DELCASSÉ
Je ne puis arriver à me souvenir à qui il ressemble ; et pourtant c'est étonnant comme M. Delcassé ressemble à quelqu'un. Je ne veux point parler de la figure un peu lourde, un peu épaisse, des gros yeux, de la grosse moustache de M. Delcassé, car tout ceci importe peu.
M. Delcassé n'est pas un visage, c'est un homme. Il ne fait pas beaucoup de bruit dans la discussion, mais on sent que son silence, qui a un but, est formidable.
Mordu par M. Clemenceau il est rentré, méditatif, dans le chenil politique, mais pas plus avec l'intention de mourir de sa blessure d'amour-propre qu'avec le simple désir de passer ses derniers jours à rogner un os.
M. Clemenceau s'étant étouffé lui-même, de ses aboiements, M. Delcassé a passé sa tête dans l'entrebâillement de sa niche, a remué frénétiquement la queue et s'est avancé de nouveau, tranquille, en terre-neuve, sur le rivage français. Il ne s'est pas jeté à l'eau pour sauver son ennemi car la générosité est inhumaine, mais il s'est mis à la tête du ministère de la marine pour bien prouver qu'il se savait encore bon nageur.
La démonstration navale qu'il fit en Méditerranée veut dire tout à la fois : « Me revoilà » et « je continue » car personne n'ignore qu'un député tient à sa revanche et que M Delcassé est l'isolateur de l'Allemagne.
Il y a toujours du ministre des affaires étrangères dans sa vie politique. Son costume d'amiral cache un gilet brodé au petit point et qui représente la géographie de l'Europe. L'habit ne fait pas le moine ; M. de Selves, qui est un mannequin, en sait quelque chose.
Je viens de trouver à qui ressemble M. Delcassé ! A Bismarck.
MANOLO
Paul Fargue rencontra, un soir, aux Halles, un jeune espagnol presque ivre, dépouillé de sa fortune de trois ou quatre cents francs, et remmena chez lui.
Ce furent les débuts du sculpteur Manolo à Paris.
On le rencontrait, parfois, sous les galeries de l'Odéon lisant Machiavel et Montaigne alors qu'il n'avait x>as mangé depuis deux jours. Une sorte de philosophie et d'originalité lui comblait le cœur et le ventre. Son visage rasé de toréador ne témoignait d'aucune mauvaise humeur. Fils d'un général hispanique, il aurait pu commander aux armées, mais son courage n'étant point démonstratif, il s'était suffi
d'abandonner à douze ans sa famille et de courir les posadas.
Jean Moréas l'aimait beaucoup. Manolo avait une savoureuse manière de l'esprit et de la voix pour définir les sentiments qu'il ressentait. Il différenciait ainsi la religion catholique française de la religion catholique espagnole :
— En France, disait-il, le bon Dieu c'est un jeune homme avec une barbe blonde qui vous donne, comme un caissier de banque, des gratifications. En Espagne, le bon Dieu c'est un type maigre qui vous donne des coups de poings.
Il écait aussi poète et chantait sur un mode naïf des chansons dans le goût de celle-ci :
Le petit Manolo est un pauvre être ; il pense qu'il n'a pas le sou et que peut-être, demain, il ne pourra déjeûner. Mais le pauvre petit Manolo a mangé, ce soir, et il est dans son lit. Ne pense pas à demain, petit Manolo, et endors-toi comme un violon dans sa boîte.
Le temps n'a pas abîmé ce tempérament. Il l'a paré, en quelque sorte, de la récompense admirable du talent. Manolo — qui vit aujourd'hui au pied du Oanigou, dans une atmosphère
MANOLO 89
ensoleillée, paisible et paresseuse — est le premier de nos jeunes sculpteurs. Par orgueil autant que pour prouver que l'œuvre est plus belle que l'homme, il ne travaille point la pierre avec fantaisie. Il drape d'austérité, de grandeur et de différence les modèles heureux que regardent ses mains.
DUJAKDESr-BAUMETZ
En voilà un qui ne se suffirait pas des Nourritures terrestres <V André Gide ! Une tranche de rosbif saignant doit doter ses entrailles d'une vérité culinaire sans restriction. L'appétit du ventre c'est la politique des arts. A quoi lui servirait de faire travailler sa pensée lorsqu'il peut, sans fatigue, jouir de sa bouche ? Le prix-fixe de l'Institut lui fournit son menu quotidien. Bonnat, Détaille et Bouguereau c'est encore du rosbif ! On peut en manger sans se soucier de tomber malade. M. Dujardin-Baumetz sait qu'il mourra d'apoplexie ; il préfère l'apoplexie à la méningite, c'est pourquoi il ne mettra jamais à sa table du Louvre un Cézanne ou un Monet !
Regardez-le ! Il se ressemble ! Il n'est pas