‹ FilibuthChapitre 8 sur 18 · FILIAL III · texte numérisé non relu

FILIAL III

— Mais c'est le monsieur de la iiionlre I Tiens I je pensais à vous I Sa montre I oh ! qu'on lui rende sa merveille de montre I Ali î mes enfants I il a perdu sa montre. Voilà l'aboutissement ! Eh hien 1 (,« fera date dans ma carrière. Allez I Charles, pars du pied droit, ami, et préoccupe-toi d'organiser les recherches.

— Un écrin bleu pâle, monsieur I

— Et toi, tu as entendu, mon petit Dominique ? un écrin bleu pâle ! Rapidement 1 oh I le paresseux I Va, je t'en supplie, gentil Dominique, tu sais combien je t'aime. Eh bien I à ton retour, je ne serai pas ingrate, je t'embrasserai, dit Violetta au jeune machiniste frisé, avec cette irrésistible voix des femmes qui obtient tout et pourrait obtenir tout le bien. Croyez-vous ? cette impertinente lagune I jusque dans les dessous du théâtre. Pourvu que l'écrin bleu pâle ne soit pas dans le canal ! Quelle manie de lagunes dans cette ville, tlites I c'en est bourré I C'est qu'il faut se méfier, c'est pas très hygiéni(iue comme régime. Le canal a la bonté de n'être pas trop canal, une joUe petite mare amorphe avec des escaliers sous le théâtre, mais il est d'un sale î une damnation I oh ! que c'est sale 1 »

Tous les hommes sont allés rechercher l'écrin bleu I)âle. II n'y a plus de travail possible.

« Alors, on ne reprend pas le deux ? quoi 1 c'esl-y un English ou un bidon d'essence qu'a dégringolé dans les Persiennes ? non, mais c'est du gâtisme ! dit une grosse vieille en costume de gala directoire. Moi, j'ai autre chose à faire (juc de poirotter dans cette baraque î va m'ennuie I si on ne reprend pas le deux, je m'en vais I

— Excusez ma gaucherie 1 Hélas ! je n'ai pas l'adresse 1 c'est la cause de ces vicissitudes dans vos occupations, madame I Dans ma nature, au fond, oh I d'avoir brisé l'inspiration des artistes, je me sens navré. Faute d'un examen attentif, je ne me suis pas rendu compte de la

légèreté de ce que vous appelez les « persiennes » avec tant d'humour !

— Voyez-ça I une jolie voix I il est gentil tout plein, ce petit homme-là ! c'est distingué 1 ça met de l'huile sur ses cheveux ! Alors, il s'est fait du bobo, le pauvre petit î où donc c'est-y ça qu'il s'est fait du bobo ?

— Je n'ai reçu que d'insignifiantes contusions I Très ému, gracieuse dame ! mais il me manque un objet, un bijou très chic IJ'avais fait le projet de l'offrir à M^ieVioletta.

— Ah!

— Oui ! une montre ancienne ! elle est dans un écrin de velours bleuvpâle... où diable peut-elle être tapie ?

— Moi ! je mets toujours toute ma quincaillerie dans mon sac à malice... comme ça... Et puis, qu'ils viennent beaucoup s'y frotter, les macaroni... ça sera le plus chouette. »

Une montre perdue ! un monsieur enterré sous un pratcable, ça distrait un moment... pas trop longtemps ! Les acteurs se promenaient deux par deux, ou bien tout seuls. Vous écoutez, Baldo, avec un plaisir pas très pur, le rire des femmes que vous n'aperceviez pas. Maintenant, voilà tous les acteurs réunis ! Ah I c'est que Dominique, le jeune machiniste frisé, a apporté l'écrin. Dans quel état, récrin ! couvert de boue 1 O boue historique 1 boue des lagunes de Venise ! ô boue poétique et séculaire I mais la boue, n'est-ce pas, c'est toujours la boue, fut-elle, mesdames, mille fois poétique I Va bien doucement, Baldo, pour ne pas salir tes doigts, saUr les robes des dames, sahr la montre. Jette cet écrin bien loin, noblement, là I L'or brillant de la longue chaîne tenu en l'air fait pousser un « Ah ! » à tout ce monde en cercle. Et voilà la montre de la mère Lafleur sortie de l'Adriatique, comme Vénus naissant I Baldo se baisse pour une révérence de prince à M»ne Violetta (à la bonne heure !) et prépare un compliment pour la lui donner... Non 1 il veut d'abord écouter si la montre fonctionne encore.

« Oh I que c'est assommant ! le mouvement est dérangé I mais vous ne tenez pas énormément à ce qu'elle marche, il me semble 1 ce n'est pas une considération I Madame, puisque vous avez pris de la peine pour qu'elle échappe à la mort, elle est à vous. Souffrez que je vous en fasse cadeau.

— Elle est délicieuse I ce qu'elle est jolie I est-ce que je peux accepter ce merveilleux objet 1 ce n'est pas d'une mince importance, ce cadeau, c'est un siècle sous la forme d'une montre I Le vieux serviteur ! elle a dû en avoir des adorateurs et des succès, à travers un voyage d'un siècle ! une pièce célèbre I Charles 1 viens I le charmant présent qu'il me fait, le monsieur I est-ce que tu m'autorises à l'accepter ? Je suis presque toujours hésitante et niaise, ce qui m'empêche d'être heureuse ! »

Charles est long ; il a une tête de squelette d'oiseau. Dans les théâtres, personne n'est étonné qu'un homme et une femme vivent ensemble. On se demande, dans la troupe, par quel vice Violetta, laborieuse et tendre fdle, gaie compagne, aime ce laid philosophe, triste sur la scène et ailleurs. Bien qu'on la chérisse, on rit d'elle : les vertus ne sont jamais ridicules au milieu des gens légers, mais sans qu'ils s'en doutent, l'immoral est ce qui ridiculise à leurs yeux. Quand, pour les engagements, Violetta discute des conditions, elle en fait une de la présence de Charles dans la compagnie, et il paraît qu'on tient assez à Violetta pour tolérer son ombre vivante. Violetta est travestie en blanchisseuse de 171)2, Charles est chamarre en ministre de 1801, c'est lui qui se servira de la montre ce soir à la représentation. Oui I Charles fera bien TefTet du diplomate Talleyrand.

« En scène, à la fin ! tas de sauvages I crie le régisseur Campobasso. Etoile Violetta, quand cesseras-tu d'être invisible ? on t'attend avec anxiété. Monsieur Baldo, excusez-moi d'être en principe impitoyable, mais ma courtoisie ne va que jusqu'à l'étude exclusivement, et c'est

LA iVIONTHE A VENISE 161

logique. Mesdames ! ah I on reprend le deux tout à fait en grand. Qu'est-ce que vous l*outez-là comme des montagnes, vous autres ? On reprend toute la série des scènes depuis La fête de la Fédération est pour demain! Quelque chose de formidable ! Toi, le gros ! du balai ! file de là I Je veux que le plateau soit désertique et chaste ! Qu'est-ce que tu as dans la brochure quand tu entres, Violetta 1 où est la brochure ? Souffleur î... oh 1...

— A tout à l'heure, cher signor Baldo 1 disait Violetta. Je ne le dis pas banalement, mais avec beaucoup de .sympathie. Comme je suis en retard !... Ah ! ce que j'ai dans la brochure quand j'entre, ma foi, je n'en sais rien du tout. Qui a la brochure ? Enfin... souffleur I

— Embrasse-moi, dit le souffleur froidement assis sur une chaise.

— Embrasse-moi donc, citoyen caporal, et tâche que le peuple souverain te fasse sergent pour le cortège de nos noces, lance Violetta rassurée. »

A l'ordinaire, Baldo a plutôt de la réserve, mais il est trop content d'être dans une coulisse et, comme il disait, « uni d'âme » avec une actrice dont le nom est connu à Paris, pour être discret. Deux heures il reste les mains derrière le dos, devant une porte de toile ; c'est l'effet des grandes passions de nous faire aller de travers comme des ivrognes. Il est bien convaincu que Violetta est un génie dans le genre et qu'il est amoureux d'elle. Quel feu d'amour pour les arts I il a rendu incommode un chevalier bien élevé ; Baldo ne s'aperçoit même pas que le régisseur est furieux parce que certains acteurs sont distraits.

« On ^'en va, mes enfants ? dit Violetta ! tiens, comme c'est aimable d'être encore là, fidèlement. Il se délectait de la prose de Sardou. Signor Baldo, vous venez bavarder avec les copains, gentiment ? Ah ! si ! vous venez I »

Comme il est fier, M. Baldo I une actrice française ! c'est lui qui la promène en gondole 1 la gondole s'arrête au café Fraghetti où il a l'habitude de rencontrer ses

amis. Quand on a une grande passion, le caractère devient bossu à l'endroit où il était rond. Baldo est naturellement généreux ! il aime à offrir des glaces : le voici prodigue. Dans son excellation, il se ruinerait en sorbets. Il régale Campobasso, le régisseur, qui parle trop, Charles, l'amant qui ne parle pas assez, et cette grosse vieille qui parle crûment et qu'on appelle M™<^ Pointe : il aurait aussi bien invité toute la troupe, et même Dominique, le jeune machiniste frisé, et M. Mandaccio, le truster américain.

« Et puis, disait Violetta, maintenant, il serait normal que nous ayons votre visite à notre hôtel, n'est-ce pas, Charles ? Oh ! c'est l'endroit de nos rêves I d'un calme ! d'une tranquillité I on ne sait pas où on est I On fera en sorte que vous veniez un Jour que mon frère est libre. Vous verrez comme il vous intéressera, c'est tout un enseignement, il en a une expérience, une certitude, pas du faux-semblant. Dame 1 il a voyagé, il est lieutenant de vaisseau ! il a vu des forêts vierges, la jungle, il a demeuré complètement au Soudan, au Sénégal, l'année dernière, c'est enviable 1 Croyez-vous I quelle chance que Vlphigénie soit justement en rade pendant ma saison de Venise I Alors, il s'arrange pour débarquer en civil de temps en temps, et il me réserve un peu de ses loisirs, il est si gentil ! Vous verrez ses lettres I Oh 1 ce qu'elles sont intéressantes, elles donnent sa mesure exacte I elles le mettent au point î Dites-moi I cette dame française I racontez-moi I Les bavardages rapportent que vous connaissez une dame française très comique cpii a des inspirations divines. Il paraît qu'elle répond quand on la prépare : c'est conmiode quand on veut savoir si votre amant vous trompe I Alors ? elle a fait des révélations sur la montre ? les péripéties de la montre sous Napoléon ? Oh ! Charles 1 ce que ça devait être délicieux, hein ? Qu'est-ce que c'est ? Je me demande si ces gens-lù se moquent pour jouer, si c'est un truc ou si c'est important. »

M. Baldo est si impressionnable qu'à ces derniers mots

la couleur de miel de sa figure a tourné au café au lait. A son cœur qui souffre quand son oreille souffre, il a porté la main. Si M«^e Burckardt n'a pas eu de révélation, il faut qu'elle ait pris des informations. Quand Baldo a questionné son ami Benevodati, le marchand lui a parlé vaguement d'un « cameriere », du « Modem Palace », un certain Merlatti (Giovanni). Tiens 1 Constant est trop prudent pour vendre lui-même un objet volé, il a envoyé un camarade chez l'antiquaire : un domestique sur le point d'être congédié, de quitter la ville. Gourez après un domestique renvoyé ! il a pris le train pour la Suisse, c'est tout ce qu'on sait de lui. Le souvenir de M'"^ Burckardt est si pénible pour Baldo 1 est-ce qu'il va encore prendre une de ses colères ? il fronce le sourcil ? non I il soupire I Quel soupir I cette fois encore il a enfoncé son martyre au fond de sa chair, et il sourit pour répondre à M°^e Violetta.

« M°»e Burckardt n'aime que ce qui est vrai I Les trucs 1 Oh I fi I elle est trop bonne pour se moquer. M™e Burckardt est pour moi l'une de ces chères et intimes amies qu'il est doux de sentir dans les vicissitudes... oh I en tout bien tout honneur ! Elle donne l'impression d'une dame très gracieuse, très noble, mais aussi très au courant, très à l'ordre du jour, très spirituelle, très artiste. Enfin, une personne, très, très, très, très bien I très chic. Vous pouvez croire que tout en subissant son charme, je l'ai pénétrée, j'ai sondé sa nature au fond, je la connais copieusement I

— C'est possible I mais, voyons 1 ce n'est pas un secret à garder ! vous n'êtes pas autorisé à le répéter ? ce n'est pas scandaleux ? non 1 Depuis longtemps j'ai tant envie de savoir ce qu'elle a dit I on s'ennuie tant dans ce théâtre ! on est si mélancohque I allons I cherchez à classer vos souvenirs ! Mon frère a accepté de venir à la représentation ce soir, s'il n'est pas empêché, je voudrais tant lui parler de ces merveilles I

— Oh ! elle est très forte I assoupie, elle était comme

lOt MLlBUill

unie à la nionlrc : elle prenait contact avec elle, malgré l'éloignemcnt, et elle a mentionné jusqu'aux noms gravés sur le boitier. Et puis... et puis... »

M. Balclo s'arrête. Ce n'est pas qu'il soit bien scrupuleux quand il faut mentir, ce n'est pas qu'il soit incapable d'inventer. Non I c'est que, pour imaginer les « merveilles » demandées et une histoire de montre au milieu des événements qui se sont passés en France au xix» siècle, il faudrait qu'il les connût I Et, dame !...

<( Voulez-vous que je vous dise, moi 1 dit Violetta. J'ai eu des nouvelles, c'est à vous donner le vertige 1 Vraie ou hybride, ça I on n'est jamais à cheval sur la règle en Italie, mais vous rectifierez si les cancans en vogue ne sont pas strictement ajustés sur l'exactitude. Voilà, mot à mot : la montre a été fabriquée pour un conseiller à la Cour des Comptes de Napoléon I^r, c'est bien cela ? Ah I c'est déjà beaucoup 1 Elle a passé de lui à un quidam quelconque, qui l'a vendue au roi Louis XVIII pour deux cents francs en assignats. C'est vrai ? C'est dans l'ordre des choses que le roi en ait fait olTrande au Musée du Louvre, mais vous ne trouvez rien d'extraordinaire à ce que l'hnpératrice Eugénie ait louché dessus pt que les conservateurs aient consenti à la lui transférer ? quelle elîronterie I Oh I elle a eu envie de porter une montre d'homme : c'est d'une idiotie 1 ! I non I j'en reste baba I tout de même, ya ne s'arrange pas I En déUnitive, il est certain que la montre a été conquise par une honnête petite choriste de la Scala de Milan...

— Ma déhcieuse petite amie Anna Spoleta. Bravo I parfaitement homologue.

— Kiie V'\ hérité d'un parent par alhance, dentiste des Tuileries, (jui passe pour avoir sauvé la montre de l'incendie du Palais de Saint-Cloud par les Prussiens. Voilà ce (|ue cette dame a trouvé le moyen de deviner I .l'estinu' (|iie c'est imprévu, cette intuition ! Est-ce

oalurmo à ce qu'à révélé la suimiambuie ?

LA xMONTRE A VENISE 165

— Oh ! « somnambule » ! c'est horrible I N'accusez pas mon exquise amie, noble comme une reine, d'être une somnambule. « Médium » ! médium ! est plus gentil. Pour ce qui est de cette petite Anna Spoleta, elle est vraiment 1 vraiment 1 angélique 1 Je rougis, moi, tout matérialiste, de me sentir si indigne de son amour. Du reste, depuis aujourd'hui, mon cœur est pris de fond en comble par une autre. »

A ces mots, M^^ Violetta a rougi ; elle a regardé M. Charles. On voit à la figure de M. Charles qu'il est un pied plat et un méchant homme.

A la représentation de Madame Sans- Gêne, il y a eu beaucoup de spectateurs. Dans la principale loge d'avantscène, le lieutenant de vaisseau Lemercier, en civil, applaudissait sa sœur avec d'autres officiers ; l'un d'entre eux, M. de Cyze, ou Decize, ayant parlé d'elle sans respect, il s'en est suivi une dispute et un duel le lendemain. Mais ceci n'est pas notre sujet. C'est Charles, costumé en Talleyrand, qui portait la chaîne I Quand il a regardé l'heure au cinquième acte, tout le monde a applaudi avec beaucoup de bruit. M. Baldo a aussi applaudi. Un acteur jaloux de Charles a demandé au régisseur qu'on supprimât cet accessoire sous prétexte qu'il coupait ses effets. Charles, jaloux de Violetta, ne veut pas qu'elle conserve un cadeau de M. Baldo et Violetta a donné la montre au lieutenant de vaisseau, son frère. Charles n'a })as manqué de l'apprendre méchamment à Baldo, et Baldo a écrit douze pages d'amour et de récriminations à Violetta. Elle a répondu par ces trois lettres sous enveloppe : Zut.

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