‹ Filles de la pluie (scenes de la vie ouessantine)Chapitre 19 sur 23 · PILLES DE LA PLUIE · texte numérisé non relu

PILLES DE LA PLUIE

tout le monde les connaissait et parce que chacun y avait été plus ou moins compromis. Mais ce soir même, en buvant ce vin, plus d'un espérait que la fête recommencerait un jour et l'on bénissait ces saladiers brûlants d'où s'exhalait un violent arôme qui, peu à peu, échauffait les têtes.

Juliana, si calme d'habitude, était la plus excitée. Elle riait maintenant aux éclats, sans motif. Puis, en défi aux objurgations de Soley, qui apprit alors qu'elle était passée dans la soirée chez Mme Naour où les boissons sont généreusement servies, elle se mit à avaler coup sur coup des pleins verres de rhum, tandis que, pour témoigner sa joie, elle dansait, bousculant tout sur son passage, les tables et les consommateurs, et poussait des cris rauques.

Soley, dans l'animation grandissante, eut le tort de vouloir la calmer. La fièvre gagnait les convives : amusés, ils taquinaient Julia. Pour affirmer sa vigueur, elle prétendit enfin lutter avec Marzin, et, déjà, homme et femme s'étaient enlacés. Un instant, Soley se sentit isolé au milieu de ces indigènes parlant une langue inconnue et qui, peut-être, le tournaient en ridicule. Une colère le prit contre cette fille indomptée qu'il n'aurait su battre. A lui

aussi, le vin du Vesper communiquait un dangereux vertige. Seulement, contre qui assouvir sa mauvaise humeur?

L'occasion se présenta bientôt. Un entrepreneur du Conquet et un sergent de la coloniale venaient d'entrer. On les avait servis dans une pièce voisine. Mais l'endroit était sans gaité et, attirés par le bruit, ils s'étaient mêlés aux lliennes. Soley prit ombrage de leurs agaceries.

— Julia, crîa-t-il, arrive donc !

Julia se retourna et avança de quelques pas. Sans doute, essayait-on de la retenir car elle ne se hâtait point.

— Julia ! appela-t-il encore.

Alors elle vint. Mais elle était suivie du sousofficier qui marcha vers Soley :

— De quel droit Monsieur prétend-il m'interdire de causer avec...

— Quel droit?., nargua Soley. Ah ! c'est embarrassant... sourit-il. N'importe! Parce que je suis le plus fort.

Et dédaignant la garde, d'une détente du bras gauche, il l'envoya rouler à cinq pas.

Il avait éprouvé une joie bizarre à être bri>tal. Maintenant, il souhaitait de les voir se mettre à quatre ou cinq contre lui. Mais tout

le monde s'était levé. Les îliens, navrés de cette affaire, discutaient en breton. Poliment, ils démontraient au colonial, affalé dans un coin, et qui essuyait sa mâchoire en sang, qu'il aurait gagné beaucoup à rester tranquille. Juliana, soumise, se plaça aux côtés de Soley. Ils sortirent.

Une fois chez elle, Juliana s'était assise sur le banc, auprès du lit, calmée, lasse, sans dire un mot. Elle avait arraché son bonnet qu'elle avait jeté dans un coin de la pièce, au hasard. Et maintenant, elle attendait l'explosion des reproches. Elle n'eut point lieu. Soley était fâché contre elle, contre tous, contre soi-même surtout. Sotte histoire. Pourquoi s'être aventuré dans ce caboulot ? Pourquoi s'être rincé la bouche de cette vinasse ? Il se taisait. Et Juliana, voyant que, décidément, il ne gronderait pas, se remettait peu à peu à sourire, béate, comme après une douche qui l'aurait apaisée.

Une seule chose aurait pu la troubler. En rentrant, elle avait jeté un coup d'œil dans sa crèche, et profitant du clair de lune, avait compté ses poules.

— Il m'en manque encore une, ce soir, avaitelle constaté.

— Volée?..

— Elles y passeront toutes.

— Mais qui donc peut venir les enlever ? Juliana demeurait muette, hochant la tète.

Et puis :

— La grande Angèle, parbleu ! Elle doit envoyer chez moi ses gosses ou des soldats pendant que je suis absente... Quand j'ai pris cette maison qu'elle avait habitée avant moi, le jardin était plein de têtes de moutons capturés pendant la nuit, dans la lande, et qu'elle dépeçait avec les marsouins, déchirant les peaux, sacrifiant la moitié de l'animal pour faire cuire un gigot ou deux... Mais comment la chiper sur le fait ?..

La grande Angèle, son amie...

— Ah ! cette île, tout de même, pensa Soley. I.t il n'y avait pas une gaité considérable dans cette exclamation.

Le temps avait changé soudain et, successivement, de fortes bourrasques assaillirent l'île, série de chocs semblables à des coups de bélier, avec des trêves, des accalmies suivies d'attaques désespérées où tout semblait devoir céder ; enfin, la mer s'apaisait à nouveau dans un armistice mensonger.

Quand l'ouragan faiblissait, apparaissait la brume. Et puis, des vents s'établissaient Nord- Est, dressant contre les falaises du Stiff l'effort des vagues. L'écume sautait par-dessus l'obstacle altier des quarante-cinq mètres de roche, se collait aux vitres des phares dont on s'étonnait de ne point voir les lanternes osciller avec toute leur ossature ; elle blanchissait de sa bave le toit du sémaphore, pendant que de lourds

docons s'envolaient vers Tintérieur du pays, comme des papillons ivres.

Alors les barques de pêche de Porz Ligodou et de Pen ar Roc'h venaient chercher un abri dans la baie de Lan Fol, tandis que les petits canots de Gwalgrac'h se réfugiaient à Yusinn. Le vent passait au Nord, et, subitement, descendait Nord-Ouest,'obligeantles bateaux à fuir sur la côte opposée où, solidement ancrés, ils dansaient dans les criques d'Arlan et de Kernas. En rafales, le vent remontait vers le Nord. Ce souffle instable semblait les oscillations d'une aiguille qui n'arrivait pas à se fixer. Et chaque jour, chaque heure, il s'imposait avec une clameur différente, tantôt molle, tantôt exaspérée, balayant l'îlot d'embruns, charriant des nuages sombres qui donnaient aux flots des couleurs puissantes et métalliques, escamotant ces nuages en un instant, pour disposer un ciel radieux qui refaisait la mer souriante à son image, et tantôt, mêlant tout au point qu'on ne distinguait plus le ciel de la mer dans une brouillasse laiteuse, aux reflets d'un jaune ver* dàtre, paysage enrhumé où n'apparaissaient que des balafres d'écume.

Les pécheurs opposaient aux éléments leur mobilité constante, les phares, l'obstination

têtue de leurs feux, la masse de leurs pierres et la clam fur de leur trompe.

Par moments, la pluie tombait sans discontinuité, transfo-mant Ouessant en bourbiers, des plaines entières en lacs immenses dans lesquels se miraient les petits moulins dont les ailes tournaient, inlassables.

Soley s'était fait chagrin à l'image du temps.

Il aurait voulu l'île telle qu'elle était autrefois, à ces époques si souvent évoquées et que les vieux avaient connues. Rêve irréalisable. La majorité des habitants applaudissaient aujourd'hui à toute nouveauté. C'était attristant et inéluctable. Seul, un sûr instinct du beau détournait encore les femmes de renoncer à leur costume.

Les meilleurs gardiens des traditions étaient représentés par les ecclésiastiques de la cure. Mais ils voyaient seulement dans leur immobi-! lité une formule de réaction. Ils n'étaient pas,| eux-mêmes, à l'abri des critiques, révoltants^ d'ostracisme, servant jusque dans le temple la politique de l'opulent marchand contre le pécheur exploité, protégeant les cabaretiers, la plupart, empoisonneurs bien pensants, abaissant enfin la grandeur possible de leur apostolat à la poursuite de querelles mesquines.

Tout accepter eu bloc ou fuir ?... se demandait parfois Soley. Ah ! ne pas songer, rompre avec toutes les perversités intellectuelles du civilisé, avec ses nerfs, ses délicatesses, y compris cette aberration de réclamer une femme pour soi tout seul, et d'ériger comme un dogme le droit aux jalousies?... N'était-ce point là l'extrême sagesse ?

Il n'y parvenait pas.

Son visage, trop souvent, trahissait sa mélancolie.

— Tu souffres, mon ami ? lui demanda enfin Julia qui, depuis longtemps, l'observait.

Mais il l'écarta sans douceur : — u Allait-elle se piquer de psychologie, maintenant, la sauvagesse ? »

Il fut brutal quand il aurait dû ne l'être pas. Faute considérable.

Ah ' tant pis !

Il avait reçu, ce matin même, une supplique désespérée de celle qu'il croyait avoir oubliée. Et cet appel, sans doute, venait-il à son heure.

Or le démon devait s'emparer du cœur de Julia. Car, par désir de vengeance, elle déclara à Soley qu'ils n'étaient point mariés, après tout, et qu'elle s'estimait, en conséquence, aussi libre qu'il l'était lui-même. Et elle sortit.

Quelle mouche l'a piquée ? se demanda-t-il.

Hélas ! Gomme il avait changé en si peu de

temps! Juliana pensait qu'il se détachait d'elle...

i Et cette conviction d'être abandonnée un jour,

commune à toutes les îliennes, et qui abolit toute

fidélité, elle la partageait à son tour.

Peu d'heures après, Yanneet MaryvonneMalgorn se rencontraient avec Juliana : un événement sensationnel s'était produit. Des gens du Stifî signalaient l'arrivée d'un grand vapeur, mouillé à l'entrée de la baie de Gadoran.

Elles partirent toutes les trois, empruntant les traverses. Il était six heures du soir. Dès Kermonen, on apercevait le navire dont les premiers feux étaient allumés. G'était la splendeur et la vie dans le domaine de la désolation et de la mort. G'était le progrès, des idées nouvelles. Pour les îliennes, un vaisseau représente toujours quelques miettes de plaisir.

Une centaine d'indigènes s'étaient rassemblés déjà sur la falaise. Des matelots du yacht, le Salvador, venaient de descendre a terre. Ils cherchaient de l'eau de source : on les conduisit à un petit douet parmi les roches. Et puis, un second canot se détacha du bord, et quatre gentlemen porteurs de longues-vues atterrirent. Ils

jetèrent sur Ouessant un coup d'oeil rapide : la vue de trois belles filles les intéressa beaucoup plus que le paysage. L'un d'eux s'approcha du groupe et, avec beaucoup de civilité, demanda si elles consentiraient à visiter le bateau. Yanne et Maryvonne saisirent avec empressement l'occasion. Juliana accepta sans défiance. On leur fit faire le tour du pont et on les entraîna dans les cabines.

Le vapeur était plein de choses admirables et bonnes. Elles goûtèrent des cakes parfumés comme des savons de toilette ,des fruits exotiques , et burent de ces vins colorés d'Espagne qui sont pareils à du velours sur la langue et dont la force assez traîtresse ne se révèle pas sur-lechamp. Julia parlait de s'en aller : on lui rit au nez. Ce n'était là que le prélude. Le dîner aurait lieu ensuite. Depuis longtemps les hommes s'étaient faits entreprenants.

« EtSoley ! » songeait-elle...

Elle se défendait de son mieux contre un grand diable aux mains fines, au teint de lait, qui parlait à peine le français. Il pensa la convaincre par le Champagne. Mais elle se défiait et buvait seulement du bout des lèvres. Yanne et Marj'vonne, qui s'oubliaient tout à fait, étaient déjà très débraillées. Juliana supplia encore

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