‹ Filles, lorettes et courtisanesChapitre 6 sur 8 · THÈBES FUT ABATTUE PAR ALEXANDRE · texte numérisé non relu

THÈBES FUT ABATTUE PAR ALEXANDRE

ET

RELEVÉE PAR PRHYNÉ

La condition parut trop dure aux Thébains, et l'offre de la courtisane fut refusée.

Phryné affectait des apparences pudibondes : sa tunique montait jusqu'au cou et n'était point fendue sur les côtés ; mais, un jour, comme tout le peuple, célébrant les fêtes d'Eleusis, était rassemblé sur le

rivage, elle s'avança jusqu'au bord de la mer, commença par dénouer ses beaux cheveux, qpii descendaient jusqu'à ses genoux ; puis, laissant tomber l'un après l'autre jusqu'à son dernier vêtement, elle s'avança lentement dans les flots, à cet endroit même où la tradition disait que Vénus avait abordé le jour de sa naissance ; cette scène valut deux chefs-d'œuvre à la Grèce : Apelles et Praxitèle étaient là. ApeUes fit sa Vénus sortant des ondes; Praxitèle, sa Vénus de Gnide.

Praxitèle devint amoureux de son modèle.

— Prenez-moi pour amant, dit-il à Phryné, et je vous donne ma plus belle statue.

— QueUe est votre plus beUe statue? demanda Phryné?

— Oh ! ceci, c'est mon secret, répondit Praxitèle. Trois jours après, Praxitèle était chez Phr;5'Tié : un

de ses esclaves entre tout effaré.

— Maître I dit-il, maître ! accourez vite ; le feu e(st à l'ateher.

— Sauvez la statue de l'Amour! s'écrie le statuaire.

— C'est bien, dit Phryné en donnant .?a bourse à l'esclave, tu as joué ton rôle à merveille, et je te

remercie. — Praxitèle, je choisis la statue de V Amour.

Praxitèle s'exécuta de bonne grâce, et, le lendem.'xin, le chef-d'œuvre du sculpteur était chez la courtisane, qui en fit don à Thespie, sa ville natale.

Corinthe fut moins fière que Thèbes : elle dut à Phryné une partie de ses plus beaux édifices.

Un crime, entraînant la peine capitale, amena Phryné devant le tribunal des héUastes. Qu'avait fait la belle Thespienne? Les uns disent qu'elle était accusée de ruiner et de corrompre les Grecs, les autres disent qu'elle avait profané les mystères d'Eleusis. L'orateur Hj^érydes, son amant, la défendait ; mais toute son éloquence allait échouer devant la rigueur du tribunal, les juges ouvraient la bouche pour prononcer la sentence de mort ; Hypérides arrache d'une main le voile de Phryné, et de l'autre sa tunique : son visage et son sein apparaissent à la fois aux yeux des juges, et Phryné est absoute à l'unanimité.

Ce ne fut pas le tout : une fois Phryné absoute, on lui vota une statue d'or; une fois la statue fondue, on la plaça dans le temple de Delphes, entre les images de deux rois : l'un de ces deux rois était Archimadas,

roi de Lacédémone ; l'autre était Philippe, fils d'Amynthas.

On écrivit sur la base, qui était de marbre penthélique :

PHRYNÉ DE THESPIE, FILLE d'ÉPICLÈS.

Laïs était aussi une familière. Laïs, à qui la Vénus noire de Corinthe (Melanis) était apparue les mains pleines d'or, de perles et de diamants, comme pour lui dire que la fortune l'attendait dans cette ville.

Elle raconta son rêve ; mais personne ne put l'expliquer. Laïs était Sicilienne, née à Hiccare, près d'Agrigente. Quelle probabilité que Laïs allât jamais à Corinthe ?

Nicias se chargea d'accomplir la prédiction. Après avoir pris Agrigente, il prit Hiccare, réduisit tout le peuple en esclavage, emmena Laïs dans le Péloponèse, et la vendit à je ne sais quelle vieille femme qui en fit sa servante.

Un jour, elle allait puiser de l'eau au bord d'une fontaine; Apelles, qui faisait une orgie avec quelques-

uns de ses amis, la vit passer, gracieuse et flexible portant avec un geste plein de grâce une amphore sur son épaule.

Il sortit, prit la jeune esclave par la main et l'emmena dans la salle du festin.

— Qu'est-ce que cela? s'écrièrent les convives. Une jeune fille timide, modeste, rougissante! Tu es fou, Apelles : c'était une courtisane qu'il fallait nous amener.

— C'est bien, laissez-moi faire, dit Apelles ; je la formerai, et je vous promets qu'elle ira loin.

Cette fois, le peintre ét?it prophète.

En effet, trois ans après, Laïs était la rivale de Phryné elle-même.

Lorsqu'elle allait au temple de Vénus, le peuple la suivait en disant que c'était la déesse elle-même qui était descendue sur la terre.

C'était l'époque de la division des écoles, et des disputes entre les sectes cynique, péripatéticienne, stoïque, épicurienne : l«s chefs de chacune de ces écoles se réunissaient dans le boudoir de Laïs. On vantait un jour devant elle l'austérité des philosophes :

— Je ne sais pas, dit-elle, si les philosophes sont

plus austères que les autres hommes ; mais ce que je sais, c'est qu'ils sont aussi souvent à ma porte que les autres Athéniens.

Mais Athènes, la molle reine de l'Iouie, n'était pas encore assez voluptueuse pour Laïs ; ce fut Corinthe qu'elle choisit; ce fut dans cette ville qu'elle mit un tel prix à ses faveurs, que l'antiquité nous a gardé le proverbe auquel elle a donné naissance ; Ne va pas à Corinthe qui veut.

Veut-on savoir quel était ce prix qui effraya Démosthènes? C'était quatre mille francs de notre monnaie.

— Je n'achète pas si cher un repentir, dit l'illustre orateur en se retirant.

Cela prouve que, du temps de Laïs comme du nôtre, les avocats n'étaient pas généreux. Quatre mille francs, c'est ce que donne le fils d'un agent de change à une fille ''■3 l'Opéra.

Mais, hâtons-nous de le dire à la louange de Laïs, si elle faisait payer cher aux uns, elle donnait gratis aux autres. La belle courtisane usait du droit que se sont arrogé les jolies femmes, d'avoir des caprices; malheiu-eusement, l'histoire} qui nous a Gonsacré son

FILLES, LORETTES ET COTRTISANES tlî

avnrice à l'endroit de Démosthènes, a consacré sa libéralité en faveur de Diogène le Cynique ; et, si Laïs n'entra point dans le tonneau de Diogène, Diogène entra du moins dans le boudoir de Laïs.

Celte condescendance encouragea le sculpteur Micon, qui, à soixante et dix ans, était amoureux de la belle Sicilienne. Il se présenta chez elle; mais Laïs réconduisit en le raillant sur son étrange prétention. Micon attribue sa mésaventure à sa barbe et à ses cheveux blancs, teint sa barbe et ses cheveiLx en noir et se présente le lendemain chez Laïs.

— Mon ami, lui dit la courtisane en lui tournant le dos, vous êtes fou de venir solliciter une pareille chose.

— Et pourquoi cela? demande Micon.

— Parce que je l'ai déjà refusée hier à votre père. Mais, au milieu de cette foule d'adorateurs, un seul

homme reste insensible; c'ast le philosophe Xénocrate. Un soir, dans un souper, Aristippe et Diogène raillaient Laïs sur le peu de pouvoir de ses charmes.

— Je parie triompher de sa froideur, dit Laïs.

Diogène et Aristippe, ses amants, tiennent tous deux le pari.

Laïs se lève de table, et s'en va, toute couranto et

tout échevelée, pousser la porte du philosophe; elle pénètre dans les appartements, criant qu'elle est poursuivie par des assassins, parvient jusqu'à la chambre de Xénocrate, l'aperçoit dans son lit et va se réfugier dans sa ruelle.

Xénocrate devine l'intention de Lais, sourit et se retourne de l'autre côté.

Tout ce qtie le regard a de promesses, tout ce que la parole a d'enivrement, tout ce que le sourire a de provocations fut mis en œuvre par la séduisante Circé; mais sourires, paroles, regards, tout fut inutile ; la voluptueuse sirène, insinuante ou empoitee, nymphe ou bacchante, ou serpent, ou lionne, épuisa ses enchantements, sans obtenir de Xénocrate le moindre retour, et pourtant deux heures s'écoulèrent, pendant lesquelles elle resta enlacée à ses bras, côte à côte, et dans le même lit que lui.

Au bout de deux heures, Diogèue et Aristipp^ entrèrent.

— Paye, Laïs. dirent-ils, tu as perdu.

— Vous vous trompez, dit la courtisane. Je ne vous dois rien, j'avais parié anmier un homme ei non paà une statue.

Comment mourut Laïs? Les auteurs anciens ne s'accordent point là-dessus : les uns la font mourir vieille et misérable, après avoir dédié son miroir à Vénus, ce miroir qui lui était devenu inutile, car elle ne voulait plus s'y voir telle qu'elle était, et elle ne pouvait plus s'y voir telle qu'elle avait été.

Les autres la font mourir jeune, et par un excès de plaisir.

D'autres prétendent enfin qu'emmenée en Thessalie par un amant pour lequel elle quitta Corinthe, elle fut assassinée dans un temple de Vénus par des femmes jalouses de sa beauté.

Tout cela prouve seulement qu'il y eut plusieurs Laïs, comme il y eut plusieurs Hercules et plusieurs Orphées.

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