‹ Fin de l'ind�ependance boh�eme (volume 2)Chapitre 101 sur 157 · Palatsky, v. 2, p · texte numérisé non relu

Palatsky, v. 2, p

j86 i^rsTRiK lu: i»Rf:TRrs

Les candidats utraquistes rccommcnçèixnt leur lamentable odyssée à la recherche de l'ordination, surprenant la bonne foi des évèques, sollicitant leur pitié ou achetant leur complaisance. Chaque année, les difficultés augmentaient, les interdictions de la cour pontificale étaient plus sévères et mieux obéîes. Avertis de la véritable situation, les prélats qui axaient été trompés une lois, se tenaient sur leurs gardes; les simoniaques haussaient leur prix, et leui^ exigences dépassaient souvent les pauvres ix^ssources du (Consistoire : ils imposaient aux candidats les plus honteux compromis, les forçaient d'acheter leur consécration par un faux serment. (leux-ci devaient leur promettre de ne p;is distribuer le calice, puis demandaient au Consistoire de leur pardonner leur faute *. Triste prélude pour entrer au service de Dieu qu'une double apostasie!

Aussi, quels étaient les hommes qui se soumettaient;) ces humiliations! Les meilleurs n'avaient aucune instruction et ne connaissaient même pas les rites du culte, favorisaient la superstition, propageaient, sans s'en douter, par ignt>rance, les doctrines les plus contestables. Beaucoup étaient des gens sans aveu, quelquefois des criminels qui fuyaient une condamnation ; ils négligeaient tous leurs devoirs et donnaient à leurs paroissiens les plus 'déplorables exemples. Bien que l'on accueillit à peu près au hasard tous ceux qui se présentaient, un grand nombre de cures restaient vacantes; presque tous les prêtres avaient deux ou trois paroisses à gouverner, beaucoup cinq ou six.

I-;i médiocrité intellectuelleet morale du clergé lui enlevait toute dignité et toute indépendance. Le droit de patronage

I. Rctractatini) Jcs prêtres Jcvani le Cuiisîsioîrc iitruquistc ^inv»^ : •^ Nous n««u> accusons ilcv.int le Seigneur tout puissaul, u<>us :i\«ms jwhc conirc Olcu cl c«»nirc cette saime K*:lise iitraquisie, en prOtani en Italie, \lc\ant rc\e>|ne vjui n<»UN a ctnis.icres prêtres, un ^eitnent nnpîe cl s,icrilèj;c: nous nvMMs, en \eriu Je celte prt<n«esse el c«»nirc l'ordix* Je Jcsus-Chnsl. reçu 1,1 c«»nunuui««n *soun une Ncule espèce, l^e pêche, m»us nous en accus. ins devant Oicu. ilevani s in l'^li.Ne ei \t»us vjui la lepix'senic/, ;ihn v|Ue \»»«> pi ne/ pour nous, \|ue Oien n»<us parj.inne et nous re>»»i\e connue sc^ >ei- \»ieui-N. - W »ii.\\ ^tY.'i' (tyiquîstt'H tu /{«l'.-niii^ dans le> Archtr /»r tts^u '\

(it'SC't,, XXW I, p. J«i^.

PAUVRETK MORALE DU CLERGÉ UTRAQUISTE 287

se transformait, et le curé n'était plus que le chapelain du seigneur. A Torigine, le propriétaire qui fondait un village, construisait et dotait l'église ; il se réservait en retour le droit de présenter le curé et exerçait sur les affaires ecclésiastiques une haute surveillance, mais cela n'entraînait pas que le prêtre relevât de son autorité. Le clergé formait à cette époque une corporation très riche, redoutable, jalouse de ses prérogatives, et ses libertés étaient respectées.

Depuis le s'^hisme, comme presque tous les biens ecclésiastiques avaient été confisqués et que les communes, fort appauvries, ne pouvaient rien faire pour l'entretien de leurs prêtres, ceux-qi ne vivaient plus guère que des aumônes du seigneur. Contre ses caprices et ses fantaisies, le desservant n'avait à compter sur aucun appui extérieur : la doctrine hussite, dont la libei^té de la parole de Dieu et la punition des péchés publics constituaient deux des principaux articles, justifiait dans une certaine mesure l'intervention des laïques dans le domaine des choses religieuses. Tout se réunissait ainsi pour avilir le curé, le réduire au rôle d'humble serviteur du patron : celui-ci, pour avoir retenu quelques bribes de l'Ecriture, se regardait comme plus savant que lui, souvent avec raison, le méprisait et le traitait comme un domestique. On engageait un curé pour un laps de temps déterminé, quelquefois un semestre ou même un trimestre; s'il ne plaisait pas, on le renvoyait sans autre forme de procès. Le pauvre diable, sans ressources, sans recours, sajis rnétier, ne songeait qu'à obtenir grâce près du maître à force de complaisance-, acceptait toutes les humiliations, se pliait à toutes les conditions, quitte parfois à demander aux plus grossiers plaisirs l'oubli de sa misère '.

Les Utraquîstes avaient essayé d'enrayer le mal lorsqu'ils

I. Même à cette époque cependant la commune intervient dans Tadmînistration ecclésiastique. Chaque* année, le seigneur nomme un conseil de paroisse composé de douze membres : leur compétence est à la fois financière et morale, ils veillent aux revenus et aux dépenses, et tiennent la main à ce que les fidèles ne manquent pas Téglise. — Ils ne peuvent pas cependant grcnd'chose contre le patron, et le curé ne trouve en eux aucun appui solide.

a88 LE coNsisToïKK d'en bas

avaient, en 1478, réorganise le Consistoire. Ce projet adopte par les Étals et qui n'était guère d'ailleurs que la reproduction de lancien établissement catholique, était bien conçu : au-dessus des simples curés, les doyens; au sommet de la hiérarchie, un Conseil suprême \ qui serait à la fois pour tous les prêtres un guide et un protecteur, maintiendrait parmi eux l'unité de doctrine et la pureté des mœurs et leur assurerait une légitime indépendance. A la tète de ce Conseil se trouvait un Administrateur qu'assistaient dix à douze conseillers. — Administrateurs et membres du Consistoire étaient ordinairement animés des plus pures intentions; ni les venus ni les talents n'étaient rares parmi eux, du moins au début : à quoi réussirent-ils cependant? Il n'existe guère de lecture plus monotone et plus lamentable que celle des actes de cette malheureuse assemblée; nulle part n'éclatent avec une plus navrante clarté toutes les misères dont souffre l'Eglise tchèque, la corruption et Ti* gnorance des prêtres, la ruine de la discipline, les divergences de doctrines, l'indifférence des fidèles, les exigences des seigneurs. Chaque année le mal s'aggrave, et toutes les ordonnances du Consistoire ne servent qu'à le constater, mais non à l'enraver.

Que représente-i-il et que valent ses décrets: Les diètes, avec cette incurie et cette mobilité qui frappent de stérilité leurs meilleures résolutions, ne s'occupent plus de lui, laissent souvent le soin d'en désigner les membres aux magistrats de Prague; pendant de longues années, on l'oublie si complètement qu'on ne pense pas à combler les vides qui éclaircissent ses rangs et qu'il ne se compose plus que de quelques vieillards malades et désabusés. Au nom de quels principes exigerait-il l'obéissance alors qu*il est lui-même en insurrection contre l'autorité pontificale dont il ne conteste

!. On le itcsignaii sou* le nom de C.onsiMnirc d*eii bas, purcc qu'il séë* gcait J.iiiN la Mlle vie Prague, piur le ilistingucr du Cmisistoire cattH^kl^ae qui a\au radministration du d<«K:èNe^ laiu que TtfvtSrhc ctaît \;Kam; il se icuni>Nau sur la colline des llraKhany ei nu le nommait le Consistoire d'en haut. V. I«>iiick« /V laJmiMiitratto» ciclcsijtsti^ttt éts Vtra^misttt^

I4i?-u'»j2, dan. s le Tdus. tciu'sk\ M, 1S4S.

BANQUEROUTE DE L^TRAQIISME 289

pas en théorie rautorité? Seschefs ne donnent-t-ils pas Texemple de l'insubordination, grises par Tombrede pouvoir qu'ils possèdent, toujours en conflit avec les évèques, plus ou moins canoniques, qui passent sur le siège de Prague? Ils partagent Terreur commune alors ù tous les Bahèmes, qu'il suffit pour être libre de n'obéir à personne. Ils se croient les fidèles héritiers de la doctrine réformatrice, parce qu'ils refusent de renoncer au calice, à la communion des enfants et à la lecture de l'épître en tchèque. Mais la libre interprétation de l'écriture les épouvante, ils soumettent la conscience individuelle à la tradition et à l'autorité, maintiennent les dogmes et les rites catholiques, les sept sacrements, l'adoration de l'hostie, le célibat des prêtres^ Le Hussitisme de la décadence ne saurait être mieux réprésenté que par cette assemblée de vieillards effarés et récalcitrants, spectres qui veillent autour d'un tombeau.

Aussi tous ceux qui ne se payaient pas de mots et de formules creuses cherchaient ailleurs une doctrine plus substantielle; en face de l'Utraquisme expirant, une secte nouvelle attirait à elle les cœurs plus hardis et les âmes altérées de vérité; les véritables successeurs de Hus, il faut les chercher dans rUnité des Frères Bohèmes.

La timidité de l'Utraquisme explique les rapides progrès que fit quelque temps plus tard la confession luthérienne en Bohème. Tous ceux que tourmentait une passion religieuse plus intense, dépassèrent peu à peu un programme désormais stérile; ils cherchèrent à rendre quelque signification au schisme et comme une àme à la révolution se trouvèrent tout préparés à devenir les disciples du réformateur allemand. — Le mouvement hussite était cependant trop original et trop national pour se perdre ainsi presque sans laisser de trace. Pendant que les chefs officiels de l'hérésie s'attardaient à des négociations compromettantes, quelques hommes résolus et pieux avaient jeté les bases d'une nouvelle communauté religieuse et créé une secte qui subit l'influence du protestantisme, mais ne se confondait pas avec lui, 'et est la seule, avec les Vaudois,

29<> ï* TNITE DES FRKRES

qui ail conserve depuis le movcn àgc jusqu'aux temps moderncs, une existence Indépendante et une physionomie tout à tait individuelle '• L'Unité des frères Bohèmes * est restée jusqu'à la bataille de la Montagne-Blanche un des principaux éléments de la vie nationale tchèque; elle a donné à la Bohème quelques-uns de ses politiques les plus remarquables et de ses écrivains les plus éminents; après avoir marqué toute cette période historique d'une empreinte particulière, elle a ennobli par l'héroïsme de ses martyrs la catastrophe finale et rendu l'exil fécond par les travaux de ses fidèles* Ne lui revient-il pas quelque part aussi de responsabilité dans les désastres du xvii« siècle? N'auraitelle pas, par une fidélité trop obstinée à ses croyances particulières, contribué à empêcher la formation en Bohème d'une grande église luthérienne qui aurait offert à la réaction catholique une invincible résistance? — Ce n'est pas impossible. Dans tous les cas, par la grandeur du rôle qu'elle a joué non moins que par la haute valeur des hommes qu'elle a produits, elle mérite une attention spéciale \

K.LechIcr, Johann \on Wîclif uiiJ die Vnrj;cschichtc Jcr Rc(\»rmatmn, U« p. 514.

2, Vers 1720, le coime ZiiuciKl«»rt' accueillit sur ses Jomïiincs qucl^ue& descendants des anciens Frères Bohiimes. ^ui. plus d'un siècle après la vicloirc deiinitne du Catholicisme ei en dépit vies |>crsècuti(>ns« étaient resics hèix'iiques. Ils toudcrent la c«>KMiie, si cclèbi>: depuis, de Herrnhut. dans U Haulc-Lusace. Leur pn»pai;ande, t"av«»risèe par la renaissance religieuse allemande du \\nr siècle, tut as>ez heureuse. Ils sont auiour\l*hui quelque cent mille en tun^j^: ou en Ainèrique. Les Htrrnhiiter ou les Co«imuHCS ^vaiffHtqtti's ne se rapprochent pas beaucoup plus au p»,ùnt de vue du doi:ine des anciens l'rères Bt^hcincs que n*imp»rte quelle secte pfx»iestantc. mais ils ont Ci»nscrvc leur discipline morale. Les colons que Zinicndorf appela sur ses domaines venaient des cn\ni»ns de Koulnek^ en M<»raxie, La coutume sesl établie depuis de parler des Frères Momvcs^ ce que ne justihent ni les d(«cumcnts ni les t'aits. Le titre que se donnaient les Frères eux-mêmes est celui de rrmie des Frères, et ceux qui habitaient la Moraxie appartenaient cependant à rrnitè vies Frèrvs lV>hèmcs ;ari(tf«u Fratrum Bt\fit'moruni\

>. On tn»u\era une bibliographie asse/ complète de Thistnire de rrnitè dans le li\re de SchwcîPii/, The histv»ry i»t ihe t^hurvh known as the Tnitas Fratrum or ihe lintv <>t ihe brethrcn, IWihlehem, Monivian pubiicatii'ii ot^ce, iSS5». — Sch\\cin:i/ est c\cv]ue vies Frères, et s*»n travail a un caractère apvùoceiique. mais il est consciencieux et intéressant. — Lesqucs* tions relatixes au\ or<i:ines ont ete étudiées avec autant d'érudition que de nncsse par M. Ooll, protesseur à ri'nixersiic tchèque de Prague <t bien

MYSTIQIES KT MIMJ'.NAIRKS 201

Aucune secte chrétienne n'a abordé avec plus de hardiesse et résolu avec plus de franchise les grands problèmes de l'organisation politique et économique des sociétés humaines; dans aucune aussi n'apparaît avec une plus curieuse évidence l'influence de la réalité sur la théorie, d'abord radicale et absolue, bientôt assagie au contact de la vie.

Pendant les années qui avaient suivi la mort de Hus, une sorte de fièvre religieuse s'était emparée de la Bohême. Des milliers de paysans se réunissaient sur les hauteurs pour entendre la parole de vérité et de vie et rendre à Dieu un culte épuré. Dans ces bandes que le calice enivrait d'un enthousiasme mystique, les doctrines les plus étranges, les rêves les plus hardis étaient acceptés sans discussion; les croyances chiliastiques surtout hantaient les esprits. Avant le jugement dernier, le Christ redescendrait sur la terre et fonderait un royaume qui durerait mille ans ; les impies périraient dans un épouvantable cataclysme; sous le gouvernement direct du Seigneur, les élus, les fidèles encore vivants ou ceux qui étaient morts pour la vérité et ressusciteraient avec le Sauveur, jouiraient d'une félicité parfaite. Dans ce ro3'aume des saints, toutes les lois humaines seront abolies, les distinctions de classe et de fortune disparaîtront. La terre, délivrée des méchants, sera assez vaste pour que tous mènent une vie facile et heu-

cnnnu en France par ses chroniques de la Revue historique : Qucllcn. und Untcrsuchungen zurGcschichtc dcrbochmischen Brûder; I. der Vcrkehr dcr Brûder mit dcn Waldenscrn : Wahl und Weihc der erstcn Priester, Prague 1878; II. Peter Cheltchitsky und seine Lehre, Prague 1882; Articles dans le Tchasopis tscheského M. i883-8(). Avec M. Goll, l'homme qui connaît aujourd'hui le mieux l'histoire des Frères, est M. Mûlîer : v. Die dcutschen Katechismen der bœhmischcn Brûder, Berlin 1S87. Cp. encore les études de Lcnz, les doctrines de Kheltchitsky sur l'Eucharistie et le Purgatoire, Prague i883.

29'2 EKKKRVRSCENCe REUGIEt'SB

reuse; les hommes» directement éclairés par Tesprit de Dieu, n'auront plus besoin de guide ni de règle; les prêtres perdront leur puissance, et la Bible, son autorité «•

Cependant le miracle attendu ne se produisait pas* l-es Croisés menaçaient d'étouffer la vérité. Il ne fut pas difficile de persuader aux Saiuls qu'il leur appartenait d'accomplir eux-mêmes les destins et d'exécuter la condamnation céleste. Organisés et disciplinés, contenus par des chels qui se servaient de leur fanatisme sans le partager entièrement, mêlés bientôt d'ailleurs d'éléments fort impurs, les Taborites se souvinrent toujours, malgré tout, de leurs premiers rêves ; leurs espérances mystiques se traiisformèrent plutôt qu'elles ne disparurent, et, jusqu'à la fin, ils ne renoncèrent pas à établir sur toute la terre le royaume de Dieu, La bataille de Lipan les réveilla brusquement de leurs illusions ^14^4^ Depuis lors, sans avenir, sans chefs, sans confiance, ils ne représentèrent plus qu'un des nombreux éléments de désordre que la guerre avait laissés derrière elle, jusqu'au moment où Podiébrad les força à se rallier à l'Utraquisme officiel et à se soumettre à l'archevêque élu par la diète (1452).

Lourde chute après un tel élan ! Tant de luttes, tant d'efforts, tant de victoires, et c'était là le résultat! Que de sang versé, que de souffrances, que de ruines! Voilà donc où aboutissaient des triomphes sans précédent : la noblesse plus puissante que jamais, les abus restaurés, la vérité humiliée et trahie, Jésus souffleté par l'Antéchrist! Reprendre la lutte? Mais comment? Avec quelles ressources? L'épuisement eùt-il été moins absolu, une chose manquait, la meilleure, l'enthousiasme qui espère. D'autre part, accepter sans

I. Goll remarque très justement que KhcltehUsky, le vcritable père Je ITniic, n'est pas un millénaire, et bien certainement^ en cflèt, il ne cn>ii pas que Tidêal do vertu et de bonheur qu'il conv'oit, doive jamais se realiser ici-bas ; mais cet idéal lui-mcme est-il si diflêrent de ccUu des Chi Irastesr l'n des prédicateurs les plus avancés enseignait que les chrétiens n'aumient plus bestùn de livres ; n'y a-t-il pas un écho de celte opinion dans lavcrsion de Kheltchitsky pour la scolastique et les discussions dogmatiques, dans sa prédîleciinn pi»ur les âmes simples qui apcnfoivcnt U vérité par une intuition divine?

EFFERVESCENCE RELIGIEUSE 2g3

arrière-pensée la défaite, renoncer à ces biens suprêmes, la religion véritable, l'Évangile! Pour beaucoup de ces hommes, ébranlés encore par la crise, dominés par une passion irrésistible, il y avait là comme une impossibilité psychologique. Un décret ne supprime pas les croyances; un gouverneur, fût-il aussi habile et aussi respecté que Tétait Podiébrad, ne calme pas en quelques années reflfervescence d'un peuple, quand elle est si profonde, si ancienne et si générale. La fin des grands mouvements politiques et religieux est marquée souvent, comme leur début, par les hardiesses de l'imagination individuelle, qui semble prise de folie. En dépit de rUtraquisme légal, des prédicateurs plus ou moins autorisés attaquaient les dogmes les plus respectés, la Trinité, la Divinité du Christ; à Cheb, un franciscain, Jean de Wirsberg, annonçait la venue d'un nouveau Rédempteur ' ; un paysan ignorant, Nicolas de Vlasenitse, avait des révélations, des visions, et fondait la secte des Nicolaïtes dont on ^uit la trace jusqu'à la fin du xvi' siècle '. Beaucoup de ces rêveurs disparaissent sans laisser de disciples, mais le silence qui bientôt enveloppe leur nom, ne permet pas de conclure qu'ils sont demeurés sans influence; pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler ce qui se passe encore dans certains milieux protestants, le travail continu de création religieuse qui secoue les croyants. La fraction la plus extrême des Taborites, que l'on désignait sous le nom d'Adamites ou de Picards, rudement poursuivie parZizka, n'avait jamais complètement disparu ; la victoire définitive de l'Utraquisme modéré favorisa encore la formation de groupes nouveaux -^ : en

1. Frind, Die Kirclieugesch. BœhmenSy Prague 1878, IV, p. 54.

2. Sur Nicolas de Vlasenitse, v. Gindely, Gesch, dcv bœhm. Brader, p. 17 et p. 491. Cp. Jos. Jiretchek, Rukoviét k diéjinam Uteratury tcheske {Manuel pour l'histoire de la littérature tchèque)^ Ptsl^uc 1875, et un article duTchas. tch. M., 1876, du môme auteur. Cest une étude psychologique très intéressante et qui jette une vive lumière sur Tétat des esprits en Bohème au XV* siècle. Les Nicolaïtes étaient assez nombreux ; ils se recrutaient en général parmi les paysans, mais il y avait aussi parmi eux des nobles. Us poursuivaient surtout la perfection morale, et ceux qui avaient passé parmi eux étaient tout préparés à accepter la doctrine de Khcltchitsky.

3. Cp. Locustariutii Fr. Joannis Aquensis de scctis et divcrsitatc atquc multiplicaticne ^cgardorum in terra Bob. — Cité par Jiretchek, Tchas., 1876, p. 60. U y est question des Flagellants, des Saduccens, etc.

394 BFFEKVESCEKCE RELIGIBVSR

brisant les liens qui réunissaient à un centre commun tous ceux que ne satisfaisaient pas les Compactats; elle provoqua Papparition, non pas sans doute de sectes proprement dites, mais de cercles religieux, d'associations pieuses, asiles des mécontents, des fanatiques, de toutes les âmes qui« au milieu des tristesses et des dégoûts de Theure actuelle, cherchaieht une consolation dans un culte plus intime *. Y a-t-il quelque ressemblance, quelque relation directe entre l'Unité et la plupart de ces groupes religieux qui naissent en Bohème de la décomposition du Hussitisme? Aucun fait ne permet de le supposer* Ce serait une erreur grave surtout que de voir dans les Frères les continuateurs des Taborites * : ils s*en séparent dans la spéculation comme dans la pratique. Il n'est guère douteux en revanche que rébullition générale des esprits à cette époque n'ait exercé sur la fondation et les progrès de TUnité une action considérable, bien qu'indirecte ; elle lui a fourni en quelque sone Tatmosphère morale qui lui était nécessaire. Les causes visibles, immédiates, n'aboutissent pas toujours et ne suffisent jamais à tout expliquer. Au milieu d'une société religieuse plus fortement constituée et moins tourmentée par les idées nouvelles, les doctrines de Kheltchitsky ne se seraient pas produites ou, dans tous les cas, seraient restées sans écho. Les rêves chiliastiques, les aspirations démocratiques, les habitudes de libre rértexion, les besoins de la conscience surexcitée par une longue période de discussions et de luttes, le

I. Comme le fkii remarquer M. Goll, Tchas, 18X4, p. 48, Gîndeiy et Pa- Utsky vont tnip loin en parlant de sectes proprement dites« ce qui implique ridée d'une doctrine précise et d*une organi&ativ>n fixe. Ce qui est ineuntestable« c'est que le pays était en pleine cfferNescence, que Tauu^rite neli|tieuse était <\>rt incertaine^ et qu'un pareil état de chose entraine étalement la formation de groupes indépendants.

a. « C'est une erreur de regarder les Frères comme les continuateurs des Taborites, bien qu'il ne soit pas douteux que quelques Tabofîtcs se s^>iem joints à ITniié. w [CnA\^ Tchas., 1HS4, p. iS)\ — Les Frères ont u>uiours pmtesté très énergiqucment contre la confusion que leurs adversaires s'ettx^n;aicnt d'établir entre eux et les Tabontes, et leurs protestations étaient absolu'.ncut légitimes: il est biui de remarquer touretbis que les Taborites, oHîcicncmciU condamnes et fort mal vus de l'opinion publique, étaient des allies très compromeitants, et la plus vulgaire prudence conseillait aux Frcrcs, sinon d'exagérer, du moins de marquer très nettement les diverjcenccii des deux partis.

ROKYTSANA 295

découragement aussi, résultat des défaites antérieures, furent, non pas la cause, mais la condition de la naissance et des progrès rapides de l'Unité.

Ainsi préparée par les circonstances générales, elle sortit de la rencontre de quelques disciples de l'archevêque utraquiste, Rokytsana, et d'un homme peu éloquent, d'une instruction médiocre, sans autre autorité que celle de la conviction et de la dignité morale, Pierre Kheltchitsky.

Rokytsana, on le sait, n'était ni un grand logicien ni un théologien éminent, mais il avait conservé la pure tradition hussite. L'hérésie était sortie à l'origine d'une pensée de régénération morale; Rokytsana pensait, lui aussi, comme les prédicateurs de Bethléhem, qu'il fallait avant tout purifier les âmes et ramener les fidèles à l'exacte observance des lois du Sauveur. Quand il montait dans sa chaire du Tyn, grandi par les haines impitoyables qui s'acharnaient après lui, respecté pour la pureté de ses mœurs, presque martyr depuis les épreuves fermement supportées, la foule se pressait autour de lui et retrouvait en l'écoutant quelque chose de son enthousiasme passé. Il avait quelques-unes des qualités du grand orateur populaire, la conviction brûlante qui se communique aux auditeurs, la véhémence qui emporte les doutes, la franchise parfois brutale de l'idée et de l'expression. Il s'adressait à la foule, aux simples, évitait la polémique, les questions de dogme qui divisent et qui troublent; il voulait arracher les âmes au péché et à la perdition '.

I . Nous ne possédons pas de sermons de Rokytsana, mais nous avons ses PfiStiUes, (Commentaires et prédications pour la lecture du dimanche pendant toute Tannée), qui nous donnent une idée assez exacte de sa manière; ce sont en effet de véritables sermons destinés à la lecture. Composés suus le règne de Podiébrad, c*est-à-dire alors que Tâgc avait amené l'apaisement, ils peuvent être acceptés comme le résume plutôt adouci de 1 œuvre du prédicateur. Le Vybor literatwy tcheske en avait déjà donné quelques (ragments, II, p. 737-45; les plus caractéristiques ont été publiés par M. Goll, Tchas. 1879. — Certains tidèles faisaient aussi des résumés ou des extraits des discours de Rokytsana; M. Goll a reproduit quelques-unes de ces notes, Tchus. i8><4, p. 47 et sq. Ce sont des di»cuments précieux, mais qui ne

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