sa fillette : l'orage des passions humaines I tant pis I tant pis I Allons I c'est le jeune Alexis Sénéchal-Grandier ! il va vous proposer, le 19 octobre 1902, de s'unir à lui par les liens légitimes du mariage et ce, pendant une partie de chasse, Alexis Sénéchal-Grandier et Sophie-Marie- Hélène Burckardt sont tendrement enlacés par un embrassement amoureux. Le groupe hostile de la famille surgit au milieu des fourrés et ordonne à Sophie-Marielïclène d'abandonner le château. Et cette mère ne suivrait I^as cette enfant 1 oh I si, elle la suivra ! elles débarqueront à Paris la nuit, elles pénétreront dans la forêt de Paris, l)lus épaisse que celle de... de... oui, je m'entends ! Ah! ah 1 elle pleure. Tiens I quand je vous dis que mes enquêtes
ont leur valeur, clic pleure, ma belle prévenue, est-ce possible I mes bonnes enquêtes, mes rigoureuses enquêtes, mes méthodiques enquêtes dont on se moquait, hein ? elles font leur effet. Allons I essuyons soigneusement ces pleurs qui ne sont d'aucune utilité pratique.
« Y êtes-vous ? la digne famille des Sénéchal-Grandier ne tarda pas à écrire à votre intéressante maman, qu'elle lui garantissait une rente de douze cents francs. Nous sommes alors en janvier 1903. Oui, vous avez dix-sept ans d'âge. Vous n'êtes pas encore dans la plénitude de la chair, mais vous êtes déjà dans le bouton de rose de l'adolescence. Hé I hé I... c'est cela même I Vous êtes placée en qualité de dactylographe dans une importante banque et dans le bureau justement de celui qui la dirige — au cœur du danger — M. HolTbauer. Encore un de ces Autrichiens, expliquez-ça I Ah I pourquoi n'êtes-vous pas restée clouée sur votre chaise de dactylographe et devant cette machine du gagne-pain honorable, plutôt que d'envier le confort et la bonne chère. Mais non I c'est toujours la même histoire ! Dame ! quand on a une peau satinée et transparente comme son ancêtre le maréchal de Saxe I Vous avez préféré la grasse matinée dans le dodo, là ! à la dure assiduité des travailleurs. Et la maman ? qu'est-ce qu'elle a pensé quand elle a connu cette intimité irréparable. Eh bien ! la vertueuse dame est décédée subitement. Le parricide n'est pas toujours punissable, madame, malheureusement. Voyons 1... c'était... le décès de M'»» votre mère... voyons... c'était le24 juin 190 I Continuons ! votre patron, M. HolTbauer était disposé à tout arranger pour que vous fassiez les études préparatoires à l'exercice des professions théâtrales. Ouiche I en 1909, vous montez décolletée sur la scène du théâtre des Variétés à Paris. Les afllches, les programmes portaient le nom de Lena Calvi pour un rôle de caissière dans un restaurant, de caissière plus que tendre. La pièce qu'on représentait alors était de mon ami intime Alfred Capus,
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« La Potinière de Deauville ». Vous rappelez-vous le décor du quatrième acte ? Ah ! Capus I Bon !... ayant porté son attention sur votre espièglerie en particulier, un Américain du nom de Ullster (Joe), de moyens fort larges, fut ébranlé par votre charme ; à force d'insister, il vous soumit à ses désirs et fournit conséquemment à tous vos besoins. Dans la suite, en vous faisant procéder à des placements avantageux, il vous accumule une fortune ronde. D'autre part, en 1910, vous êtes attirée par un M. Fontaine (Edgar), chanteur et co-directeur du théâtre des Folies-Lyriques, et l'ayant séduit vous êtes prise par lui en légitime mariage. Il est affreux et banal de constater ceci, à savoir que l'homme, le chanteur qui gruge votre fond est, en plein, celui que vous aimez. Quelle boue !
— Je vous avertis que je ne suis pas du tout l'esclave de quiconque et que mon compagnon conjugal n'est pas du tout le monarque de mon cœur. A part cela, merci d'avoir pensé à moi si sérieusement. Très captivant I très ingénieux 1... un peu froissant !
— Tout à fait compagnon ensemble, vous ne l'êtes pas indéfectiblement, attendu qu'il demeure à Liège, en Belgique, et vous 29 bis, rue d'Astorg, à Paris. Vous avez, en effet, tant il vous trompait constamment, obtenu le divorce le 11 janvier 1912. M® Lefèvre occupant pour la demanderesse qui était vous, en l'espèce. Enfin, au sujet de sommes d'argent considérables, il a l'air de se conduire très très mal. Il vous tourmente beaucoup, aussi vous voyez bien qu'il gruge votre fond de plus en plus, comme je le disais précédemment. J'ai tardé à vous dire que, de votre union légitime avec le susdit Fontaine, sont nés deux fils.
-- Un!
— Permettez I... deux !... Vous devez les avoir placés dans un important établissement religieux appartenant aux Pères Maristes, de Barcelone. Je vous en fais bien
mes compliments. En résumé, rien n'est plus pleinement prouvé que ceci, à savoir que vous avez de bons revenus s'élevant à la somme annuelle de deux cent quarante-sept mille francs, que vous réunissez des personnages puissants, tant à Paris que dans la forêt d'Orléans pour des chasses appréciées où vous même tirez de l'arc à force de bras, que, d'autre part, votre tenue est digne, noble et familière.
— Et voilà I maintenant, je voudrais bien que vous ajoutiez à cette tempête de biographie un petit topo qui expliquerait en quoi cette offensive en détail est utilisable.
— En quoi ? vous ne redoutez pas mes enquêtes ! eh bien 1 je vous prouve, par mon dispositif [et mes attendus, que ma police vous possède souverainement.
— Et vous me prévenez que ces informations vous font grand plaisir : d'abord, je vous en remercie : j'en suis très heureuse, mais quelles en sont les suites possibles actuellement.
— Je ne suis pas dénudé de bonnes conséquences sortant de votre curricidum vilœ. Il est clair que vous n'êtes pas une femme de carton, une petite \ie, vous êtes une gaillarde. Eh bien I assez de courtoisie 1 Tenez, voici... j'ai quelque chose à vous donner en mains. Comment I jamais vous n'avez entendu parler de la lettre de S. Ex. Cremnitz ? permettez, tout simplement par moi... Aux perquisitions dont la chambre de Constant a été l'objet i)our l'affaire de la n»ontrc Lalleur, cet important document a élé relire dune commode. Il n'était donc pas dans un bahut de votre appartement. Ah I vous avez l'habitude de placer solidement votre conflance I... Ce .serait donnnagc d'abîmer ce document : c'est un excellent fac-similé photographique.
— Oh 1 non, mais... le plafond va tomber î il n'a pas même contrefait son écriture ! Eaut-il qu'un pauvre homme ressente le besoin de s'asservir pour s'introduire dans les perfidies de son patron. Oh ! je suis écœurée î moi, les grandes choses ne m'effraient pas, mais les
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petites perfidies, ça, c'est impossible ! non, mais ! Quelle honte de condescendre à la sale vengeance de n'importe qui ! Ecoutez bien, moi, je défends ma réputation, moi! oh ! froidement. Enfin, j'ai beaucoup de mal à supporter cette anomalie de ma présence à cet étage du Palais, ^lonsieur le juge d'instruction, j'affirme avec sincérité ma volonté de porter plainte contre M. D***, ancien ministre, et contre son secrétaire, Joseph Marmagne, pour abominable calomnie et faux. Voilà un garçon qui était amoureux de Ginette Ponti, mon amie intime ; il lui écrivait des douze pages héroïques : on en riait. Il a été aussi le secrétaire de Dulourd, mon professeur au Conservatoire. Ah ! ah ! ah ! que je suis heureuse ! si heureuse ! il se bute à ce détail. Je connais son écriture ! je n'ai jamais tant ressenti que maintenant la saveur exquise de la bataille et du danger. Je les ai pris, et c'est moi qui les tiens : ils pensent qu'ils me tiennent, n'est-ce pas ? Vos raisonnements ne démembrent pas la puissance de la vérité, qui est de mon côté. Le patron de Joseph Marmagne, M. D***, m'avait promis de se venger (dans une lettre que j'ai) parce que la vie sans moi, disait-il, il ne la conçoit pas. Mais moi, la vie avec lui, je ne la conçois pas. Oh ! mais je porte plainte ! je fais un scandale épouvantable ; les journaux s'égosilleront. Comprenez donc que c'est un policier de leur valetaille qui nous a joué ce tour dans la commode de Constant. Mais, oui I Ils voient bien qu'il est mon amant. Et un domestique est préféré I pensez donc ! la rage ! mais je n'ai pas honte ni peur de l'avouer, vous savez !
— Vous avez émargé, venant de l'Autriche, quatre envois de fonds, constituant bel et bien une somme globale de sept cent soixante-quinze mille francs. Est-ce aussi par l'effet d'un terrible tour ?
— Votre ingéniosité biographique se retourne contre vous. C'est précisément Hoffbauer ! c'est de lui que je tiens mes forêts du Tyrol. Mes revenus sont naturels et
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simples. Je les expliquerai. Kt je le souhaite î Ali I quel moment 1 la lumière et le sourire I Caser des perfidies aux puissances après la guerre... je ne vois pas pourquoi... enfin ! je me justifierai, ça suffit !
— Quoi qu'il en soit... quant à la chose même qui est de déposer officiellement dans les mains de M. le procureur de la République une plainte en faux et usage de faux contre M. D***, ce serait vous donner bien du mal... pour...
— Quoi qu'il en soil ? .Justifiez ce quoi qu'il en soit I de quel droit ce quoi qu'il en soit 1 Quoi qu'il en soit I ô liberté française, connne on te respecte I Quoi qu'il en soitt voilà un mot qui fait rêver et qui n'est pas bien drôle.
— Quoi qu'il en soit^ comporte cfue j'ai, à l'heure actuelle, certains ordres de l'autorité ministérielle. Vous auriez beau prouver avec d'autres arguments que des présomptions ou des menaces, que vous êtes écrasée par des ennemis qui vous exécutent, vous êtes, madame, une personne... vous êtes la condensation de tous les graves dangers : par le bloc de votre indépendance, de votre charme, de votre raisonnement uni h votre redoutable immoralité. Kt si vous aviez entamé la droiture d'un être aussi respectable que M. D***, cette influence serait-elle sans inconvénients pour l'Etat ? lU ce robuste vieillard (un des i)remiers du Gouvernement) auquel je ne m'attendais pas à entendre, au mépris de tout respect, appliquer le sobriquet de « Nono«he », ce vieillard {jui, dans votre promiscuité — je me garde d'apprécier sa conduite, il s'agit en l'espèce de votre force écjuivoque — a oublié (|u'il abandonnait l'hygiène de la famille, d'honorables prérogatives, et (pi il privait ses enfants de leur patrimoine en vous le départageant ! Et M. Baseilhac, qui vous fit bénéficier de la montre Lafieur ! le fait est que vous avez énervé là im galant homme jusqu'au divorce. C'est exact. Cet objet, cette montre est à l'origine primer-
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diaJe des enquêtes... Greffier I madame va tomber eu pâmoison... elle tombe... Tiens I je présumais davantage des capacités de résistance de son corps... Ah ! les femmes!., vous n'avez 'pas à vous faire de bile, greffier ! Dans le carton C-D n^ 7, vous mettrez la rhain sur une bouteille de sels ammoniacaux assez piquants, débouchez-la et fourrez-la sous ses narines pour lui donner du ton. L'effet est irrésistible, à moins de syncope complète.
— J'ai une crise de foie latente qui me rend comme somnambule. Merci. Oh ! je ne suis pas bien fière d'avoir été amorphe, si î si ! d'avoir capitulé.
— Pardonnez-moi! que voulez-vous? je suis un brutal, je marche sur les pieds, c'est ma nature. Gomme homme, c'est gênant, mais pour le magistrat, je juge qu'il faut faire trembler. Est-ce que je vous veux du mal, moi ? néanmoins, je vous mets en garde contre ceci, à savoir : du côté de l'Autriche, contre le besoin d'agglomérer des revenus autant comme autant sans travailler, c'est d'un bien mauvais conseil, croyez-moi. Pour ce qui est de mettre des bonnets de coton aux personnes ayant l'autorité dans l'Etat, en tous cas, je vous garantis, vous ne rencontrerez que des difficultés de ce côté. Tranchons la question. J'ai des ordres là, sous mon buvard. Il y a un train de luxe pour l'Italie à 9 h. 16. Vous ne voulez pas faire de la prison préventive pour le document Cremnitz ? non ? eh bien ! vous vous embarquerez dans ce train ce soir. L'Italie I ça doit vous aller ?
— Ah î ah I vous arrangez les choses ! ainsi les beaux messieurs nous obsèdent de leurs passions tumultueuses, et comme suites, c'est celle qui en est l'objet finalement, qui a le plaisir d'être prévenue qu'elle a choqué. Elle est menacée 1 il faut partir à l'improviste. Tout comme Manon Lescaut au temps du maréchal de Saxe. Je m'aperçois que la grande Révolution n'a pas révolutionné certaines susceptibilités. Moi, je suis assez encline à aller jouer les héroïnes à Venise, mais dans l'apaisement, je
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réfléchirai bien à ce que je dois manifester quand on m'insulte.
— Réfléchissez donc, mais attention à vous. Quelque précaution que vous preniez et fussiez-vous dans une cave, réfléchissez pour l'excellente raison que vous êtes sous la poigne de la police. Sur ce, avant de vous quitter, puisqu'il faut en finir, l'avenir dira si vous avez acquis le respect de la prépondérance. Vos domestiques, Antoine Lhiaubet et Constant, Alexandre-Honoré- Jules, sont deux gaillards. Je ne suis pas homme à les négliger, vous comprenez que j'ai mes vues sur eux. Comme l'affaire de la montre Lafleur comporterait avec elle des complications embêtantes pour la France entière et vis-à-vis du public, elle sera clôturée. Voilà, ma bonne dame ! Greflier I vous n'allez pas faire signer cet interrogatoire-là, je suppose ! pourquoi faire ? il sera brûlé. Ça suffit, madame, vous pouvez vous retirer, je vous salue bien. Maintenant, qu'on introduise M"*« Lafleur I Ah 1 madame Lafleur I... Vos nom et prénoms sont Lafleur, Rose-Andréa, vous êtes native de Vincenncs, en date du 11 juiHet de l'année 1881. Pas d'objections 1 pas d'oppositions à l'état civil ? c'est heureux. Un adage populaire et juridique le dit : Suum ciiique, à tout chacun le sien. En conséquence, je vous ai fait citer et introduire pour vous mettre en possession et jouissance de l'olîjet d'un litige, qui est indiscutablement votre propriété : cette montre en or. Hé I hé î elle pèse son poids, hé ? mes compliments 1 est-elle bonne ? Or, l'enquête prouve que vous avez la mauvaise habitude de laisser l'usage de ce beau travail à des enfants I Quelle imprudence 1 Non I non I il est tout à fait inadmissible qu'une montre ancienne, une pièce de musée, ait pour véhicule la poche d'un tablier de travail ou le bol rustique d'un marchand de vins 1 c'est inadmissible, qu'on dites-vous ?... Ces faits datent d'il y a trois ans.
Il — Mais c'est eux alors qui ont la malice, mes gosses, puisqu'ils prennent la montre de père, alors I J'aime mieux
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que vous les mettiez dans une maison de correction, Alice et Angèle au moins.
— Mais ça n'est pas en question I mais ça n'existe pas, constituer ces jeunes filles dans une maison de correction. De quel principe partez-vous pour envisager la maison de correction ? D'abord, qui a l'autorité d'ordonnancer les suites à une affaire ? moi 1 qui suis la force de la Loi. Voyez-vous cette maison de correction ?
— Ahl bien, c'est entendu! alors je préfère... j'aime mieux compter sur votre amabilité.
— Bon 1 dès lors, écoutez-moi ! M™» Burckardt abandonnera le sol de la France. Sont retenus par l'autorité judiciaire dans des conditions particulières conformes à mes vues, Constant, receleur, et Lhiaubet, voleur de la montre de la petite Angèle.
— La montre d' Angèle ? oh 1 mais pourquoi alors que vous croyez qu'elle est à Angèle, la montre. Je voudrais pas même qu'elle y soye à Angèle. C'est la montre de père. N'oubliez pas qu'elle est à moi la montre de père.
— Qui dit le contraire ? il n'y a pas de subtilité à faire I La montre vous est rendue. On la touche, elle est là I Mettez-la dans votre poche. La montre n'est plus en question. Il n'en sera plus reparlé.
— Pourquoi, alors, qu'il en sera plus reparlé de la montre de père ? Ah I non, alors I c'est pas la peine, alors ! quel brouillamini en supplément.
— Prenez possession de votre montre ! Qu'avez-vous encore à déclarer ?
— Oh I je ne dis rien I par peur de vous ennuyer, je lie dis rien.
— Vous me déconcertez par vos réponses. Ma foi, ma t^aillarde, ou je suis fortement dans l'erreur, ou vous êtes en plein dans l'état d'ébriété. Ne vous seriez-vous pas confortablement restaurée d'une bouteille de bon vin à la Buvette pour décupler votre courage devant l'autorité judiciaire ? c'est possible. Après tout, il est vrai que
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vous n'en sentirez que plus profondément l'importance de mes reflexions. Le magistrat ressent le devoir impérieux, avant que vous retourniez à votre travail, de vous mettre devant le nez ceci, à savoir : le chemin honnête du robuste travailleur est-il une plaisanterie ? Vous êtes-vous mise en garde énergiquement contre les légèretés ? Eh bien I non, sérieusement, non ! Bon ! et maintenant ? c'est pour vous faire toucher du doigt vos resi)onsabilités que vous avez été introduite dans le cii])!!!!'! du inor d'instruction.
— Qu'est-ce quy a encore? Oli ! la ! la ; c csI-n eiuorç ]Vine Virginie qui aura porté plainte ! wSi vous saviez ce qu'ils sont durs les locataires I Et puis, quand même... ça ne fait rien, hein ?
— Que de lamentations 1 oh I des pleurs, bien sûr, tant qu'on voudra î Et maintenant, comment ne pas tolérer beaucoup d'une illettrée ? Moi, fonctionnaire confortablement nourri, j'ose à peine profiter de votre ivrognerie pour vous la reprocher. Avaler des aliments insuffisamment substantiels, il est évident que c'est se l>réi)arer à l'intérieur un besoin tourmentant de réconforts alcooliques pour se sentir mieux. Dame 1 tant pis pour votre estomac I
• — Oh ! pour la santé, ya va bien toujours ! C'est égal î ce que vous êtes gentil î
— Mais je ne vous inlerrogi |>..o .>i.i wuic ^c^llU', c'est facile à voir, que diable I... Oh I... je ne vous reconnais l)as le droit de minterrompre constamment : c'est une véritable fatigue 1 une fatigue nmsculaire d'être ainsi interromj)u ! Comment I un juge j)laide de tout son cœur pour vous les circonstances atténuantes conmte un avocat I... A quoi bon, si vous le retardez par un déballage stupide ! Que vous ayez eu des amants, l'enquête et à plus forte r;uson les faits, le conllrment indéfectiblement...
— Ça I il n'est pas entré un homme de quoi que ce soit dans la loge depuis la mort de père... c'est sur l»
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tête de mes enfants, ainsi !... J'aimerais mieux mourir, oli! oui. C'est pas roccasion de me marier qui me manquait.
— Le serment ! î ! les faux serments ne coûtent pas clier, hein ? Mon Dieu ! une gaillarde bien étayée, une veuve, quand elle n'est pas calfatée par une énergie bien trempée, on comprend qu'elle soit tourmentée par la chair... Ah ! ça, auriez-vous entrepris de narguer l'autorité judiciaire. Vous riez ?
— Ah ! ah ! ah ! c'est drôle... c'est-à-dire, évidemment... ah ben ! c'est drôle de voir un monsieur comme vous qui parle de ça... alors, je ris... et puis quand même... alors... oh ! ça fait rien... Ceux qui ne seront pas contents, ils le diront, hein ?
— Ah ! ça ! est-ce que je suis votre complice, moi ! appelez-moi « monsieur le juge d'instruction » I je vous ordonne d'entrer en vous-même pour vous repentir. Ah î oui ! il y a de quoi rire quand je prends la patience d'améliorer votre moral. Depuis que vous avez corrompu Léonce Sancoin, saviez-vous que les époux Sancoin ont obtenu le divorce ? que vous avez semé la graine du malheur dans ce foyer ? ah I vous pouvez faire la gentille et l'aimable. Ces malheureux sont dans la peine par votre faute. Où est-il le bar prospère occupant le numéro 12 de la rue de Londres ? Léonce Sancoin s'est placé en qualité de garçon limonadier. Voilà Auréhe ! c'était une personne intéressante I qu'est-elle devenue cette brave Aurélie Sancoin ? Elle est la concubine d'un récidiviste, un ancien habitué du bar, le nommé Lhiaubet, le voleur de la montre. Ce sont de vos farces, aimable dame Lafleur, le don Juan femelle de la rue Gabrielle. Ah ! vous ne vous déguisez pas que vous êtes très distinguée. Oui ! les gens simples I Et pourtant, vous avez toléré que la petite Angèle fût au dehors sans nourriture et sans logis. Vous n'avez senti dans votre cœur aucun besoin de coucher cette mineure, pourquoi ? Toute votre progéniture est bel et bien casée, ce n'est donc pas parce que vous étiez
tracassée de la place que vous repoussiez un nouvel appétit. Non 1 mais vous auriez été mal à l'aise pour vous disposer en toute st'cmih' n nflircr un Turc chvA vous I Ah 1 ce Turc !
— Ah bien I Alors ya vous serait égal coin me ça (ic me dire qui qui a porté plainte.
— Avouez, en ce qui concerne la petite Angèle, qu'il était indispensable que vous soyez délivrée du poids de la famille pour que ce Turc entrât en maître dans votre domicile. Allons I avouez I Pour un musicien à moitié mendiant I pour un paresseux I pour un « hors la loi » ! N'éprouvez-vous pas de honte d'avoir plongé une mineure dans la détresse absolue sous l'influence de cette passion ? Il fallait en finir avec les enfants, hein ?
— Ben I ça dépend... j'ai encore mon peliL Léon toul à fait à la maison. Oh 1 ce qu'il est gentil 1 on s'accorde bien. Alors, j'ai un petit billet de temps en temps de Mariette qu'elle vient aux vacances dans mon coin. En voilà pour huit jours 1 Eh ben I voyez-vous, alors ! ousqu'elle est Angèle, je compte sur vous, alors I j'en sais rien, moi...
— Il est acquis que, lorsqu'on 1 cfrencontrée, elle était en bien mauvaise société, la pauvre 1 avec des filles publiques en cartes. Quelle boue 1 Les malheureuses la bourraient de mangeailles, mais encore plus de conseils et, sans doute, pas fameux les conseils 1 Quelle boue I quelle boue 1
— Pourquoi qu'elle n'est pas polie, aussi, d'écrire des mots dans les cabinets : les cinq lettres pour ma tante. Vous croyez, hein ? vous voyez que je ne suis pas grossière, moi, je l'ai pas dit le mot.
— L'enfant, moralement abandonnée, fut alors conduite par nos agents à l'infirmerie du Dépôt. Elle ne fournissait d'autres références que votre adresse et le certificat du brave Sancoin, son ex-patron. Bien entendu, le bar Sancoin était clos et cacheté depuis vos agissements. Et
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personne, personne, personne n'était à même d'indiquer la retraite de Sancoin, pas même vous, sa maîtresse. Oli ! maintenant, on est assuré qu'il travaille au Café Weber, rue Royale. Sans sa maison et sans sa femme, il doit se faire beaucoup de bile. Vous, la tante et la tutrice, vous avez été prévenue en temps et lieux.
— Justement, j'ai pas pu rapport à mon travail ! j'ai pas pu aller ! Je dis à ma patronne « alors : Ça vous serait égal que j'aille pour Angèle alors... jusqu'au Dépôt... — Oui, surtout!... les jours de pèlerinage au Sacré-Cœur, n'estce pas ? qu'elle me répond. Non ! non 1 je ne donne pas de permission les jours de pèlerinage. » C'est un hôtel du Sacré-Cœur ousse que j'ai mon travail. Après, alors, au Dépôt, on me dit : ^ah 1 oui, mais que c'était trop tard ! Si vous savez ousse qu'elle reste, alors, Angèle, je veux bien la prendre. Ah 1 vous voyez connue je suis gentille, hein ?
— Culpa gravis, madame, culpa gravis. Votre triste courage s'efforce trop tard de réparer vos lourdes fautes. Elle s'est enfuie. On l'avait dûment placée au Plessis- Picquet. Elle s'est empressée de s'enfuir de ces saines nmrailles, d'échapper à la surveillance. Il est probable que la petite Angèle se livre entièrement à la prostitution dans quelque lieu de la terre de France. Voyez combien votre culpabilité de tutrice est corsée ! Malheureusement, il y a des crimes qui ne sont pas sanctionnés par le législateur, mais l'autorité judiciaire a le pouvoir de blâmer énergiquement ces délinquants extra legem. Madame Lafleur, recevez un blâme I un blâme vigoureux 1 Mon Dieu I que je plains la pauvre Angèle d'avoir une tutrice si mauvaise.
— J'ai déjà assez à faire !
— Vous êtes en possession de votre montre I retirezvous I à quoi bon les semonces vis-à-vis d'une tête tardive et lourde. Vous êtes trop dure et trop inconsciente pour être remuée même par un vrai repentir.
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'— Alors, jiicrci toul de même, hein ? on est bons amis ?
— A une autre lois ! Cette lemnie a tellement vide de bouteilles qu'elle ne tient pas d'aplomb sur ses pieds. Connaissez-vous Madame Bovary, greffier ? le suicide de cette pauvre Bovary ? Ah 1 Flaubert î quel gaillard bien planté ce Flaubert. Croyez-moi, grcffler ! madame Burckardt sauf erreur, sera ruinée corps et biens par son valet de chambre. 11 est madré, ce Constant 1 un paysan madré 1 Grelïicr, allons nous restaurer par un solide «léjeuner I Bon appétit 1 Ah ! l'aimable et distinguée soularde cette M^^ Lafleur, ah I ah ! ah I Elle mourra à la Salpêtrière, vous m'entendez bien I Voyez donc la différence entre ces affolés sans principe et sans tradition et la belle attitude de cette marquise Estelle Dito de Courberoue. Ah 1 moquez-vous de la tradition, moquez-vous, Jeunes gens I Ce que Balzac les a bien comprises les femmes I quel bougre I Bon appétit, greffier I Et Dostoïewsky I Quelle boue 1