‹ Filles de la pluie (scenes de la vie ouessantine)Chapitre 20 sur 23 · FILLE» DE LA PLUIE · texte numérisé non relu

FILLE» DE LA PLUIE

qu'on voulût bien la ramener à terre. Mais on ne l'écoutait plus. Alors elle se débattit rageusement. Ils se mirent à deux contre elle.

— Elle n'a pas assez bu, déclarèrent-ils. Et ils burent davantage. Mais, bien que ce sacrifice fût héroïque, Juliana vidait son verre sur les tapis du salon, au fur et à mesure qu'on le remplissait. Enfin, elle avala à grands traits une coupe pleine — elle se devait bien ça — et, profitant d'un instant de répit, elle s'échappa sur le pont.

Les hommes de l'équipage occupaient leur poste à l'avant. L'obscurité était si grande que l'on n'apercevait point la côte de Gwalgrac'h.

Juliana gagna l'arrière. Un canot y était amarré. Hardiment, elle enjamba le bastingage et se laissa couler sur la préceinte. Alors elle paumoya le bout qui retenait le canot, et lorsque son avant toucha le yacht, elle s'élança vers la frêle embarcation. Mais, dans sa hâte, son élan mal calculé la précipita à la mer. On entendit un clapotis, le bruit de l'eau battue. Pourtant, avant qu'on ait pu mettre une chaloupe à la mer, elle s'était hissée ruisselante dans le canot, elle avait détaché l'amarre, pris les rames, et déjà, elle s'éloignait dans les remous violents du courant.

— Où va-t-elle ?... Elle est perdue dit un matelot.

— Si elle pouvait doubler la pointe ? ?..

— ... et gagner le Stiff ?... avec ces vents qui rabattent sur les roches, elle n'y parviendra pas.

Le youyou avait disparu dans la nuit.

Et de la côte, Soley, lui aussi, avait vu les feux de la maison flottante. Il avait entendu les accords d'un piano et les rires que lui apportait le vent, par bouffées. Et Anne Naour, fillette de treize ans, lui avait dit, sans méchanceté, mais dans toute l'innocence de son cœur :

— Julia est là.

— Oui ? fit-il en cachant sa surprise.

— Elle a embarqué avec Yanne et Maryvonne et « ceux-là »du bateau. Et elle est restée.

— Et elle boit etelle mange de bonnes choses, faisant la fête. Et toi, Annie, tu es ici, applaudissant sans y participer aux plaisirs des autres ? Pourquoi n'es-tu pas avec elles, dans ce steamer du diable, à te réjouir de tout ton petit corps de gosse, de toute ton âme de maoutic ?

Mais l'enfant ne pouvait pas comprendre.

Elle ouvrit seulement de grands yeux. Et elle ajouta, souriant comme un ange :

— Vous savez bien que si j'aurais trouvé une barque pour m'envoyer là-bas, j'y serais moi aussi.

Un vapeur ! Il ne s'étonnait plus , car il devinait trop l'enthousiasme et la fièvre que cette arrivée devait susciter chez les natives. Quelque chose comme l'apparition d'un schooner dans les eaux d'un atoll oublié du Pacifique...

Car, pour Ouessant, n'était-ce pas le seul incident possible, une date dans la vie, à tel point que l'on précisait une année par le nom du navire, naufragé ou apparu qui l'avait illustrée ? Il y avait l'année du Chincha, celle du Busse^ de VUzumhee^ de la Ville de Palerme^ de l'Européen, etc. Le « Russe » n'était qu'un surnom. On avait attribué cette nationalité à ce bateau, à cause de la barbe fauve des hommes qui le montaient et à cause de leur noble endurance à boire. C'était là un souvenir légendaire et lointain. Les temps ne l'avaient pas effacé. On rappelait, dans les veillées, que cinq îliennes étaient allées à bord de ce navire mystérieux. Mais on précisait bien qu'aucune ne s'était hasardée à descendre dans les cabines. C'était en ces jours abolis et purs, où les mères recom-

mandaient à leurs filles, si d'aventure, elles se risquaient à visiterun bateau, de rester toujours sur le pont.

Ce soir-là, Soley ne rentra pas au Naoulou : son parti était pris.

Le lendemain seulement, et dans l'aprèsmidi, il se rendit chez son amie. Elle était pâle et défigurée. Elle s'émut dès qu'elle l'aperçut.

— Inutile de donner aucune explication, déclara-t-il.

Et il passa dans la salle voisine pour prendre quelques objets qui lui appartenaient.

Elle aurait pu lui montrer sa robe encore trempée d'eau de mer,et les plaies qu'elle s'était faites aux mains et aux genoux, contre les rochers, en gagnant péniblement la terre ; elle aurait pu lui apprendre cette fuite désespérée, au péril de sa vie. A quoi bon ?,.. Il ne croirait pas à sa résistance ni à sa fidélité...

Et une chose, qu'elle savait mainienanty la convainquait qu'il ne reviendrait pas sur sa décision.

— Je m'en vais, adieu ! fît-il, quand il traversa de nouveau la pièce.

Elle se détourna simplement et ne tenta point de le retenir.

Et sous un ciel attendri d'automne qui rendait plus mélancolique encore son départ, Soley ne pouvait détacher ses yeux du rivage.

Vues de la mer, les côtes prenaient un aspect inattendu. Le pays lui redevenait étranger. Une émotion jaillit de cette constatation. Il regarda avec reconnaissance et regret cette terre où il avait été heureux.

« Si l'on doit, réfléchit-il pour s'affermir, endurer toujours les mensonges des femmes, ne sont-ils pas préférables, ceux qui naissent sous le charme d'une bouche artificieuse et raffinée ? Un cœur vraiment épris est parfois incapable de les découvrir. Mais les tromperies d'une fille inexperte sont un pain bis qu'un estomac fatigué digère mal. »

Et puisqu'ici, encore, il avait rencontré la désillusion, ne valait-il pas mieux retourner làbas, à Marseille, vers celle qui l'appelait très sincèrement, en cette heure, il le savait bien ?

Faiblesse d'un instant, — et qu'il répudia vite.

Or, en fouillant dans son portefeuille, il s'aperçut de la disparition de sa dépêche. Il s'expliqua alors un mouvement furtif de Julia pour dissimuler un papier, le jour de l'arrivée du Salvador. C'était son télégramme, dont elle avait pris connaissance.

— Ah! rit-il, les femmes sont bien les mêmes partout... Et comme un rien, si tôt qu'on les prend au sérieux, provoque donc les plus graves déterminations !

Car, maintenant, rebuté par sa double expérience, il allait partir vers des régions nouvelles, après un décisif coup de balai au souvenir et au passé, une liquidation de sa vie sentimentale, avec des larmes secrètes, peutêtre, pour tout ce qu'il avait brisé dans ses doigts.

Il y avait sur le pont de la Louise un matelot du Sa/yarfor, congédié pour faute dans le servic«< et qui regagnait le continsni.

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