‹ FilmsChapitre 46 sur 48 · MARC DUFOUR · texte numérisé non relu

MARC DUFOUR

C'est en rentrant de voyage que j'apprends la mort du professeur Marc Dufour de Lausanue. Mon cœur est trop lié à son souvenir pour que j'essaye de dissimuler aujourd'hui les sentiments de mon admiration et de ma peine.

Il était tellement au-dessus des hommes que j'ai rencontrés jusqu'ici, sa vie était si entière et si généreuse, sa science si grande et sa bonté si intense que j'éprouve, à approcher mes mots de sa mémoire, une sorte de timidité que commande un immense respect.

Il était fils d'un petit instituteur de Villeneuve, sur le lac de Genève, et ses frères furent l'un le physicien Louis Dufour qui renouvela l'expérience du pendule de Foucault, l'autre le

célèbre astronome de M orges. Sa famille était d'origine française, venue en Suisse après la révocation de l'Edit de Nantes. Il n'était protestant ni d'allure, ni de sentiment ; il avait une tête de lion et sa franchise, simple et hautaine à la fois, attirait la confiance et la joie.

Les malades et les aveugles auxquels il s'était consacré lui vouaient non seulement une reconnaissance physique mais une affection profonde, émotive et sacrée, car il leur apportait encore la consolation dans la détresse et l'espoir dans le doute.

Il était le dévouement, l'abnégation et l'intelligence ; il était la gloire comme il fut la modestie.

Je le revois par ce soir de fin Septembre où je lui fis ma première visite. Il rentrait de Marienbad et son salon d'attente était plein d'une fouie cosmopolite qui venait réclamer ses soins. Il me reçut à neuf heures et des malades étaient encore là qui l'attendaient.

J'ai su, par des mois de clinique passés près de lui la vie de labeur de cet homme qui travaillait vingt heures par jour, que l'on retrouvait à une heure du matin près du lit des patients et

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qui, par une force mystérieuse, n'était jamais abattu.

Je le revois, causeur charmant, rappelant des souvenirs de voyage et d'amitié, tandis que ladouce infirmière élevait la lampe et qu'avec une main légère il approchait une aiguille de mes yeux. Il avait la politesse extrême du cœur, il essayait de diminuer, par la distraction, la souffrance qu'il était obligé d'accorder quelquefois.

Il appartenait à la race qui s'impose à l'admiration.

II avait fait de son nom le symbole d'une croyance et sa maison était devenue un pèlerinage. Il était le premier oculiste du monde tout en ne se souciant pas de l'être devenu.

Ce sacrifice admirable et quotidien de luimême ne lui pesait pas ; il s'attachait au bien des autres avec le même désir que des hommes s'attachent à l'ambition et à l'argent. Sa richesse ressemblait à une pauvreté car il dépensait sans compter pour son hôpital et faisait l'aumône aux ouvriers qu'il ne différenciait pas dans ses soins. A un prêtre qui lui offrait des honoraires il répondit : « Vous êtes le médecin des âmes, je suis le médecin du corps nous sommes confrères, vous ne me devez rien. *

Je ne sais ce que je lui dois le plus de m'a voir soigné ou de m'avoir appris que la vie pouvait posséder des figures admirables qui la magnifient et peuvent encore la faire aimer.

Si j'ai pleuré de solitude et d'angoisse dans ma petite chambre de Lausanne dont les fenêtres s'ouvraient, comme par pitié, sur une chapelle recueillie, je suis triste ce soir du deuil infini qui frappe le pays des yeux.

Il me semble que la clarté que Marc Dufour donnait aux ensevelis s'éloigne maintenant indifférente et hostile, et je me demande à quel homme une Providence accordera l'honneur •■d'être aussi miraculeux.

MARGEL

Peut-être que Mlle Margel n'existerait pas sans Augustin du Vieil Homme 7 MaisM.de Porto-Riche, a fait jouer Mlle Margel dans un chef-d'œuvre et voilà que Mlle Margel et le petit Augustin s'en vont la main dans la main pour toute la vie.

Les uns disaient en parlant de l'interprète : u Elle joue trop jeune ! " d'autres disaient en parlant du personnage : " Cet Augustin n'est pas assez vieux î "

Les défauts et les qualités d'Augustin ont remontré les défauts et les qualités de M119 Margel. Comment désassocier maintenant ces <leux êtres charmants ?

M110 Margel devient la dernière interprête du

romantisme parce que Augustin est le dernier descendant de Kené et de Werther.

Je me suis souvent demandé si 'un rôle ne aissait pas d'empreinte sur l'état mental de 1 interprète ! Il y a des personnages évidemment qni ne peuvent se mélanger tant à cause de leur date de naissance, qu'à cause de notre éloignèrent ! Mais Augustin et M'" Marirel ■ La sensibilité du premier est tout entière dans le jeu de la seconde. Augustin pense ce que M- Marcel dit ; Augustin soutire et c'est M"« Margel qui pleure.

Je pense que la jeune artiste doit avoir un cœur infini pour avoir su incarner de telle façon un enfant exalté et douloureux ! Mais si W» Margel, n'ayant jamais eu le temps de s'analyser se trouvait tout à coup devant Augustin comme devant un miroir et comme devant son image ? Si en jouant la comédie, M"« Margel nous jouait sa propre confession t

NDsTA SERENI

Votre nom a un goût de vin et de fleur. Il est clair et chantant. Il danse ! Il danse comme vous, petite danseuse du Midi.

Mais quoi, je ne vais pas célébrer vos jambes, le mouvement italien de votre grâce et vos yeux qui dansent aussi !

Je ne vais pas vous dire : « Pourquoi n'êtes vous à Paris ? puisque vous n'avez pas voulu y aller ! »

Non, je vous regarde simplement et d'un peu plus loin que de la scène.

Vous n'êtes pas toute dans ce flamboiement de votre souplesse, de votre félinité ! Vous n'êtes pas toute dans le fard, sous la gaze, parmi les bravos et les désirs !

Vous êtes encore dans vous même, petite bête miraculeuse ; vous êtes dans votre âme, dans votre recueillement.

Je sais, moi, que vous n'avez pas que des jambes et que Charles Bordes qui était toute la musique et la sensibilité vous chérissait d'une tendresse affectueuse et pure.

Je sais, moi, votre geste ignoré, pour lui, quand il -mourut. Vous courûtes commander des fleurs magnifiques et quand la marchande vous demanda de la part de qui il fallait les envoyer, vous répondîtes : « Ne mettez pas de nom... ça n'a pas d'importance... je ne suis qu'une petite danseuse. »

Ah î Nina Sereni, vous danserez au ciel !

MADEMOISELLE PKOVOST

— Miséricorde !

— Que vous arrive-t-il ?

— Mademoiselle Provost quitte la Comédie Française.

— Non!

— Oui.

— Pas possible.

— C'est comme cela.

— Croyez-vous que nous aurons la révolution 1

— Je ne sais pas... mais....

— Alors c'est très grave ?

— On en parle beaucoup.

— Seigneur ! qui Peut dit t

— En France tout va mal.

— Peut-être Charles Maurras a-t-il raison, "Noua avons besoin d'un roi.

— Peut-être....

— D'où vient la conspiration f

— On prononce le nom de Lucien Guitry.

— Diable î Interpellera-t-on ?

— Je le crains.

— La rente sur l'Etat baissera sûrement.

— Vous devriez vous hâter de vendre vos titres.

— C'est un désastre.

— Et Millerand à la guerre ! Les Allemands vont profiter de notre désarroi.

— Peut-être que notre diplomatie....

— On ne sait jamais. Il y a eu déjà le départ Le Bargy. Eéussira-t-on deux fois I

— Au fait qui est cette demoiselle Provost ?

— Eh ! bien c'est Mademoiselle Provost.... Mademoiselle Provost... de la Comédie-Française... une femme... je ne sais pas, moi ! — Vous me posez des questions !

GABEIEL BOISSY

Lorsqu'une idée a bien fini de mûrir en lui, il la prend, se la passe autour du corps et se met en marche avec elle ; et l'idée de Gabriel Boissy court le monde avec la vitesse d'un moteur.

Des cris, des jets, des flammes !

Oui, oui, ce monsieur avec les cheveux en l'air, avec le monocle à l'œil, ce monsieur avec des journaux dans les mains, sous les bras, dans les poches, c'est le tourneur du volant !

Si vous risquez un mot, le vent du courant vous étouffe; si vous risquez un doigt il sera écrasé.

On n'arrête pas une idée de Gabriel Boissy, voyons !

Dans la rue, au café, au restaurant, dans son lit, Phonime ardent ne se repose pas.

La vie I Mais il va plus vite que la vie î

On peut dire qu'il a créé le théâtre de plein air.

Les arènes, les murs antiques, les scènes s'ouvrant sur l'horizon, sont pleins de son passage trépidant.

Un soir à Orange, j'ai voulu risquer une appréciation, j'ai failli être jeté du haut des gradins.

J'ai vu des auteurs anéantis et des comédiennes convulsées.

Il passe... il passe., et son idée roule toujours immuable, franche comme de l'acier, lumineuse....

Ce que contient cette idée !

Mais toute l'honnêteté artistique, mon cher ! et la gloire des poètes comme Roger Dumas et des tragédiennes comme Segond-Weber !

MADAME STEIXHEL

Elle était jolie et perverse et mystérieuse aussi.

Elle aurait pu appartenir à l'intimité de l'Empire comme la Castiglione ; la République ne la négligea point et Félix Faure, dit-on. mourut de son amitié.

Des lévites, un théâtre hébreu, des hommes masqués, un boucher de la Villette, une femme de ménage, sa mère et son mari assassinés firent partie du dernier roman où elle s'agita.

On ne sait quelle maladie de l'imagination et de la mise en scène la torturait ! Elle eut la tentation de la Cour d'Assises pour se sentir impunie avant tout jugement.

Son corps devait posséder la force de tous

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les secrets. Il nous parut que la raison d'Etat s'était ébranlée sur sa bouche.

« C'était une petite bourgeoise mariée à un peintre militaire et que le luxe perdît » dirent les historiens honnêtes à formule convenable.

A vrai dire elle était une femme échappée de quelque tragédie : une Phèdre, une Théodora, une Clytemnestre mise à la portée de son époque.

On l'appelait Meg tout court, ainsi qu'une petite fille. Elle était une petite fille aussi ; mais quels jouets réclamaient son ambition !

Elle ne veut pas être oubliée. Contre le crêpe qui la couvre elle appuie ses yeux brûlants, se* yeux de passé. Elle voit encore la vie ; elle porte le désir d'une adoration perpétuelle.

Et elle écrit ses mémoires....

AENAUDY

Il y a au théâtre des Capucines, un jeun© acteur qui pense plus à son métier qu'à étonner la galerie — ce qui est rare — et qui a du talent — ce qui ne gâte rien.

Il s'appelle Arnaudy.

Dans cinq ans s'il n'est pas de la Comédie- Française, c'est qu'il ne l'aura pas voulu ou qu'il aura des jaloux.

Il est de l'école de Signoret. Il est sobre, consciencieux, drolatique, expressif et classique. Un valet du répertoire fait son affaire ; Argan ne choisirait pas d'autre miroir.

Comme les revues font plus d'argent que les pièces de Molière et qu'un jeune comédien n'a pas toujours à sa portée une scène subvention-

née, Arnaudy joue sur le Boulevard. Il est Edwards, il est Adolphe Brisson, il est Gémier, il est tous les premiers sujets de l'actualité, de la mode, de la vie, toutes les figures qui peuvent se traduire avec des nuances de voix et de gestes comme avec des coups de crayon.

Sa mobilité d'expression le transforme, son visage creux peut se permettre de supporter le fard de la caricature et de Page respectable. Il sait se faire une tête en lame d'acier et avoir cent ans avec à propos.

Sa diction pointilleuse colore son organe bref, saccadé, qui sort du ventre, du cœur et du nez tout à la fois. Sa langue est une aiguille qui pique les mots. On rit non de son rire mais de la vérité d'ahurissement qui le provoque. Et il pourrait faire pleurer par les mêmes moyens.

HENRI FABBE

C'était un dimanche de lumière.

Les cloches sonnaient. La plaine, étalée, avait l'air en fête. Les amandiers portaient une suprême douceur dans leurs branches.

Nous allions vers Sérignan au pas des lourds chevaux, par la route blanche.

Jean Richepin et sa jeune femme nous précédaient comme des messagers auxquels nous avions confié notre cœur.

Nous arrivâmes à notre tour dans le petit jardin de Fabre et sa femme et ses deux jeunes filles nous menèrent vers le grand vieillard. II était assis dans un fauteuil de campagne ; ses mains et son corps tremblaient ; ses yeux qui n'y voyaient pas semblaient plus vivants en

eux-mêmes. Toute cette apparence de simplicité ne nous étonnait point mais creusait en nous un abîme de vénération.

Déjà s'établissait cette complicité de notre tendresse et de nos regards ; et nous n'attendîmes pour pleurer que l'excuse que nous fournit Bichepin qui pleurait lui même.

Nous défilâmes devant Fabre, respectueusement, chacun à notre tour. Nous n'osions pas trop nous approcher de lui, par crainte de fatiguer son âge ; et Fabre devenait le musée que nous considérions tendrement, longuement, religieusement, pour cueillir sur son apparence la divine leçon du chant intérieur.

A Richepin qui évoquait le mot de Dieu, le poète des insectes répondit :

— Dieu, c'est un beau scarabée !

Et ces paroles étaient un hommage admirable à la création.

Autour de nous l'Ermas tranquille et familier nous offrait ses rieurs et ses arbres parfumés. Il nous instruisait par son charme ; il nous apprenait par son visage qu'il était l'asile accueillant de l'abeille chantante, de la mante religieuse et du volage hanneton.

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