‹ Filles de la pluie (scenes de la vie ouessantine)Chapitre 18 sur 23 · FILLES DE L\ PLUIE · texte numérisé non relu

FILLES DE L\ PLUIE

à Loqueltas, et sur l'autre versant, les plages du Gorce et du Cajou et toutes les criques, jusqu'à Porz Goret, en furent remplies. Le Vesper, venait de se crever sur la pointe de Pern.

Et cette aubaine ne s'était pas arrêtée là : la côte Nord-Ouest, Niou-i-zella, Yusinn et Gwalgrac'h, Gadoran, et le Stiff, Porz Ligodou et Pen ar lan avaient eu leur part de ces épaves ruisselantes, entraînées par le Fromveur très généreux, tandis que d'autres voguaient jusqu'à la grande terre, du Gonquet à Portsall, où elles étaient accueillies avec des cris de joie.

Alors, ce fut une orgie somptueuse. Des plus lointains villages, on venait à la grève pour emplir de ce vin tout ce qui tombait sous la main, les brocs, les ribauds pour faire le beurre, les seaux, les bidons et les marmites : on en versa jusque dans les citernes vides. Sur place, les énormes fûts étaient défoncés à coups de sabot, parmi les rocs glissants de goémon ; des fleuves sanguinolents couraient sur les sables d'or, regagnant la mer. Les buveurs, la bouche épaisse, dansaient autour des tonneaux ; d'autres, après s'être rassasiés, se dégorgaient pour avaler encore, abandonnant

leurs travaux,leurs maisons, hommes et femmes oublieux des vaines contraintes, buvant encore le soir, à la lueur des torches, tant qu'ils pouvaient, buvant jusqu'à l'aube où toute l'île s'endormait enfin sur les plages, dans une vaste fraternité.

Le syndic avait été impuissant à retenir les pillards. La gendarmerie mit trois jours à venir. Elle battit en retraite devant l'attitude des îliens et l'on dut réquisitionner la troupe. Les soldats, baïonnette au canon, devaient empêcher l'accès des plages. Mais la nuit, les femmes se glissaient à travers le cordon des troupes, les militaires fermaient les yeux, et comme la mer apportait toujours son tribut, ils passaient aux séductrices des savons, des étoffes, des verroteries.

Même spectacle sur la côte. On citait à Ploujuerneau telle famille qui resta pendant un mois plongée dans l'ivresse, ne se soutenant que de boisson. Un enfant y mourut de faim. Un mois durant, aussi, Ouessantfut noyée sous ze vin noir et fort. Marzin pouvait montrer le :ostume de treillis blanc qu'il portait alors et qui, teint de rougu, ne put jamais, malgré des .avages répétés, redevenir blanc.

On n'évoquait pas ces histoires, parce que

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