‹ FilmsChapitre 38 sur 48 · PAUL MARIÉTON · texte numérisé non relu

PAUL MARIÉTON

vie de Paris l'avait doté de cette apparence légère à laquelle il devait sa réputation d'insouciance et de frivolité.

A vrai dire il avait horreur du « cher maître » et des gens ennuyeux. Il était de l'école des Henri Heiue.

Il m'apprit, en gourmandise, la géographie coloniale. Oh ! la pâte de gingembre et la confiture de goyave qu'il m'apporta ! J'avais Paul et Virginie dans la bouche !

Quel désir ne vient d'une première tentation ! Edouard Aude ne me donnant plus de confiture, je le dépouillai de l'amour qu'il porte à sa ville d'Aix-en-Provence, si douce et si parfumée elle aussi !

Je m'accrochai à son bras ; il me mena voir les tapisseries de l'Archevêché dont il est le conservateur, et les livres de la Méjanes dout il est le bibliothécaire. Sa tenue contrastait étrangement avec l'idée élégante dont j'avais habillé

les habitants de l'ancienne Capitale de Provence. Il portait un chapeau basque et un habit d'épais velours qui le faisaient ressemblera quelque personnage Catalan. Sa pipe jouait un grand rôle dans l'occupation de ses mouvements. Il la fumait, la mâchait, la bourrait et la mettait toute allumée dans sa poche. Sa joie de conteur lui autorisait cette dernière distraction. Edouard Aude mettait moins de romantisme que d'exactitude à me dépeindre une fontaine, à m'ouvrir un incunable, à me détailler une église. Les rues lui étaient familières, et il avait des histoires pour toutes les maisons. Il savait que Mirabeau s'était penché sur tel balcon et que Vauvenargues avait franchi tel escalier. Aucune pensée d'archéologie et de pédantisme ne ressortait de la part instructive dont il ornait ma promenade. Il témoignait de son amour à sa ville en sachant tout le passé de celle-ci, simplement.

Comme il m'avait lu des vers délicieux, à la manière de Laforgue, composés à la sortie du collège, et que je lui reprochais de les laisser dans l'oubli il me répondit : « Je ne suis que bibliothécaire, je ne suis pas littérateur. »

Je comprenais mal ce sacriiice. A la vérité quelque égoïsme s'était emparé de mon ami. La part provençale que contenait son cœur ne le laissait plus libre de s'évader d'elle. Il était majorai du félibrige sans ressembler aux félibres, ce que je trouvais fort précieux. Je sentais très bien que Mistral se reposait en lui de l'efferves" cence méridionale dont on entourait, mal à propos, son œuvre. La sensibilité de Maurice Barrés et la grâce d'Henri Brémond prenant un subtil agrément à la fréquentation d'Edouard Aude me donnaient à penser que tous les esprits ne sont pas tributaires du préjugé qui ne fait du Midi qu'an pays turbulent.

Vraiment, dans toute la vétusté architecturale d'Aix-en-Provence qui est une cour d'honneur, en me promenant dans un automne décoré des plus vives lumières, il m'aurait été désagréable d'entendre des discours félibréens ! Edouard Aude à la politesse d'esprit de la cité qu'il habite. Il sait qu'à Florence on ne parle point comme à Gênes.

« Du silence et du soleil ! » m'écriai-je ! » Quelle délicate offrande ! »

Je m'en voulais de savoir qu'une bande de

criards dénaturait l'illusion que l'on se fait du plus miraculeux des pays ! Je songeais combien de populaires éditions du « Jardin de Bérénice » seraient utiles à contrebalancer l'influence de « ïartarin », combien il faudrait d'Edouard Aude pour faire taire de cigaliers !

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