MONNA LISA
L'idée de divorce nous vint aussi, car nous portons tous en nous, sans réflexion, des moyens de défense.
Il s'agissait bien de cela. •
Peu à peu nous nous rendîmes compte de la vraie situation. Monna Lisa n'avait pas fui, on l'avait enlevée.
— Qui ? mais qui !
Des regards de méfiance s'établirent dans les mêmes yeux qui contenaient la veille tant de courtoisie, puis M. Dujardin-Baumetz arriva de Carcassonne, où il surveillait sa vigne, et un juge d'instruction fut requis.
On avait vu des hommes mystérieux partout. Le service de la sûreté surveilla les ports et les frontières.
Peine perdue !
Qui croire ? Que penser?
Le voleur un amant misanthrope! Si cela pouvait être ! Mais voilà, il y a des satyres de toute part. Quelle horreur!
Monna Lisa, notre Monna Lisa enfermée dans une chambre meublée avec un homme affreux et sale qui se penche sur elle î
Mon Dieu ! écartez de nous une telle vision.
Et pourtant ?
Pourtant il est encore possible que l'homme dise à la Joconde :
— Emeus-toi quand je te touche ! et qu'il lui crève les yeux parce qu'elle ne répond pas à ce lubrique amour.
La Joconde aveugle ! croyez- vous ?
LOUISE SILVAIX
Jean Moréas qui l'appelait Louise lui confia son Iphigènie.
Jean Moréas était un poète ; son choix ne peut que couronner Madame Si l vain.
Je sais bien que l'Iphigénie du Voyage de Sparte de Maurice Barrés ne nous permet pas de voir en cette tragédienne la petite fille sacrifiée et si touchante qu'il nous présenta ! Mais enfin on peut nous offrir plusieurs genres d'Iphigénie et Louise Silvain est un genre fort attachant.
D'abord Madame Silvain est belle. Quand on est beau on a toujours raison.
Cette Arlèsienne d'Alphonse Daudet lui ressemble, je crois, très fort. Louise a l'air d'une
lille d'Arles ; elle sent la force et la terre ; ses yeux sont ardents, sa bouche est violente. Je la vois assez portée en croupe par un gardian ou juchée sur une charrette de foin rentrant de la plaine. Elle est caractéristique de la race d'un pays. Si Dieu l'a faite provençale il a su ce qu'il faisait ; s'il l'a faite d'ailleurs il s'est trompé sur sa destination.
Pour moi elle est du Midi contre tous les états civils.
On peut bien faire naître les gens dans les pays qui leur ressemblent. Et puis Madame Silvain aime le soleil et se baigne dans la Méditerranée !
Iphigénie comme Electre sont du moins ses sœurs par cela. Mais Louise ressemble davantage à Electre qu'à Iphigénie parce que Electre est moins soumise et plus sanglante.
Le jour où Madame Silvain se trouvera, tenant un couteau en main, dans une pièce provençale, les hommes de la plaine du Ehône graveront son attitude dans leur souvenir.
ALBEKT EKLANDE
Albert Erlande vient d'écrire une Vie du Giorgione, amoureusement imaginée. Je trouve dans ce fait le principal état de son caractère luxueux.
Voici un homme qui aime le pathétique, la volupté et le décor et qui met toute sa pensée au service des grandes aventures comme s'il était un hérault d'arme ou un page de la reine.
Je ne sais, à vrai dire, s'il a pris ce goût dans des mémoires ou dans des voyages. Il me paraît, toutefois, que Venise et Florence furent les deux marraines somptueuses qui se penchèrent sur lui avec affection.
Il rapporta d'Italie l'expression de leur en-
chanteinent. Des bustes, des coupes, des poignards, des lithographies et des velours parent son cabinet de travail.
Par quel machiavélisme Albert Erlande se différencie-t-il physiquement des reflets renaissants qui l'entourent ?
Il vit à la campagne, fume la pipe, se vêt de costumes de sport et porte un visage rasé.
Se déguise-t-il pour prendre une part plus sûre à l'action de ses sentiments et pour nous tromper ?
Est-il un amant qui cache une échelle de soie ? Un jaloux qui veut surprendre sa maîtresse ? Un prince qui veut se débarrasser d'un ennemi politique ?
Boccace ? Médicis ? Casanova ?
— Mais Monsieur...
Et s'il arrivait pourtant que je vous prouve un jour qu'Albert Erlande n'est autre que le duc de Brandenbourg ? qu'il fait la chasse au faucon ? qu'un cheval blanc l'emporte chaque matin vers la campagne de Fiesole ? qu'il a une barbe comme François Ier et qu'il écrit des poèmes royaux pour une châtelaine en sa tour ?
— Yous inventez à votre aise, Monsieur...
ALBERT ERLANDE 77
Pas du tout. Je lis les livres d'Albert Erlande. Les hommes sont-ils ce qu'ils nous apparaissent ou ce qu'ils désirent être ou ce que nous voudrions qu'ils fussent ?
MAEIO MEUNIEK
Xous nous connûmes dans un fond de brasserie,parmi de la fumée et des hommes fumeux. Un jour nous nous dîmes : «r Allons prendre des bocks en plein air » et l'on ne nous revit plus dans ce café.
J'ai tu beaucoup de jeunes hommes, je n'en ai encore rencontré qu'un comme Meunier. Il ressemble à la montagne dont il est. On se heurte d'abord à sa rudesse, à son manque de souci d'être très civilisé, mais lorsque l'on a escaladé cette apparence, quel bel état d'âme on découvre !
iNous allions souvent ensemble voir les vieilles rues de Marseille et son enthousiasme comme sa naïveté m'étaient très chers. Il s'était