MARIO MEUNIER
familiarisé avec des filles qui habitaient d'anciennes maisons pleines de sculptures et de fers forgés et qui disaient en le revoyant « c'est le peintre », car les filles ne voient que des peintres parmi les artistes curieux. Il me menait aussi dans des écuries qu'il avait découvertes et qui se prolongeaient en souterrains ; à la lumière d'une bougie on distinguait mal des vestiges grecs et Meunier, qui portait toujours un cœur hellénique, reconstruisait tous les temples de Phocée. La mer nous enchantait, que nous retrouvions au bout de la montée des rues étroites, la mer lourde, ensoleillée et bleue qui porte des îles !
[Nous nous montrions, presque chaque jour, nos dernières lignes. Il avait écrit sur les monuments de Provence des articles fort précieux et traduit VAntigone de Sophocle, les poèmes épars de Sapho et le Banquet de Platon.
Je lui disais :
— Tu devrais te libérer un peu de tes amours antiques pour vivre toi-même avec tes pensées écrites.
Lorsqu'il quitta la Provence, pour rentrer
8o FILMS
comme secrétaire chez Kodin, il emportait le manuscrit volumineux, mais inachevé, de ses réflexions philosophiques qui ne doivent pas être loin de paraître.
Je sentais, dans quelques chapitres qu'il m'avait lus, son grand sentiment païen se débattre, par endroits, avec les sentiments mystiques qu'il avait récoltés au Mont-Cassin.
Paris ne l'avait pas entamé quand je le revis. La joie et la lutte passaient sur lui comme des moments de printemps et d'hiver.
Un jour sur le Boulevard Saint-Michel, il me cria :
— Je viens d'achever un chapitre sur Dieu !
A Paris un homme qui vient d'achever un chapitre sur Dieu, cela ne se rencontre guère !
Mario Meunier vaut d'être donné en exemple aux amoureux de la gloire subite. Je m'en voudrais de ne pas présenter mon ami silencieux à leur frénésie.
DEANEM
Sa tête fait une grande grimace ; sur cette tête il y a un petit chapeau ; son cou est entouré d'un mouchoir froissé ; ses bras sont passés dans des manches trop courtes, ses jambes dans des pantalons trop étroits ; ses chaussettes blanches tombent sur ses souliers éculés. Et tout cela est très misérable, très ridicule, très accentué.
On s'esclaffe.
Dranem le comique idiot est sur scène.
Il sourit, sa bouche se fend, ses yeux font des arpèges ; on dirait que ses yeux vont lui grimper sur le front ! Il est placide ; il ne souffre pas d'être laid, c'est son genre...
Il regarde le public ; il bouge les mains béa-
tenient ; il articule un «bonjour ni'sieur' daine »y il a Pair de ne pas penser à ce qu'il va dire, car il a quelque chose à dire, peut-être à chanter.
Il sourit encore... Il se heurte à un n'importe quoi d'imaginaire, ce qui fait s'ébrouer son corps et lui permet de montrer qu'il a des carrés dans le dos et un morceau de chemise qui lui sort du derrière.
L'orchestre fait un mouvement de violon et de grosse caisse. C'est un peu la foire. Et Dranem esquisse un air. Si cet air avait une voix et les paroles de cet air une signification, l'effet serait détruit d'un art de pitrerie qui ne doit contenir que de l'incohérence.
Ce n'est pas une incohérence de fou ou d'homme ivre ! C'est une incohérence d'homme bête.
La bêtise ! Dranem en a fait une profession ; il cultive toutes les attitudes qui y confinent. Il sait être niais à ravir et cela n'est pas dans le domaine du commun.
Etre bête par intermittence, malgré soi, n'engendre que des sentiments d'ironie, mais être bête pleinement, comme le sait être Dranem,
DRANEM 83
cela représente la synthèse de simplicité que contient le monde.
L'approbation, par notre hilarité, de ce divertissement est bien la meilleure preuve que l'homme ne saurait se suffire de la délicatesse et de l'esprit.
Avouer et comprendre Dranem c'est rendre hommage à son propre besoin de stupidité.
C'est bon d'être stupide. On ne va plus au café-concert que pour se mettre dans cet état.
Un bon fauteuil,un bon cigare et Ton s'écroule... Pas d'efforts... rien... rien... un homme qui s'agite lourdement devant nous, qui tourne les yeux,qui tire la langue, qui semble constamment vouloir se débarrasser de ses bras qui le gênent et qui nous met dans uue atmosphère moelleuse, une atmosphère où l'on s'éparpille tendrement. Sans souci, comme sans honte, on broute des phrases sans suite, des gestes disloqués, et l'on ouvre la bouche joyeusement et Ton bave un peu...
Est-on une vache innocente dans un pré public 1 Un bœuf à une fenêtre 1
Non, on est un homme sans obligation devant un autre homme ! On se retrouve. On est heureux de se retrouver.
Monsieur Fallières s?est retrouvé comme les autres quand Dranem lui a fait un discours mutualiste. Mais pour nous ils étaient deux ce jour-là sur scène à s'envoyer un peu en Vair et c'est M. Fallières qui nous faisait le plus rire.