MLLES DE LA PLUIE
un pour chacune... » Et elle éclata de rire : « C'est bien, on ne te l'enlèvera pas, ton kouer ! »
— C'est une sotte, disaient-elles en se gaussant, une fois sorties, tandis qu'elles rattrappaient la route.
Et Julia, qui entendit leurs sarcasmes, demeura longtemps rêveuse.
Par les soirs calmes d'été, quand la mer unie comme un miroir se retire des côtes sans un murmure, on aperçoit au large, dans ces parages tourmentés, des rochers à demi découverts. La vaste solitude leur prête une étrange fantasmagorie, l'éloignement les formes les plus inattendues. Quelques-uns, allongés sur les eaux, semblent, avec leurs découpures hérissées, de longues embarcations chargées de rameurs.
Il vient parfois alors, porté par le vent, un bruit de voix mystérieux et lointain, comme une conversation haletante dont on recueille seulement les accents... peut-être les paroles de l'équipage de quelqu'un de ces vaisseaux d'autrefois, fantômes errants qui échappent, le
jour, aux vigies modernes dans les immensités océaniques, peut-être encore, s'oublie-t-on à penser, ces barques sont-elles montées par des hommes venus du large après quelque dramatique aventure.
Soley, assis sur la grève, guettait ce spectacle indécis. Il attendait Julia, à l'écart du bourg peu à peu noyé d'ombres où perçaient seules, maintenant, les lumières de certains débits. Des coloniaux bruyants y jouaient de l'accordéon et de la mandoline.
Elle tardait à venir :
— C'est curieux, pensait-il, que la chère enfant ne m'ait pas donné lieu, depuis mon arrivée, de soupçonner la moindre peccadille dans sa conduite. Gomment quelque visiteur pressé d'amour n'a-t-il pas frappé à sa porte, imprudemment ?... Parce qu'enfin, je persiste à croire que je ne suis pas le premier !
Cette idée lui avait déjà traversé l'esprit. Un soir, notamment, qu'après s'être attardé à l'hôtel, il avait rallié le Naoulou vers dix heures, il avait trouvé porte close: Julia n'était pas là. — Découcherait-elle ? s'était-il demandé. Ou bien, comptant sur son absence, n'allait-elle pas rentrer plus tard — et point seule ? Dans l'obscurité, il s'était étendu contre une meu-
lette de paille: position reposante et narquoise pour la voir apparaître sans défiance, suivie d'un homme. Mais au bout de quelque temps, elle était arrivée, les mains dans les poches de son tablier, en chantant. Elle s'était attardée chez une amie.
— Voilà une clef, avait-elle fait, gardez-la. Une autre fois, vous entrerez toute de suite.
Les tentations sont grandes, songeait-il, et le sexe est facile, ici. Aimable pays ! Il l'avait bien vu, maintenant qu'il passait ses jours au Naoulou, que des filles rôdaient autour de la maison pour épier les sorties de Julia, Quelques-unes, coiffées du chapeau de paille des moissonneuses, les cheveux gris de poussière, car les fléaux battaient du matin jusqu'au soir, dans les aires, s'étaient enhardies au point d'apporter du poisson ou des œufs au Naoulou, exactement pour lui parler à lui, rhomme étranger qu'une des leurs avait su retenir.
Mais ce soir, Julia ne se hâtait décidément pas. 11 se sentit capable d'en éprouver un peu — oh, très peu — de mauvaise humeur. Alors pour couper court à toute sensiblerie, il s'avisa départir sans plus attendre et de ne point aller la Naooloti*
— Je verrai bien ce qu'elle <lira.
Et le lendemain, elle lui demanda sans un accent de reproche, avec tant de naturel et si peu de coquetterie piquée :
— Pourquoi n'êles-vous pas venu, j'ai veillé pour vous jusqu'à minuit ?
— Pourquoi ?.. Ah î chère petite, toi, la perle de l'île, tu me demandes pourquoi ?.. Et je ne sais même pas si tu attaches un plaisir quelconque à ma visite... vois, tu ne me tutoies seulement pas !
— Plus tard !
— Plus tard ? fit-il, pour la taquiner, quand des lieues et des lieues nous auront séparés ?. . . Plus tard! Tu crois donc que je vais rester des mois dans ce pays, à roucouler avec une mignonne en sabots qui sent le goudron comme un mousse, dans l'espoir que sa voix caressante m'appelle enfin va chalounic'h ? (mon petit cœur).
Alors, Julia pâlit car il avait parlé de son départ. Mais Soley ne s'en aperçut pas. Etcette crainte, elle devait la taire, car son orgueil était immense. Pourtant une colère passa dans ses yeux et elle dit :
— Je ne pourrai jamais aimer un homm*
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comme vous. Vous riez toujours ! Et elle ajoutait tout bas : c'est dommage...
Elle ne savait pas la lutte ardente qui étreignait son cœur à lui, à certains moments, quand il pensait à la créature qu'une obstination têtue l'avait fait fuir — et quand il raidissait sa volonté contre la folie de courir la rejoindre.
Ils s'étaient tus. A la brise marine se mêlait l'odeur des javelles qui jonchaient l'ile. L'Océan était si assoupi qu'on l'oubliait ; et, de toute cette campagne livrée aux occupations rustiques, s'élevait, comme une chanson douce et pleine de rythme, le bruit des centaines de fléaux que des belles gaillardes en sueur brandissaient.
L'été, les travaux des champs occupent les tliennes dès les premières heures du jour. Elles quittent les hameaux légèrement vêtues, les cheveux flottants, sans bonnet ou recouverts d'un large chapeau de jonc, pieds nus et tenant en main la faucille, la falz, l'antique instrument des Druides, dont elles se servent pour couper les gerbes de blé.
A cette heure matinale, fin de juillet, quand le ciel tout radieux s'échaufl'e, l'île «'étend sur
l'azur placide des eaux comme un long caillou gris et blond. Une brume légère en rend indécis les contours. Et dans les criques exposées au soleil qui s'élève au-dessus du continent, vers l'Aber, des vapeurs striées montent. Les travailleuses se hâtent par petits groupes vers les champs disséminés dans l'île et dont elles ont des sillons çà et là. Souvent, ils sont entourés de ces muretins de pierre, à hauteur d'épaule, qui donnent, quand on les voit d'ensemble, un aspect si particulier au pays. Beaucoup de ces champs sont réduits au point que leur superficie, parfois, n'excède pascinqmètres. Quelques-uns de ces lopins sont même partagés en morcellements qui appartiennent à des familles différentes.
Jusqu'à la Révolution, les indigènes dont les terrains étaient entourés de clôtures ne payaient pas de redevance : il en résultait une sorte de plus-value et c'est à cela, sans doute, qu'il faut attribuer une si grande division de la propriété.
Dans dételles conditions, la moisson est longue à faire, surtout avec les outils primitifs dont elles disposent. Chose curieuse, la faux fut un instant employée à Ouessant. A l'exception de quelques étrangers < venus de la côte et établis
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dans 1 ile, on y a complètement renoncé aujourd'hui pour reprendre la faucille.
Quand les épis ont jonché les sillons, les voitures chargées de récolte courent à travers le pays. Tous les sentiers, les haies vives en bordure des chemins se dorent de paille et dans les cours, les meules s'élèvent lentement. Car la la contrée, dès lors, a retenti d'un bruit scandé et que lavent promène, adouci, monotone, irritant, le bruit des petits fléaux, qui semble tantôt s'éteindre et tantôt s'éloigner pour revenir encore, comme le pas sautillant, inlassable d'un marcheur fantastique qui résonnerait très loin, très près, à droite, à gauche, sur les routes ou dans les grèves ou dans les nuées.
Il est des cours où, sur le sol en terre bien unie, cinq à six femmes, la gorge libre sous un châle d'été entrouvert, les bras nus dans les chemises lâches, battent le blé; et d'autres où une llienne est seule à travailler, s'aidantquand même du rythme des fléaux environnants.
C'avait été le cas de Juliana qui, déjà, avait fini son labeur. Elle s'en réjouissait, car à ces moments de grosse fatigue succède une période de loisirs qui va se prolongeant jusque vers le milieu de l'automne, etdontelle profitait en tricotant aux côtés de Soley, en silence.
— J'ai reçu, dit-elle enfin, une invitation à dîner pour demain, jour de courrier, chez Paulette.
Paulette Locronan — Paulette tout court, comme on l'appelait — avait fait fortune aux pays chauds. Cocotte vieillie, qu'une prédilection bizarre avait amenée dans l'île, elle s'y était fait construire une maison. Elle y aurait donné, si elle avait été encore assez jeune, l'exemple fâcheux de l'exploitation tarifée de ses charmes. Mais l'endroit était bien mal choisi. D'abord négligée de tous, elle s'attira, enfin, par le luxe de sa table, les grâces des plus jolies îliennes ; des invités mâles, et qui payaient, formèrent le clou de ces fêtes intimes. Quand des étrangers ou des officiers voulaient s'amuser — vite — Paulette était leur providence.
— Demain soir, répéta lentement Juliana. Mais., je n'y irai pas.
Soley ne broncha point. Fermant à demi les les yeux, il l'observait.
Comment ! Oser décliner cette invite flatteuse! pensait-il, diverti. Car Paulette, méprisée d'abord, étonnait maintenant. Elle était habillée en dame et portait de lourds bracelets. Être reçu chez elle constituait une distinction. Et
Salomé Thorinn et Angèle et Jeannic étaient, avec Mme Caïn, qui amenait ses deux filles, dont elle cachait l'âge, adroitement, des habituées du lieu.
— Alors tu as refusé ?.. s'étonnait-il.
— Refusé.
— Et c'est très bien, mon joli petit corbeau, très gentil à toi, car elle a dû être forte, la tentation ?..
Il est très difficile, je m'en doute, de dire « non» à Paulette, quand on sait qu'on pourra manorer chez elle du mauvais homard en boîte, beaucoup plus appréciable à vos yeux que ces langoustes fraîches que vous dédaignez, et des légumes en conserve, et des fruits, poires, pommes, prunes, choses inconnues dans l'île, et des oranges, des ananas, des confitures Tout cela, préparé à point par un cuisinier qui rit en montrant ses dents blanches, comme une fille, un trop joli garçon amené tout exprès de Paris pour les nuits vides de la patronne — à ce qu'on dit.
— Bien sûr, approuva Julia, et pas pour autre chose.
— Mais, vois, ma chérie, ton ami est bon et généreux. Il souffre à la pensée que tu n'auras point ta part de ces agapes, que le vin
coulera à flots sans que tu y goûtes, et qu'on videra sans toi le contenu mousseux dequelques bouteilles d'or. — Tu peux y aller!
C'est refusé, répéta Juliana: n'étes-vous point là avec moi?..
Soley s'émut de ce sacrifice :
— Tiens, fit-il avec tendresse, je t'aime.
Juliana ne parut pas avoir entendu.
Or, Le Bastard, un conducteur des Ponts et Chaussées, qui depuis huit ans, vivait à Ouessant où il s'était marié, venait parfois échanger quelques propos avec Soley.
Et il lui dit enfin, parce qu'il croyait avoir surpris chez l'amie de Juliana les marques d'un attachement inconsidéré et une foi candide dans la vertu des îliennes :
— Croyez- moi, si votre intrigue est autre chose qu'une fantaisie passagère, prenez garde à l'emballement : vous seriez vite désillusionné.
« Pardonnez si je vous parle ainsi. Mais vos allures, votre goût de la solitude, sont des symptômes assez révélateurs du « grand trouble d'aimer » décrit par les poètes. Vous êtes nouveau ici et tout s'offre à vous sous couleur de rôve. Le
cadre et ses à-côtés ont flatté vos regards. Ne dites pas non, vous y êtes sensible : j'en ai connu plusieurs comme vous, tous amateurs de pittoresque, attirés par la splendeur des lieux, retenus par la nouveauté d'une liaison qui les sortait de leurs habitudes, et qui pensaient s'être transformés en mettant le pied dans l'île... Écartez ça... N'oubliez-pas (et il songeait sans doute à son propre ménage), qu'à la longue votre caractère affiné se révoltera contre tant de rudesse. C'est un sophisme que de vouloir oublier son éducation pour vivre selon la nature.
« Et puis, vous êtes venu trop tard pour l'idylle, dans un pays perdu. Les temps sont révolus, mon cher, de l'âge d'or de l'Ouessant d'autrefois... ouvrez les yeux: déjà des plaies nouvelles, et quelles plaies !... s'étendent sur l'ancienne terre sainte de la piraterie.
« Quelque jour, chez cet objet qui vous paraît si aimable, la bête ardente reprendra le dessus, dans une frasque énorme. Vous serez brusquement poussé dehors, par dégoût ou par force, comme Lieutard, comme Armalin, comme tant d'autres, maris aimants et appréciés, jusqu'au moment où leurs femmes les chassèrent de leurs foyers, parmi la déconsidération générale,
car ils avaient trop longtemps vécu d'elles, et n'étaient plus que des mâles vieillis.
« J'ai vu Lieutard, usé et rongé de phtisie, dire adieu à ses enfants en pleurant et s'embarquer sur la Louise sous les sarcasmes des lliennes, avec en main le mouchoir des émigrants où il avait plié tout son avoir — peu de chose. II retournait sur la grande terre où il ne comptait plus de famille, plus personne, pour y « chercher du travail »,poury mourir. Et le soir, sa femme célébra ce départ avec des coloniaux.
— Ah ! fît Soley, les conditions ne sont pas les mêmes !
— Sans doute. Vous êtes riche. Et ils se turent. Mais Soley, au bout d'un instant, ajouta en souriant :
— Vous verrez, je tiendrai bon.
Et il affirmait ainsi sa volonté, sans crainte. Parce qu'il sentait que tout ça n'était qu'un jeu pour lui. Et qu'un autre attachement, plus fort, le gardait de se laisser entraîner trop avant. Il ignorait qu'au fond de son cœur une image redoutée était sur le point de s'affaiblir, tandis qu'une autre se substituait à sa place.
La gracieuse sauvagesse ! pensait-il de cette femme qu'il n'avait jamais pu surprendre se regardant dans une glace, autrement que pour admirer l'arrangement naïf de sa triple rangée de châles aux couleurs crues, fixées par des épingles de verroterie. Une raie divisait en deux parties sa chevelure courte; elle posait làdessue son bonnet et sa coiffure était faite. Il fallait encore la voir, torse nu, se débarbouillant dans un seau en plein air, riant aux éclats sous la morsure de l'eau savonneuse.
Etait-ce assez nature ?
Et n'est-elle point souverainement estimable, la femme capable d'apprécier l'homme sans sentimentalité, pour lui-même ? En sorte que l'être chéri ne puisse attribuer, en toute humilité, qu'à sa qualité d'homme, les faveurs qui lui sont imparties... Depuis un mois, elle n'avait manifesté son inclination que par la fidélité de son hospitalité nocturne. Si elle était peu démonstrative, c'est qu'elle ne jouait pas la comédie d'aimer. Ah ! non, pas de serments, et pas de grands mots, non plus. Un vieux dicton ne recommande-t-il pas: « Si tu aimes, n'en laisse rien paraître » ?
Parfois, pour la taquiner, il l'embrassait correctement sur les joues. Alors, elle s'irritait de
l'insaveur de ce baiser. Elle ne disait rien sur le moment. Et, enfin, se sentant « volée », elle entrait en colère :
— Vous embrassez comme un ploug!
Ainsi, elle avait profité des raffinements de la civilisation. Les îliens ne savaient pas embrasser. Des étrangers voluptueux avaient introduit cet art. Elle discernait la qualité d'un baiser mais elle n'avait pas le génie de le provoquer. Il fallait qu'il vienne de lui-même. Et toute sa séduction était uniquement dans son corps sculptural et sain et dans la jeunesse inapprètéede son esprit.
« Vous embrassez comme un ploug ! »
C'était risible et c'était délicieux, cette indignation. Et, assez curieusement, pourquoi donc, à cet instant précis où il se rappelait ce mot, pourquoi donc revinrent aussi à sa mémoire ces paroles de la douce Jeanne, leur amie, auxquelles il n'avait pas attaché d'importance, d'abord, car elle vivait, cette Jeanne, dans une région d'idéal éthéré : « — Vous avez Juliana, elle vous aime — soyez sûr qu'elle ne demanderait qu'à vous aimer encore davantage. »
Il méditait ces choses en se rendant au Naoulou, à travers l'adorable paysage de PorzGwen, un vallon eu miniature, avec des horizons
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grands comme la main, rocailleux et couverts d'ajoncs. Un ruisseau qui se perd dans ses prairies marécageuses entourées de muretins gris, semble renoncer à courir vers la mer. Au sommet des deux collines se profilent, très au ras du sol, les toits de plusieurs maisons ; la vague chante à quelques pas, sur les plages blondes du Corce et du Cajou.
Il méditait ces choses, simplement, et pour la première fois, une émotion singulière l'envahit, à laquelle s'associait, sans doute, la pure beauté des lieux.
— Est-ce que j'aimerais ? s'étonna-t-il.
Et il sourit victorieusement. Car il crut bien, en cet instant, avoir dépouillé le vieil homme. Depuis un mois, il portait là, sur lui, sans même les avoir regardées, ces lettres et ces souvenirs de la femme qu'il avait fuie, tant de choses qui auraient dû lui ronger la poitrine comme un cilice... Ce fardeau lui semblait bien léger.
Alors, très fier de dédaigner le passé, il arriva chez son amie, l'esprit enjoué, l'âme libre.
Juliana, un peu morose ce jour-là, surveillait, en retenant par une corde deux moutons accouplés, l'air décidément victorieux de Sol*jj .
— Agréable fermière, dit-il, comme tu ferais le bonheur d'un homme !
« Je n'ai jamais compris pourquoi tu n'étais pas entourée de bébés roses, pourquoi un légitime époux n'était pas à tes côtés, remerciant le ciel d'avoir pu assurer l'embargo d'une aussi charmante compagne.
« Voyons, pourquoi ne te maries-tu pas ?
Or elle lui répondit avec aigreur :
— Est-ce que je ne me suffis pas à moi-même ?
— Mais tu as vingt ans !
— La belle affaire, si j'épouse un matelot ! M'embarrasser d'un mari que je verrai à peu près tous les quatre ou cinq ans, comme c'est le cas de Jeanne Le Gwen, de Barbe Le Meur, de Rose Iliou et de tant d'autres !...
— Alors prends un étranger !
— Travailler pour un homme, non pas ! Vous n'avez rien à faire ici, pas de pèche, pas de commerce, et nous, femmes, l'agriculture est notre lot. — Et puis, réfléchit-elle, se marier est devenu bien difficile... elle insista lentement,appuyant sur les mots, presque impossible pour celle qui a connu quelqu'un d'autre qu'un Ouessantin. Les gens d'ici sont trop grossiers. Bon pour celles qui n'ont jamais rien appris de l'amour...
Et Juliana avait raison. Ne sont-ce pas lei filles, à Ouessant, qui de tout temps, ont dî faire les avances aux gars très puissants, maii timides et pleins de froideur indolente e qu'elles ont tant de peine à retenir, malgn leurs charmes, désarmées contre cet atavique instinct, leur unique passion, celle qui les en traîne irrésistiblement vers la mer ?
— Trop sauvages, en vérité?
— Oui, répéta-t-elle, avec une moue dédai gneuse. Et elle crispait sa volonté pour pa raître indifférente et insensible.
Il y eut un silence. Un silence qui étail lourd de pensées qu'ils n'osaient point échan ger et qui se rapportaient à eux-mêmes. Peut être à leur mutuel amour inavoué.
Et n'était-ce point cela qu'il aurait fallu lire entre les lignes, la preuve de son attachement, dans cette incapacité de pouvoir supporter un autre homme après lui ?
Or Soley était-il aveugle ou indifférent ou simplement maladroit, quand il fit :
— Bast ! tout s'oublie!...
... ou bien se mentait-il à soi-même?
Enfin, il s'aperçut que le soleil, sur la fin de sa course, allait disparaître derrière les rochers de Pern. 11 entraîna Julia vers ce glorieux
spectacle. Longtemps, tous deux marchèrent sans mot dire dans la direction de l'Ouest, sur un doux tapis de gazon, jusqu'à l'ancienne sirène. Et quand ils furent rendus en cet endroit extrême dé l'île, parmi le désordre tragique des colosses de pierre accumulés, Soley porta la main à la poche de son veston.
Alors, dans la joie de son âme, il dit à Julia :
— Tiens, prends ces papiers et prends aussi ces photographies. Et maintenant! détruis-les, jette, jette tout !
Elle n'eut pas même la curiosité de regarder. De sa main qui aurait déchiré trois jeux de cartes assemblés, elle réduisit les feuillets en pièces et les dissémina au gré du vent.
— Et toi, fit-il, dans un transport d'enthousiasme dont il voilait l'accent sincère sous un lyrisme affecté, tu es ma déesse sauvage, ma petite déesse noire, Juliana la brune, et je l'élève un temple d'amour parmi ces rocs où jadis les druidesses sacrées, tes ancêtres, adoraient Heussa !
Mais le soir, la déesse s'était grisée — abominablement.
Ce fut de la faute de Thirion, un matelot en congé, et puis d'Adèle Berthelé, et de Maryvcnne Lamour, qui, très tardivement, étaient venus frapper aux volets de Juliana, si fort qu'ils faillirent réveiller les morts du Cimetière des Anglais.
La nuit était splendide : ils proposaient d'aller faire un tour à Kergoff, à l'autre bout de l'île, chez Marzin.
On se mit en route.
La maison Marzin, spacieuse et bien éclairée, s'encombrait de marchandises qui avaient débordé jusqu'à la buvette. C'étaient des fûts, des barils, des caisses de biscuit de mer, des ballots de toile à voile. Une odeur d'alcool et de goudron, mêlée à celle des épices, flattait
les narines quand on arrivait du dehors. Marzin était un gaillard solide et râblé, l'œil vif, avec une barbiche en pointe et une large ceinture de flanelle rouge autour de la taille. Pêcheur de la pointe du Raz, il avait épousé une Ouessantine maigre, au grand nez, au cheveu luisant et noir, et « riche ». A eux deux, ils dirigaient un de ces comptoirs comme il y en a trois ou quatre dans le pays et qui monopolisent tout le commerce.
Sans tarder, on se mit a prendre l'apéritif. Car Thirion, l'instigateur de cette petite fête, avait, dans l'après-midi, porté à Kergoft" un superbe mulet à la cuisson duquel Mme Marzin avait mis tout son art. On s'installa : les Marzin s'étaient joints à la bande, en amis.
Or, le vin du Vesper, expressément réclamé, fut servi fumant dans les bols. C'étaient, annonça Marzin, et il ne mentait pas — les dernières bouteilles de ce vin piraté, devenu la cause de tant de drames.
Un matin — il y avait plusieurs années de cela — des centaines de barriques furent aperçues en dérive sur la mer embrumée. Les iliens allèrent en chercher quelques-unes avec leurs canots. Mais bientôt le flux les amena de luimôme au rivage et,toute8 les grèves, du Créac'h