MADELEINE ROCH
qui se sont joints au courant ! Je ne m'attache qu'au mouvement et à la limpidité et je suis remué non dans mon esprit mais dans mon corps.
Voici les arènes de Nîmes, immense ruche de pierre mangée, aux contours, par le temps.
Cette foule latine qui étage ses grappes noires depuis la piste jusqu'au sommet du monument impérial n'est pas venue là pour discuter, mais pour être saisie. Cette foule est barbare ; elle est inhumaine dans la volupté de son désir ; elle aime le sang et la conquête, elle n'a pas de pitié.
La nuit frémit autour de la tragédienne qui paraît, les yeux enflammés et farouches, des yeux magnifiques où il y a de l'Italie ! Et elle prend corps avec cette foule pressée et vibrante dans son silence ; elle lutte, elle pose comme une main formidable et crispée sa voix sur le cœur et sur le ventre de ces hommes tour à tour esclaves et carnassiers. Et la main s'appuie, s'appuie encore, s'emparant de chaque élan pour le soumettre à l'enthousiasme de ce magnétisme vocal.
Un immense oiseau tournoie très haut, audessus du cirque, dans le jeu des étoiles. Si c'était un aigle, il serait, avec le fleuve, l'attribut symbolique de la voix de Eoch.
Le lundi 3 juillet, « Le Petit Provençal » publiait l'avis de décès suivant :
MM. Henri et Marcel de Ricard, les familles de Ricard, Paultier et Kirchner: MM. j. René Aubert. Valère Bernard capoulié du Félibrige, Charles-Brun délégué général de la fédération régionaliste française ont la douleur de vous faire part de la mort de M. Louis Xavier de Ricard, homme de lettres, majorai du félibrige, président d'honneur de la fédération régionale, survenue à Marseille, le 2 juillet dans la 68e année de son âge et prient ses amis et admirateurs de vouloir bien assister à ses obsèques qui auront lieu aujourd'hui lundi, à 3 h. 30 de l'après-midi, hôpital de la Conception. Ni fleurs, ni couronnes.
Xavier de Ricard venait de quitter Bandol ;
l'hôtelier n'avait pas tenu à ce qu'il mourut chez lui, car sa « saison » aurait pu en être diminuée. Le poète avait du reste lui-même fixé son départ pour Montpellier qui était sa ville. De tendres souvenirs l'attiraient vers ce Languedoc où il vécut avec sa première femme Lydie Wilson, une anglaise qui l'avait épousé par amour et qui écrivait des vers dans la langue du Midi.
Comme un chemineau qui tombe sur la route, avant d'atteindre un dernier village, le soir, Xavier de Eicard tomba à Marseille, entre quelques amis pieux qui auraient pu ne pas y être.
Le chef de train, la garde malade qu'avait mise à ses côtés le prince Galitzi ne disaient : «il ne peut aller plus loin ».
Eicard était déjà une loque humaine. On le conduisit à une maison de santé où il n'y avait pas de place et d'où l'on téléphona à l'hôpital de la Conception qui le reçut.
Yalère Bernard et Charles Brun ne purent obtenir de veiller son agonie. Quand ils le quittèrent vers neuf heures, l'auteur des Chants de l'aube était dans le coma. Ricard mourut seul à deux heures du matin.
Il faisait une après-midi de chaleur accablante
lorsqu'on porta, de la Conception au cimetière, le fils de l'aide de camp du roi Jérôme, l'individualiste forcené, le malheureux sublime qui passa toute sa vie à côté de la chance et du bonheur.
Pas plus de cérémonie, mais pas moins d'émotion, dût entourer le cercueil d'Arthur Eimbaud expirant dans ce même hôpital quelques années auparavant.
Des internes passaient, indifférents, habitués à voir de la douleur ; des internes qui ne savaient pas... Et dans la cour quelques oiseaux chantaient qui remplacèrent les enfants de chœur.
Tristesse de l'abandon ! Celui-là, qui n'était plus, avait jeté à boisseau, dans le terrain de France les grains fertiles de sa pensée ! Ne fallait-il qu'il vit germer, autour de lui, que la misère ? *
Le fils de Eicard, était là, en uniforme du collège Eollin, suivant le cercueil. On avait fait teindre en noir ses souliers jaunes et on avait noué de crêpe son bras et sa casquette.
Dans la terre commune, au numéro 37, au commencement d'une lignée de fosses, le corps long et maigre du frondeur fut descendu.
Quelqu'un dit: «Il est à la tête de la tranchée, comme un chef » .
Il fut un chef en effet ce grand impratique dont les derniers moyens lui vinrent d'une souscription qu'avait faite Le Figaro. Il fut un chef qui ne récolta jamais sa gloire, non qu'il la dédaigna car il était graud seigneur, mais parce qu'il considérait celle-ci comme une courtisane vers laquelle on ne doit pas aller mais qui doit venir à vous.
Glati gn y est mort en bohème ; on a trouvé Mendès broyé sous un tunnel ; Dierx est méconnu et presque aveugle ; Xavier de Eicard n'a pas de tombeau.
Parnasse î façade dorée d'un teinps héroïque qui cache les plus tragiques destinées de ses fondateurs !
AUEEL
Elle a un visage très doux et très désabusé. Je la vois dans son salon clair, parmi la foule... Ses épaules sont nues ; elle a une longue robe mauve qui s'en va comme un fleuve tranquille... Aurel n'est jamais au milieu, elle est pareille à l'ombre... On ne l'entend ni marcher, ni faire du bruit. Ses mots ne semblent vouloir être compris que de son cœur et des amis de sa pensée. Elle sème un peu à la manière de Jean Dolent, par définition d'âme et par énigme. Son style a pris aussi cette manière capricieuse de se dérober, de ne se laisser aller qu'à demi. Aurel est une orgueilleuse de tous ses silences. Pourquoi se livrerait-elle aux premiers venus !
Elle n'aurait point tenu sa cour chez Voiture ;