CHAPITRE III LA MONTRE A VENISE
La dignité humaine étant dans l'alliance du sentiment et de la pensée, et le relèvement de Tun par l'autre ou de l'autre par l'une, il est bien honteux aux jeunes gens de courir au-devant de leurs instincts. Mais, que dire d'un quinquagénaire auquel l'âge des réflexions n'en a pas apportées et qui, non content de ressembler aux bêtes, s'en fait gloire comme si la folie et l'ignominie étaient admirables. Le monde ne parle de morale que lorsque son intérêt l'exige, mais le ridicule n'est que toléré chez ceux qu'il adopte ; or, un acte ridicule est la négation de la dignité humaine. Le monde est-il plus moral qu'on le dit ?
Quand M^^ Burckardt s'installait à Venise, M. Cecco Baldo était à la mode place Saint-Marc. Une manie italienne de collections artistiques et le goût de la musique commun aux êtres qui ont l'ouïe défectueuse et aux animaux, des yeux noirs et un teint mat illuminés par des libations de jour et de nuit, une conversation alimentée par les aperçus de l'expérience prestigieuse pour les apprentis, tout cela valait à M. Cecco Baldo le titre de « charmant ». On se moquait de lui, pourtant I on se moquait assez de lui au café Fraghetti pour rire à son seul nom I on ne savait toujours à propos de quoi, mais on se moquait de Cecco Baldo. O contradictions ! le méprisaiton, ou tenait-on à ses « charmes » ? Des prouesses qui amusaient, contribuaient plus que les charmes cités plus haut à conserver à Baldo son rang mondain et un explicable mépris corrigeait ce qu'il y avait de^trop flatteur dans
l'accueil et clans l'épithète « charmant ». Le monde admirerait peut-être l'exception d'un don Juan de cinquante ans, mais il n'admet pas les prétentions injustifiées. Or, le pauvre Baldo, qui avait manqué le but dans les arts, dans le commerce et les essais de mariages riches, n'en avait plus d'autre que celui d'être jeune et beau : « Hein I dit-il en faisant aller les muscles d'une nudité, d'ailleurs toute ordinaire, devant un ami qui le visitait malade, admirez le David du Palais vieux I Maintenant que vous avez vu... est-ce que c'est du vrai ? ça ! Grand Dieu I je ne peux pourtant pas tout d'un coup me mettre à me promener tout nu : ça leur ferait peur 1 » Il avait une prostituée à gages et prenait près des dames un ton assez grossier d'attaque amoureuse : il croyait, par l'étalage de ses désirs et le récit d'amours- imaginaires, faire oublier que le noir de ses cheveux venait d'une teinture : il ne réussissait qu'ù le faire remarquer : « Ah I mon fidèle ami I une petite enfant de Milan I cachée comme une violette dans la profondeur du chœur h la Scala I Et les imbéciles qui ne la voient pas I c'est inconcevable qu'elle n'ait pas des rôles ! des rôles... présidentiels. Des rôles 1 par Dieu I elle est capable de tout I de tout à fond I Ah I à la seule pensée de cette mignonne, je me sens fondre de tendresse I Rien qu'à l'entendre chanter, on grille de la tenir serrée 1 Ah I que je voudrais la tenir, tapie dans une chaumière, cœur à cœur, au bord de l'eau, dans la pénombre des arbres. J'ai l'intention de te la faire voir I Tu n'as qu'à venir avec moi à la Scala, n'importe quel soir, si tu n'as rien de mieux à faire et tu conclueras. Tu seras absolument stupéfait de la voir I » Toutes les fois que Cecoo Baldo, grand amateur de petits voyages et de théAtres, avait applaudi une prima donna, il lui écrivait la nuit même son admiration pour son génie sublime et sa beauté sculpturale, précisait le fauteuil qu'il occupait comme spectateur et sa maison à Venise et offrait avec d'humbles supplications tel cadeau qui
pût plaire. Cecco Baldo exhibait la réponse comme un trophée et témoignait de sa joie autant que sa fortune le permettait. II arrivait toujours que la prima donna ne le trouvait ni assez riche pour être utile, ni assez séduisant pour être agréable : elle le raillait. Alors, avec une patience qui est dans son caractère, il adressait son enthousiasme aux dames des seconds, troisièmes rôles, etc.. ; il descendait, tout en faisant croire à la noblesse de ses aventures, jusqu'aux ouvreuses. Une certaine Giuletta, qui rêvait plus à son établissement, qu'au « bel canto », comprit qu'en flattant sa vanité et sa manie tendre, on pouvait tirer du Baldo mieux que de petits profits. Sachant que la vertu plaît même aux débauchés, elle afficha le désintéressement, la chasteté, la piété même, si bien que Baldo s'honora d'être son fiancé. Baldo, qui était veuf, avait deux garçons de vingt ans : « J'exige que vous alliiez dans votre cœur votre future mère avec notre pauvre défunte. Chers enfants ! quelle joie ce serait que vous la combliez de bonnes paroles et de prévenances. Embrassez-la ! embrassez votre future mère ! » Et comme ils refusaient, non parce qu'ils respectaient la première épouse, mais parce qu'ils ne le faisaient point de la seconde, une profonde colère prit le père, qui les frappa, jurant qu'il n'y avait plus en Italie, ni esprit de famille, ni tradition, ni déférence. Une rivale de Giuletta éclaira l'amoureux sur l'indignité de la fiancée. De l'amour il passa vite à la haine, et de l'admiration au dégoût. Dégoût, non de soi-même, hélas ! « On voudrait être bien tranquille, mon Dieu I et voilà I on est toujours dupe ! ma foi, la coquine m'avait étrangement troublé I » disaitil en prenant l'apéritif au café Fraghetti.
Depuis deux mois que M"^^ Burckardt séjournait à Venise, elle y avait des admirateurs, des parasites, des courtisans, des favoris. Elle les recevait dans un antique palais qu'elle avait rajeuni d'électricité et de téléphones ; elle en avait loué, avec les murs, le mobilier qu'elle
augmentait de grands tapis et de fauteuils anglais. On tenait là des cercles à la mode, c'est-à-dire plus gais que spirituels. Baldo venait s'y vanter de ses amours. Mme Burckardt avait de suite compris les ridicules du pauvre homme. Si elle avait la charité de le plaindre, elle n'avait pas celle de le défendre contre les rieurs. Hélène connaissait toujours le bien et se décidait rarement contre le mal. Or, la cruauté n'arrêtait pas dans leurs plaisanteries les habitués du Palais Orsi. Passe encore qu'ils écrivissent de tendres lettres au fanfaron d'amour pour supposer des rendez-vous auxquels la bande des moqueurs cachée et le berné venaient seulement, mais ils faillirent, par l'une de ces comédies, prendre la vie même du grotesque. Ils avaient payé une femme galante pour qu'elle jouât une passion dont il était censé le bénéficiaire : l'échange des lettres, les rendez-vous manques firent durer la farce longtemps : un soir, au lieu d'une fille, il rencontra un gaillard et, au lieu de bonheur, des coups de bâtons assez vigoureux pour lui avoir rompu les os. Telles étaient les distractions du cercle italien de M™® Burckardt.
Un soir, on parlait de l'amour :
« N'aimez pas, on vous aimera I aimez, on vous fuira, disait un jeune homme, liseur de romans.
— Pas toujours ! cher Antonio, dit Baldo. L'amour n'est pas toujours cette lutte continuelle. Inutile de dire que j'ai souvent aimé, si souvent que je ne m'en souviens plus, eh bien I tout compte fait, vous ne sauriez croire combien on a reconnu ma fidélité et ma patience. Oh ! tout simplement 1 Dame 1 les petites querelles 1 ça I... Sans doute, l'intervention de la finesse ! de l'ergotage I de la dialectique I... mais je n'en sens pas la nécessité. A peu près, presque toujours la femme subit la conséquence directe du sentiment quand il est profond, et du désir d'union intime de l'homme. Pourvu qu'il y ait sincérité, une femme est bien à vous quand vous ôtes
bien à elle généralement. J'en fais l'épreuve en ce moment et je coule des jours infiniment heureux avec une petite choriste de la Scala de Milan : Anna Spolèta.
— Vous n'avez pas honte de cette existence à votre âge, dit une dame un peu rude. C'est bien bizarre de faire encore le pigeon I
— Oh I vous I vous dites toujours des choses désagréables, madame Capsufello 1 grand Dieu 1 l'amour est-il borné par l'âge ? Ne tombons pas dans ces erreurs françaises. C'est dans l'âme que l'amour sévit : naturellement, il dégringole dans le corps, surtout quand le corps a la vigueur et le charme. A parler franc, je ne vois pas que mes trente-huit ans ne s'allient pas dans mon cœur à mes sentiments... Je me tais... Cependant... voilà qui tombe à merveille... Tenez I vous feriez mieux de consulter cet écrin de velours bleu pâle : il vous donnera plus brièvement mes raisons que les beaux discours. Hein I qu'en dites-vous ? il paraît qu'on brûle assez pour avoir envie de me faire des cadeaux, hé ?
— Je reconnais que, dans toute ma vie, croyez-moi, je n'ai pas vu une si belle montre, dit M"^^ Capsufello aux habits noirs qui s'approchaient.
Du haut de vos colonnes de granit sur le pavé de marbre de Saint-Marc qu'aucun cheval n'a sali, envolezvous. Lion ailé, et vous, saint Théodore d'Amasée, quittez votre crocodile, symbole du mal vaincu. Tous les saints Marcs des musées vénitiens et des églises, vous qui commémorez sans doute la victoire en barque de TEvangéliste sur le démon au Lido (ce n'est pas moi qui me plaindrai du nombre et de la qualité des hommages aux saints, fussent-ils rendus dans un vestibule de Versailles, et dus au charnel Véronèse), écarquillcz vos chers yeux. Les fenêtres byzantines, qui sont les vôtres, ouvrez-les, vous, les cent cinquante palais qui représentez, Canal Grande, le pur et splendide xv^ siècle devant les avions si commodes du xx«. Vous, dont l'ombre hante les Procuratories
Nuove et Vecchie, anciens Procurateurs de Venise, approchez-vous. Et vous, dressez roreille de vos coupoles, les quatre-vingt-dix églises de Venise, Bocal rouge et bleu, grisâtre et rose : que San Zanipolo laisse sortir tous les penseurs violents qui sont enterrés sous ses dalles ; sauf erreur, Palma le vieux, les frères Belllni, Sansovino et Tintoret, auquel ses impiétés seront pardonnées puisqu'il a eu la bonne idée de peindre un saint Marc. Quant à Marino Faliero, son corps et sa tête ont roulé de côté et d'autre sur un escalier, mais je ne sais ce qu'on en a fait. Gondoles, arrêtez vos souliers à la poulaine, et vous, fermez vos jolis hublots, vapeurs démocratiques des rues aquatiques. Voici un événement qui n'est pas digne d'étonner les respectables lagunes historiques entre l'Adige et la Piave, mais excusez un passionné chercheur de problèmes, il dérangerait bien la lune pour une solution. Regarde, ô Giudecca, et répondsmoi, vieille ennemie de Sforza, des Carrare, des Visconti, de Barberousse, de Charles VIII, de Louis XII et de Gaston de Poix, regarde, reine détrônée, aujourd'luii marchande de verroteries pour touristes, pauvres ou riches (nous en avons à tous les prix). Ils viennent de toute la vitesse moderne, rassasier leurs yeux, plus insatiables que leurs sensibilités. Ecoute, ce soir, ville, en cette fête intime d'une Française, le bruissement d'insecte d'une montre et réponds-moi I Réponds, palais ducal, œuvre des Giovanni Buon, de Scarpagnino, de Rizzo, de Bergamasco, palais qui fus bâti l'année que Charlemagne fut empereur d'Occident, que penses-tu ? que penses-tu de l'amélioration de l'horlogerie depuis que ce barbare recevait d'Haroun-al-Raschid une horloge et des singes, leçon un peu méprisante, mais bien méritée, de civilisation. Ville lacustre, c'est pour une bagatelle que je te dérange, mais cette question-ci est-elle une bagatelle ? demande à Mm« Burckardt et à Constant qui est en gants de fil blanc à la porte du salon si les mœurs des hommes ont fait
autant de progrès que leurs mains, ou plutôt leurs cœurs autant que leurs esprits depuis que la trop jeune femme du trop vieux doge Marino Faliero, victime ou coupable, l'histoire n'en décide pas, fut cause de la mort de son auguste époux et d'une révolution. Mais tout se tait I tout se tait et tout parle. La montre continue son trantran de montre comme si elle végétait, non dans le palais d'un combattant d'Agnadel et de Brescia, mais dans le tiroir encore de M^^^ Lafleur, entre les sales chaussettes à raccommoder et le registre crasseux du « proprio ». Ah ! quoi qu'on en dise, univers, ton cœur ne bat jamais à l'unisson du cœur des hommes. L'homme est bien seul au monde, s'il n'a pas la familiarité des Esprits Célestes, et, pourquoi n'oserais-je pas le dire, moi qui sais ce que je sais, la Familiarité Royale de Notre Emouvant et Cher Seigneur Jésus-Christ I
« Il me semble que la montre a rallié sur le champ toutes les attentions ! Tout compte fait, je n'espérais pas qu'elle me procurerait une telle union de sympathies î oh I mais, signora, il paraît qu'elle ne déplaît pas à notre hôtesse surtout. Signora, j'ai une grande impatience que vous conserviez ce bizarre joujou : je voudrais bien vous l'offrir. Non I ne me laissez pas le remords de la remporter I
— Quelle prodigalité de vos souvenirs amoureux ! Oh ! Roméo I songez que vous allez attrister la Juliette de Milan I N'est-il pas vrai, messieurs, que la choriste sera persuadée que Baldo la trompe ?
— Jouissez, signora, de cet insignifiant bibelot en toute liberté. Anna Spolète ne vous en gardera pas rancune. Elle a déjà tenté de se détruire par la jalousie I mais je lui ai interdit de tout mon pouvoir d'avoir la pensée près de la mort : j'ai horreur des dénouements romantiques : elle est guérie de toute envie de mourir, allez î et de la jalousie ! Quant aux souvenirs amoureux des dames de la noblesse, peut-être assez mystérieux, ce sont quantité négligeable : j'en ai à foison. En tous cas, telle est ma
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nature, au fond, qu'un bouquet de myosotis qui plonge ses racines dans l'amour me grise autant que l'or ciselé I
— Moi aussi ! eh bien 1 c'est cela, offrez-moi un grand bouquet : telle est ma volonté. Une femme, en France, peut n'être pas indifférente à un bouquet, mais elle est critiquée si elle garde d'un admirateur une pièce aussi riche, dit M^^ Burckardt en tournant le dos à Baldo pour sourire à son valet de chambre, l'imperturbable Constant.
— En voilà une méthode pour faire sa cour à la signora française, Cecco, lui dit un certain Alessandro Masso, médecin hypnotiseur sans malades. Tu tâches de la gagner davantage en lui rendant compte de l'intérêt qu'une femme ressent pour loi... et une plus jeune 1 mais hypnotise-la donc î fascine-la ! Ion éloquence doit paraître à la signora bien fastidieuse. Tu vois, elle en a assez I
— Peut-être pas tant que cela 1 La rivalité pour l'amour, c'est comme l'huile de foie de morue pour le malade, ça l'engraisse. Fais griller une femme avec un peu de jalousie, il n'y a pas de mal, pour la manger. Ah I illustrissime docteur, je crois que la psychologie amoureuse n'est pas une disposition de ton intelligence. Etudie les microbes, docteur 1 »
Cependant, ce soir-là, comme d'autres soirs, les problèmes de l'occultisme, de la magie, de l'onirocritie, les phénomènes causés par la présence d'esprits supraterreslres dans le bois des tables légères ou ailleurs, occupaient ces oisifs. Les causeurs s'empressaient d'étaler leurs sensibilités exquises, se donnaient en hâte et avec joie, comme les intéressantes victimes de pressentiments, de vues surnaturelles. Alessandro Masso, le médecin, dit :
a Le visage de la signora Burckardt offre toute une leçon. Vous, une active, une volontaire, un tas de choses dans ce genre-là 1 Oh I non I ça n'est pas vrai, par exemple I Ah I que vous vous fassiez machinalement un devoir de la volonté I oui I et encore I La signora est une passive,
une lunaire, un médium, une aboulique I c'est presque sûr I oh I oui I je suis bien sûr qu'on vous endormirait facilement.
— A merveille I je consens à l'expérience, si cela doit vous faire plaisir I on va rêver : c'est extrêmement savoureux ces émotions à l'improviste, n'est-ce pas ? Docteur I ne vous froissez pas si ce n'est pas à vous que je demande cette manifestation spéculative ; me le permettez-vous ? Bien souvent, on est monté à l'assaut de ma volonté pour ces angoissants phénomènes, mais, par suite de concordances extrêmement étranges, mon fidèle Constant, mon camerhngue, est le seul qui ait eu F emprise. Il est étrange que je ne capitule que devant mon valet de chambre, n'est-ce pas ? J'en ai la certitude, sans cela je me serais confiée à vous, docteur. Dites-moi, messieurs I permettez-moi cette Uberté française : je réclame un quart d'heure pour les préparatifs, cette robe est impossible ! et les ingéniosités du coiffeur, non, ce n'est ni assez pur, ni assez simple ! Je n'ai qu'un étage à monter, je reviendrai avec Constant, endormie tout de bon, vous en jugerez, docteur I Mario Sagnone, en votre qualité de maestro, enthousiasmez mes hôtes avec votre magnifique musique. Ah 1 voilà 1 voilà des fruits et des Hqueurs en abondance I Vous, Constant, suivez-moi, et songez aux ressources de votre savoir-faire I »
Dans la chambre de M°^e Burckardt, le sourire ironique du valet acquiesçait à ia comédie qu'on lui demandait. Elle éclata de rire :
« Non ! non I non I c'est impossible I mon Dieu, que je me divertis I Oh I mais, ça, alors, c'est le couronnement, c'est inouï I abracadabrant, extraordinaire I Cette montre I oh 1 mais elle est ensorcelée : je t'assure que nous la précipiterions dans le canal Giudecca, il se passerait ce prodige qu'un beau poisson l'étalerait en spectacle à ma table, l'ayant avalée comme il advint de l'émeraude de je ne sais quel empereur fabuleux. Dis-moi I à quel volcan
l'avais-tu donc confiée pour qu'il la vomît. Allons'! parle 1 je suis impatiente ! mais parle, mon petit pervers, mon vampire. Dis-moi la vérité !
— Ben ! j'aime à croire que je l'ai vendue... toujours I... quatre cents billets, c'est le plus important, hein 1 Pour la topographie des lieux, je l'ai pas vissée dans l'œil, mais c'était une boutique près du Pont des Soupirs, sur le quai, et le nom qui était piqué sur le verre de glace, c'était Benevodati. Attends voir, Hélène I Pour mécaniser la farce au Baldo, pour les ficelles de la mécanique, pose-toi là-dessus que Benevodati est un copain du Baldo. Je te disais qu'il y a trois petits cameriere du Modem Palace qui ont tout le Boitin dans la cervelle, alor^ <''iniprendstu... ils se gênent pas avec moi... houm I
— Saurais-tu faire les gestes du magnétiseur, prendre l'horizon avec les bras. Tâche de contrefaire une figure entêtée, une figure refroidie, baroque, hein ?
— Oh I c'est pas ben subtil, va I J'ai assez servi dans les foires, à Neuilly, au Trône, pour avoir la pratique du métier à même le boulevard.
— Pauvre Cecco Baldo 1 quelle formidable farce 1 ma foi, tant pis pour lui, il est trop ridicule et trop menteur aussi, pour qu'on ait de la pitié. Voyons notre décor : décoiffe-moi amplement, veux-tu, camerlingue ? Passemoi mon grand peignoir bébé à plis, non I le blanc en poult de soie, il est plus majestueux. Ce ruban d'argent sur le front ! mon gros diamant. Surtout, tâche d'obtenir que le signor docteur Allessandro ISIasso ne se mêle pas à notre perfidie. Au large, le docteur, hé 1 au large I Je préfère que tu ne l'admettes pas dans notre expérience. »
Les deux complices furent salués par un enthousiasme silencieux. Constant entrait de dos avec des gestes superbes. Hélène avait la démarche et la paupière rigide :
« Que madame s'asseye bien droite sans se gêner sur la petite chaise rouge, là 1 comme qui dirait les tréteaux I Madame conslate-t-elle bien clair la personne qui lui parle?
— Constant 1 Alexandre I mon domestique.
— Juste. Bien dit. Alors, pour madame, pas de difficulté que Constant ait le commandement des opérations pendant que madame est en sommeil ?
— Je suis votre esclave endormie.
— Juste 1 alors I que monsieur le docteur veuille bien se détacher du passage, vu que c'est grave, pour le sang de madame, de préoccuper le sujet avec deux manœuvres. Excusez ! que monsieur le docteur m'excuse, mais, par l'habitude que j'aie de madame, il n'y a que moi qui aie le droit et la responsabilité de la place... Mesdames et messieurs, si une personne de l'honorable société s'intéressait à tel objet précisément désigné, madame pénétrera dans la chose de l'objet avant de le voir.
— Hé I la montre ! la montre de Cecco I que Cecco prête sa montre à la signora francese, murmurèrent des voix.
— Merci bien, messieurs dames ! Madame a-t-elle réellement la vue de l'objet dans le dos de son serviteur.
— Du bleu pâle ! c'est un écrin en velours I oh 1 la magnifique montre 1 elle est étalée sur la soie blanche avec la longue chaîne et la clef.
— Que madame fasse attention ; pas d'impatience, hé I Madame a-t-elle eu connaissance de la montre ? non ! madame venant de loin, étant partie de la France, n'a eu la vue de l'objet que par cUn d'oeil, momentanément. Or, madame hra pour l'honorable société les lettres gravées dans l'or du boîtier. Que lit madame ?
— 7877. Bréguet, près le Pont Neuf. Lafleur, rue Gabrielle, Paris.
— Maintenant, serrez l'objet dans les doigts. Fixez l'attention sur l'objet en or. Madame est bien agitée. Madame hésite ? Si madame a entrevu des nouvelles de la montre en or, que madame fasse sa déclaration à l'honorable société. C'est un devoir.
— Oh 1 quels magnifiques bibelots anciens dans ce
magasin : c'est merveilleux. Mallieureusement, je n'ai pas le pouvoir de lire en détail les caractères qui s'étalent sur la glace. Le nom du propriétaire est très long.
— Elle ne dort pas 1 dit le docteur.
— Chut 1... chut 1... oh 1 docteur.
— Ah 1 mauvais 1 madame est falitriu'e ? Allons 1 butez-vous I un petit elTort I
— Bé... Béné... Je m'applique à voir k- nom. v^uelle anxiété je ressens I j'en ai la fièvre 1... Ah I Benevodati I
— Cest tout ce que vous avez à dire, alors ?
— M. Cecco Baldo est un cher ami du marchand de ces merveilles : tout à fait empoigné par la belle montre, il a un grand désir de la posséder.
— Bon I obéissez I tout le monde attend I luttez contre la fatigue.
— Je ne vois plus que le dôme de Saint-Marc. C'est superbe I
— Oui I en somme, puisque madame est fatiguée, je vais souffler sur ses yeux pour l'éveiller.
— C'est très gentil tout ça I dit le docteur. Mais mon ami, tu fais la parade comme pour une lanterne magique et la science n'y voit goutte. Va faire un tour à l'oflice I tiens 1 voilà de quoi boire un petit coup. Je serais inconsolable de ne pas avoir examiné la rigidité de madame en état d'hypnose... ce serait navrant. »
L'assistance n'était pas fâchée d'avoir l'appui des sciences sérieuses pour sa foi dans les sciences merveilleuses.
« Voyez-vous-t-y pas que je serai pas soumis à mon chef, dit Constant. Oh 1 non, c'est pas des choses à faire, non, non I Le signor docteur m'offrirait mille lires sur table que j'abandonnerais pas la consigne en service. Que le signor docteur attende I Le signor docteur s'arrangera avec madame quand madame reviendra vivante. ) — Et moi ? dit Cecco Baldo très agité. Ma foi I je tiens fortement à ce que le docteur sonde la nature au fond de
Topération. Comment ? on me traite de menteur ? il y a de quoi être furieux. Eh bien ! je suis persuadé que c'est une comédie monstrueuse combinée exprès pour m'embarrasser. Ah î quelle consultation ! une dégringolade de grosses bourdes, oui ! Je suis attaché par les liens de l'amitié à Benevodati, et puis ? La montre m'a été donnée par l'amour, la consultation est une blague. Docteur...
— Est-ce que tes amours m'intéressent, Baldo ? Enfin !... Je n'insiste pas par courtoisie. Moi, je suis un homme sérieux, Baldo, et la science est imperturbable.
— Eh bien ! trimbalez-vous tous en gondole jusque chez moi : je vous emmène. Je vous verserai à boire à tire-larigot. En revanche, je vous annonce que l'intervention des lettres de la petite Anna Spoleta mettra nos artistes comédiens à l'épreuve. Constant sera de la bande. N'ergotons pas plus longtemps, mes amis... en tous cas, je jure que c'est Anna Spoleta... et puis, vous m'ennuyez, hein ?... Docteur, pour la science moderne, est-ce qu'elle dort raisonnablement, copieusement, ou bien est-ce une querelle que...
— Ah I ah ! monsieur Constant ! disait le docteur, monsieur Constant ne permet pas la critique. Alors,c'est que ses manœuvres intéressantes sont aussi intéressées. Ceci soit dit sans méchanceté.
— Ne vous entêtez pas, signor docteur, dit M^^ Burckardt un peu trop tôt pour une endormie réveillée, je n'admets sur mes songes que l'influence de Constant. Oh ! je suis impitoyable ! Grand Dieu, que ces illustres savants sont obstinés I »
Trop rare est l'occasion du miracle dans les récits dont ils se font gloire pour que les oisifs vénitiens ne colportent pas cette nuit même dans les salons, les cafés et les cercles l'incident de la devineresse et de la montre. Quant à l'occasion de paraître facilement spirituel aux dépens d'un grotesque, elle n'est jamais assez fréquente, n'est-il pas vrai, messieurs les corrects et mesdames les sans-pitié.
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Grâce aux ailes brillantes du mensonge, grâce aux gondoles et aux petits vapeurs, voici que tous les Vénitiens connaissent les noms d'une grande sybille mondaine : Mme Burckardt et d'un collectionneur de bijoux anciens : Cecco Baldo. Quelle réclame 1 l'un et l'autre pourraient faire le commerce de l'art et celui des oracles. Pour l'une de ses chroniques gracieuses hebdomadaires, un journaliste a un thème : on imprime à soixante mille exemplaires une série de renseignements pseudo-historiques sur la montre. Napoléon III qui la tenait de la reine Hortense (elle avait été fabriquée pour Louis-Bonaparte)fit présent d'une montre de famille à Victor Hugo. C'était à ce dîner parisien où le futur empereur promettait au futur exilé ce Portefeuille ministériel qui, échappant plus tard au grand poète, fut la cause des foudres des « Châtiments ». Ici, description d'un dîner vers 184*** (N. B. Le chroniqueur est seul responsable de ces allégations). Victor Hugo, plus généreux qu'on ne le dit, changea, au profit de M™» Sarah Bernhardt, le souvenir impérial en souvenir de gloire, après Ucrnani, en 1881. Cette grande artiste, trop souvent ruinée par les coups de son habituelle charité, devait laisser en gage de sa probité la montre à un hôtelier qu'elle ne pouvait plus payer. Dans l'avenir, l'histoire se servira- t-elle de nos journaux pour nous connaître ? et la critique, de cet axiome Bis sluUiiia vcriialcm valet. Le nom du grotesque Baldo, celui de l'équivoque Burckardt étaient avec révérence cités dans la chronique, celui de Constant, ex-garyon de café, était suivi de ce titre : « le docteur bien connu ». Cette chronique a un compréhensible succès. Une princesse russe, qui étudie l'occultisme â Venise, invite M""" Burckardt à ses mardis, un poète futuriste envoie à la signora francese un sonnet brisé ononuttopeïquc que celle-ci déclare exquis : il l'est mais elle n'en sait rien (ou bien il ne l'est pas et cela lui est bien égal). M. Cecco Baldo, vexé, a pris le parti d'une contenance romanesque et martyrisée à laquelle il a
droit : le convolvulus tendre et endeuillé I 11 répond à la proposition d'achat d'un archéologue américain: «Louis XV ne traite pas en marchand I » Nous sommes surpris d'une telle connaissance de l'Histoire de France. Très flatté de la visite d'un vénérable et sec conservateur de Musée florentin, il l'invite à déjeuner, déploie les replis de son cœur et improvise pour lui cette formule : « Les femmes honnêtes, je les respecte I les femmes artistes, je les adore I les autres, je les paie I » Les conséquences d'une simple plaisanterie (qui dira ? qui dira la valeur d'un geste humain pour que nous surveilUons les nôtres), la légende vénitienne de la montre Lafleur empliraient aisément cent pages véridiques : c'est trop I n'insistons pas. N'insistons que sur les suites d'une lettre. Elles sont liées aux soucis de la concierge parisienne de la rue Gabrielle, aux destinées de sa famille. Cette lettre est due à la plume d'une demoiselle qui préparait alors au théâtre San Theodoro la représentation d'une pièce de Sardou : Madame Sans- Gêne. Les affiches l'appelaient Violetta, son frère, le lieutenant de vaisseau Lemercier, l'appelle Marie.
Venise, Modem Palace.
Illustrissime signor.
Vous serez bien étonné de la lettre d'une effrontée. Mais depuis mon arrivée à Venise^ au milieu de diverses péripéties, je compte faire votre connaissance : ce me serait une véritable foie. Je voudrais qu'on invente des règles qui excusent l'ardeur au lieu de ces modes d'étiquette ajustées, tirées au cordeau. Pourquoi tant de scrupules ? Pourquoi être durs, matériels, quand il est si simple de s'arranger pour être heureux, pour s'amuser ? Mais aussi pourquoi, de moi, toutes ces précautions préalables. Vous êtes artiste, vous ne pouvez vous fâcher; je suis au théâtre et de collègue