ELÉMIR BOURGES
Des fenêtres de sa chambre de travail, on découvre nn beau jardin. Elémir Bourges regarde les arbres. Il regarde les arbres parce qu'il les sent meilleurs que les hommes.
Pourtant il est de ces derniers qui viennent le voir et qui lui disent : « Vous êtes notre maître et nous vous aimons bien ».
Elémir Bourges semble leur répondre : « Comment faites- vous pour bien m'aimer, je ressern-
ble tellement peu à la vie *
Il a une grande robe brune qui flotte, en créant dans la petite pièce recueillie une atmosphère gothique.
Chaque fois que j'ai vu Elémir Bourges j'ai pensé à la préparation en Dieu.
Il a tout abandonné de la fausse gloire : il s'est cloîtré dans le couvent de sa méditation. La tête est grave, ses yeux sont profonds; il a de grands cheveux noirs rejetés en arrière
Il a écrit trois livres pour sa consolation et il en a lu deux cent mille. Ainsi il a flagellé son modeste orgueil. Shakespeare et Ben Jonson sont ses frères ; il leur ressemble ; ils ont tous les trois les mêmes attitudes du style et de l'imagination.
Les visiteurs disent encore à Bourges : «Pourquoi ne descendez- vous pas dans la rue? »
Alors Bourges rallume sa pipe et il va de nouveau regarder le jardin. Il est plus près de la sainteté que de l'espérance.
STAOIA NAPIEKKOWSKA
C'est Paul Mariéton qui la découvrit et la révéla. Il lui montra des attitudes de danseuses peintes sur des vases étrusques et, sur de la musique de Gluck, StaciaNapierkowska rythma à Orange, pour la première fois, ses danses grecques.
Le Mur ne l'écrasait pas. Elle était sur la scène, sous les étoiles et dans le respect de la nuit méridionale comme une petite fille fragile dont les gestes et les voiles troublants attiraient la volupté.
Ses yeux se dilataient dans l'enthousiasme de son corps, ses cheveux s'envolaient sous les saccades de sa tête rejetée en arrière, sa bouche haletait pareille à un fruit.
Des spectateurs criaient dans l'ombre : « Bravo ! la russe ! »
Alors les jambes menues et limpides de Stacia Napierkowska recommencèrent à quitter le sol, tandis que ses bras s'écartaient ainsi que des ailes.
On ne distinguait plus dans le tourbillonnement échevelé que quatre lignes claires, enchevêtrées et tordues, reliées à un torse lumineux. Il n'y avait plus de rythme et de méthode dans cette exaltation que désordonnait l'orgueil des applaudissements.
Un moment Stacia Xapierkowska s'arrêta, fiévreuse, le cœur déchaîné, pour respirer avidement, pareille à une jeune bête poursuivie. Sa peau brillait sous la sueur, et les voiles impalpables se collaient à sa peau.
Puis elle reprit son élan...
Elle exagéra une attitude de départ à la course, le buste tendu en avant, la jambe gauche pliée et le genoux à la hauteur du visage.
A mesure que montait la musique et qu'elle sentait frissonner la masse que contenait l'enceinte romaine, elle perdait le souci de la lente harmonie des gestes pour se hâter vers la folie
STACIA NAPIERKOWSKA 13
du mouvement. Et elle tournoyait à défaillir ; elle ressemblait à une fleur saoule de soleil qui s'enlise dans le paysage, qui se confond dans l'atmosphère de l'été.
C'était une tourmente, une bacchanale éperdue. Le sentiment de la grâce attique cédait sa place au vertige cosmopolite qui défigure, qui transpose, qui anéantit.
Stacia Napierkowska se mêlait à la suggestion des derviches et des corybantes.
Et tandis que le figuier d'Orange tremblait au seuil des coulisses, la filleule de Paul Mariéton, ayant achevé les exploits de son corps, tombait inerte et transfigurée dans les bras des hommes déguisés qui allaient jouer la tragédie et chercher les acclamations de la foule, à leur tour.
JAUBÈS
Vous nie dites : « 11 faut sauver le peuple » et je vous réponds : « Se sauve qui peut ».
Vous, Monsieur Jaurès, vous vous êtes sauvé sans le secours de personne. Vous avez pris le chemin où l'on ne contrôle pas, où les octrois sont des mastroquets.
Qu'avez-vous besoin d'éloquence ? Vous ne ' parlez qu'à des gens qui aiment le bruit !
11 semble que vous ne venez en réunion publique que pour vous comparer. C'est vrai que vous êtes le sosie de la foule ; comme la foule vous êtes rouge, pesant, désordonné, sublime et apoplectique.
Vous parlez ! Vous parlez !
Je vous dis qu'ils ne comprennent pas. Ils vous