LA PREDICATION DS ROKTTSANA
Pour montrer les effets funestes des divisions religieuses, il comparai! volontiers TKglise à une voiture ù laquelle on aurait attelé un cheval par devant et un cheval par derrière : chacun d'eux tire de son mieux, mais la voiture n'avance pas. On retourna plus tard spirituellement Pimage contre lui. Il s'élançait à chaque instant vers les opinions les plus radicales, mais ce n'étaient jamais que de faux départs; le lien qui le tenait attaché à TKglise catholique était solide, malheureusement on ne l'apercevait pas toujours. On l'rf souvent remarqué d*ailleurs : ce qui agit, c'est l'homme lui-même, bien plus que ses opinions. Cet auditoire, préparé par tant de discussions et de combats, surchauffé, accueillait avec avidité les violences et les hardiesses. Rokytsana s'étonna plus encore qu'il ne s'indigna des conséquences qu*on tirade ses prédications, il chercha à calmer l'émotion produite, mais la parole lancée ne se reprend pas. Cet utraquiste timoré, qui avait tremblé toute sa vie à la pensée de tomber dans l'hérésie, se trouva avoii couvé une des sectes les plus hardies et les plus étrangères à toute superstition du passé qui soit jamais sortie du christianisme! •
w Eh bien. Chrétiens, disait-il, ces discours agissent-ils sur vous? Je réponds : non. Il en est de ce peuple comme d'un une : joue du luth à un àne, il entend, mais il n'en éprouve aucun plaisir. Amsi ce peuple entend la parole de Dieu, mais cela ne produit sur lui aucun elfet. » Tous cependant ne restaient pas indifférents à ses exhortations, et il se forma bientôt autour do sa chaire un groupe d'auditeurs attentifs, persévérants, préoccupés de leur Siilut et décidés ù le mériter par leur bonne volonté et leurs efforts. Le plus pieux, le plus remarquable aussi de ces auditeui^, était le neveu de Rokytsana, Grégoire, le véritable fondateur de rUnité des Frères bohèmes.
jcttcnii-jc ccux-cî parce qu'ils som inoins prccicux que l'or? » Martin ne se déclara pas Cv^namcu. — Quel csi le coupable: Celui qui, dans des suiets aussi dciicais, se sert ^l'une comparaison dangereuse, «m celui qui Paccepie dans s«ui sens apparcni et absolu: — l.cs Frères se sont attaches à la lettre des discours de Rt^kylsana, mais celui-ci n'uurait-il pas dû prcvinr qu'il pvuivait en être ainsi :
LES AUDITEURS DE ROKYTSANA 3oi
D'une famille sans fortune, mais noble, avec une instruction assez étendue, Grégoire * n'avait jamais été tenté par les joies et les ambitions terrestres. Non pas que la décision lui manquât ou qu'il fût inhabile à manier les hommes, on s'en aperçut bien pendant les années de persécution. Indifférent aux fatigues et aux périls, il suffit alors à toutes les tâches : à la fois polémiste et administrateur, il a le zèle et la foi d'un apôtre; il est le lien vivant qui retient ensemble les groupes de fidèles dispersés dans la Bohême entière. Il sauve TÙnité, non pour jouer au chef de parti, mais par devoir, sans jamais réclamer d'autre privilège que celui du sacrifice et du dévouement. Les époques d'exaltation religieuse produisent de ces âmes, à la fois fières et réservées, que le danger n'épouvante pas, mais le succès, éprises uniquement de. pureté et de justice. Il s'inquiétait peu du dogme, se défiait de la métaphysique et des métaphysiciens, mais il avait faim et soif de Jésus-Christ. Lorsque, quelques années plus tôt, Prjibram avait voulu donner à l'Utraquisme un clergé régulier, Grégoire avait répondu avec empressement à son appel, s'était précipité dans le monastère slave qu'il avait fondé, comme dans un refuge qdi s'ouvrait devant lui. Autour de lui, peut-être dans ce même cloître slave, se réunissait la poignée de fidèles, qui, troublés jusqu'au plus profond de leurs cœurs par la pensée de leur misère, voulaient essayer de réaliser l'idéal que leur proposait l'archevêque.
Les relations entre Rokytsana et ses auditeurs devinrent bientôt assez intimes; il se forma entre le maître et les disciples une amitié tendre et confiante (i453). Ils lui ^ demandaient des conseils plus précis, une direction plus immédiate. Une terreur surtout les obsédait : le mauvais prêtre ne perd-il pas par ses péchés les pouvoirs que lui a conférés l'ordination? Évitez les prêtres faux et perfides, avait dit l'archevêque, mais demandez ceux qui sont fidè-
I. Sur Grégoire, comp. Palatsky, Gesch. von Bœhmen, IV, i, p. 484; Gindely, Gesch. der bœhm. Brader, I, p. 21 ; Jirctchek, Rukoviét, II, 164; et Goll» Tcftas.f 1884, p. 1 56- 1^9 et p. 167-169.
303 LES ÀUDITErKS DE KOKYTSAHA
les et allez vers eux recevoir la parole de Dieu. Si les actes religieux accomplis par les prêtres indignes n*ont aucune valeur devant Dieu, ne risque-t-on pas, en leur restant attache, de se mettre en quelque sorte hors de rÉglise? Rok\isana, tout en penchant en somme vers la doctrine catholique, Tindélcbilitê du Siicerdocc, avait pitié de leurs craintes : il les engagea à se mettre a la recherche d*un directeur dont la conduite leur parût une garantie sufiisanté. Dan^ ce dcsir ils parcoururent le pays, «^ saisis de cette humeur inquiète si fréquente au début des mouvements religieux ' », s'attachant tour à tour aux prêtres les plus renommés pour leur piété ou leurs vertus, repris bientôt d'incertitudes et de doutes, blessés dans leur foi ou dans leur conscience morale, sans trouver nulle part la paix et le calme '. Leur enthousiasme, malgré tout, se doublait d'une sorte de réserve, de modération, de bon sens; les excès d'une piété peu éclairée leur causaient quelque indignation; leur déception tut cruelle ainsi quand ils pénétrèrent dans une des communautés pieuses les plus renommées en Bohème à cette époque, les Frères de Vilemov -\ Ils tombèrent au milieu de fanatiques, poussant presque jusqu'à la folie ce culte de TKucharistie qui, depuis près d'un siècle, possédait tout le pays, convaincus que la communion efface les péchés, même sans repentir, et guérit les maux du corps comme ceux de l'àme.
Ému de leur découragement, Rokvtsana eut l'idée de les mettre en relations avec un homme dont l'avaient éloigné les événements et dont il était séparé par de très graves divergences, mais pour lequel il avait conservé une profonde estime, Pierre Khelichitsky. Rokvtsana est le père involontaire et repentant de ri'nité, Grégoîi^ en est l'or*
2, H y 4 u:i labU.ui 1res iiucresjiiant Je ces cou r^^ Je ce$ recherches et tic CCS iHîitcs^scs Jans um iraiic de |>i»!cî)iîquc ti^rt imp«.>rtant publie conice le'i Krvrcîi au w-* siècle. Il csi ùMîiule : /V'Vh*i* de ta M ctMift** les /Vcjri-yfs- 7\'ijt$,^ iS,N4, p, s>/
.^ Pi\»KUnc:v,ciU eu I4>4 ou 14>5-
PIKRHK KHKLTCHITSKY 3o3
ganisatcur, mais Kheltchitsky en est le théoricien '. Les auditeurs de Rokytsana n'avaient guère encore que des aspirations, ils allaient trouver à Kheltchitse une doctrine, c'est-à-dire la condition indispensable de développement et de durée pour toute société religieuse. Ainsi se constitue le noyau central qui se grossit ensuite plus ou moins rapidement des mécontents, des mystiques, des désabusés de la force et de la raison, de tous ceux en un mot que ne satisfont pas l'Eglise et l'État officiels et qui demanderont à la secte nouvelle apaisement, consolation et espérance.
Peu d'hommes ont donné lieu à autant de travaux et de controverses que Kheltchitsky. Epreuve redoutable que ces examens répétés et ces polémiques : il en est sorti plus grand. A mesure qu'on le connaît mieux, on se prend pour lui d'une sorte de vénération attendrie. Chez lui, tout parle au cœur, parce que tout vient du cœur, la doctrine comme l'éloquence. Simple paysan, sans intrigues, sans prétentions scientifiques, sans phrases, il fonde une Église qui, un moment, semble sur le point de conquérir la Bohême entière et traverse sans y périr des siècles de persécution. En vertu de quelle puissance mystérieuse? — P »• la force d'une àme pure. Ce qu'il y a de réellement supérieur en lui, c'est la simplicité absolue, l'oubli de toute considération extérieure, l'absence de réflexion et d'amour-propré. Chez personne le dédain de la terre n'a été plus complet et plus sincère. En i52i, on imprima l'ouvrage le plus
I. M. Mûllcr, dans la critique qifil a publiée sur mon travail, fait remarquer que cela n'est vrai que pour TUnitc des premiers temps. — Depuis Loukach en effet, elle se sépare sans doute absolument de ses premiers fondateurs au point de vue dogmatique; mais l'esprit de Kheltchitsky subsiste en elle en dépit du toutes les moditications.
3a4 PIERRE KHELTCHITSKY
connu de Kheltchitskv, le Filei de la Foi : « Ce livre, disent les éditeurs dans leur préface» a été composé par un homme respectable et honorable» plein de confiance en Dieu et richement pourvu des dons du Sauveur et de la sagesse de Pesprit saint. » Il avait écrit « beaucoup d^autres livres, et quiconque les lira» se convaincra que Dieu n avait pas oublié nos ancêtres» mais qu*il avait placé en eux son esprit et les en avait remplis, » C'est bien ainsi que nous apparaît Kheltchitsky : rempli de Dieu;i6}xx ce qui est humain» institutions politiques ou ecclésiastiques, traditions séculaires» doctrines philosophiques» il Técarte sans pitié; il n*a qu'un but : accomplir la loi du Christ. Les veux fixés sur le maître, il traverse les événements les plus tmgiques sans en être affecté» les systèmes les plus pompeux 3ans en être ébloui. A une époque où les haines d*école sont atroces» il combat tous les partis» sans perdre leur affection et leur estime * ; ils devinent en lui quelque chose de supérieur à leurs querelles mesquines» sentent passer le souffle divin et s'inclinent. Dans un siècle où tant de théories s'accumulent» il réussit à être original sans invention : il emprunte ses idées un peu partout» mais l'importance relative qu'il leur attribue» les conséquences qu*il en tire» l'expression qu'il leur donne, leur créent une valeur et comme un sens nouveaux. Ses vues semblent quelquefois si modernes, les solutions qu'il propose répondent si bien par moment à nos habitudes actuelles, qu'on est tente de voir en lui un révolutionnaire. Pourquoi pas? — Acondition de ne pas oublier que son inspinition et sa nature ont leurs racines en plein moyen âge. Après tout, les questions ne changent guère, les formules seules varient; sous des costumes ditVcrents» le fonds humain demeure» tourmenté des mêmes besoins, hanté des mêmes rêves. Ce
I. Celle c^limc rcss<>rt clairement vies crt'ori> que fout pnir Pjiuîrer k$ divers partie; rainuic parait même sunixre «i la rupture detinîtuc, Chi^ise cun£u$e« la j^ule note discordante est un acte d'accusation Unce cvmine lui par un frère BohOine vi534\ Mais Loukach« qui est toujoursun témoin asseï suspect^ tait ici iYu>re de pi>lèmiquc, et son récit, qu'il ne présente d*atllciir$ quaxec des rêscr>es, n*a aucune HUtonte.
PIERRE KHELTCHITSKY 3o5
qu'on appelle de nos jours un révolutionnaire, s'appelait au moyen âge un saint
Les renseignements que nous possédons sur la biographie de Pierre Kheltchitsky sont fort incomplets : nous ignorons jusqu'à la date de sa naissance et à celle de sa mort'. Il naquit probablement dans les dernières années du xiv*f siècle à Kheltchitse, petit village tout près de Vodnian, non loin de l'endroit où, quelque vingt ans plus tard, s'éleva la ville de Tabor. Il vint à Prague, prit part au mouvement religieux qui passionnait alors les esprits, et trouva un accueil bienveillant auprès des maîtres et des prédicateurs; ils répondaient à ses questions, le guidaient dans ses recherches, lui faisaient même des extraits (en tchèque) des ouvages que son ignorance du latin * ne lui permettait pas de lire dans l'original. Heureuse ignorance : grâce à elle il ne connut pas le terrible joug de la scolastique, le poids de cette philosophie subtile et compliquée que traînaient toute leur vie ceux qui avaient passé par l'école. Ses écrits portent sans doute quelquefois la marque de l'époque : il raisonne volontiers à coup de citations, multiplie les divisions et les distinctions : mais la contagion n'a été qu'indirecte, elle n'a pas atteint la nature intime : les règles qu'il s'est imposées le fatiguent vite, il s'abandonne à sa verve, brise le plan tracé, .ne menant- plus ses idées, mais mené par elles, se perdant au milieu des digressions, mais soutenu par son
1. Il me semble assez inutile d'entrer dans la discussion des points controverses de la biographie de Kheltchitsky. On a prétendu longtemps quMl avait été cordonnier, c*est une légende qui repose sur une sotte méprise de rinquisiteur Henricus Institoris. Il parait très probable qu*il ne reçut pas les ordres. Sur la vie et la doctrine de Kheltchitsky, nous avons déjà cité i*étude magistrale de GoU dans les Quellen und Untersuchungen, II; il faut y ajouter un article de 1881, dans le Tchas. tch. M,, fort important surtout pour la biographie et la bibliographie. Cp. encore Jiretchek, Rukoviét, et Chafarjik, Tchas. tch. 3/., (1874, p. 98). M. Schulz a publié sur le fondateur de l'Unité, — dans la Osviéta (1875), — un travail éloquent et animé qui m'a été fort utile, surtout à cause des nombreux extraits des œuvres de Kheltchitsky qui y sont joints.
2. Il apprit peut-être un peu de latin à Prague, mais il ne le sut jamais complètement.
3o6 1MKRRE KHKLTCHITSKY
inspiration, tour à tour simple et coloré, brutal et tendre, toujours sincère et toujours imprévu- I^ plupart des théologiens tchèques, habitués à penser en latin, éprouvaient quelque ditticulté à écrire en bohème, et leur style, traînant, embarrassé, alourdi et obscurci d'éléments étrangers, trahissait la recherche et Teffort, La langue de Kheltchîtsky est pure de tout alliage; c'est celle du peuple, au milieu duquel il a toujours, vécu; elle est quelquefois un peu diflusc, la période se complique et s'allonge, l'auteur lutte contre un instrument encore imparfait, mais l'idée jaillit enfin comme frémissante, et l'impression est d'autant plus forte qu'elle était moins pi'évue et moins cherchée.
Il eût été bien difficile aussi à Kheltchitsky, s'il eût passé par l'Université, de ne pas subir l'action prépondérante d'un maître et d'un système. Auditeur et non disciple, il a sardé intacte sa liberté : il cite, à côté de Jean Hus, ses adversaires, Kticnne l\\letch, Protiva, Stanislas de Znoym* Il reste toute sa vie isolé au milieu des divers partis, séparé des modérés par le respect superstitieux qu'ils conî^ervent pour TÊglise catholique, éloigné des Taborttes par leur explication du mystère de l'Eucharistie et, plus encore, par leur fanatisme belliqueux. Rien ne lui était plus odieux; dès 1419, il s'était prononcé contre la légitimité de la guerre, au nom de la parole de Jésus : tu ne tueras point; les docteurs ayant déclaré qu'on a le droit de» défendre par la force la vérité menacée, il les avait flétris du nom de meurtriers. Sa voix s'était perdue au milieu du tumulte des armes et il s'était réfugié dans la retraite et la méditation. Quinze ans plus tard, lorsque les Compactais viennent d'être signés, à l'heure où les convictions les plus fermes hésitent, où les courages les mieux trempés sont brisés et prêts à toutes les concessions, il sort de son silence pour protester contre un lâche abandon et une résignation impie. Comme il avait prêché la paix à ce peuple affolé de violence, il crie à ces populations assoiffées de repos : rien n'est fait, tout est à recommencer. Il n'appartient pas a une àme vulgaire de se mettre ainsi en travers d'un élan général.
KHELTCHITSKY. — SA DOCTRINE 3oj
— Une grande faute a été commise quand on a voulu faire triompher par l'épée la loi divine. « La guerre a duré quinze ans, avec de grandes pertes et d'horribles malheurs. » Que de victimes! Que de villages en cendres! Et encore ces pertes matérielles ne sont rien auprès des ruines morales, de la perdition des âmes égarées dans l'obscurité et la confusion des sectes. « Les faux prophètes ont divisé la nation par leurs doctrines diverses, le peuple s'est soulevé contre luimême, l'amour est mort et la haine a éclaté entre les Chrétiens. De ce désordre sont nés pour beaucoup le doute, l'épouvante et, par suite, les plus terribles tourments, car les tourments et les tortures matérielles ne sont rien auprès de cette incertitude dans la foi ; personne ne sait plus ce qu'il faut croire : un prêtre a une doctrine et un autre en a une autre '. » L'Antéchrist relève la t^te, les pasteurs du peuple oublient leur mission ; mais le véritable disciple de Jésus ne ressent ni fatigue ni désespoir et il ne déserte pas son devoir. C'est pour apporter à tous la bonne parole et venir au secours de ceux que négligent leurs instituteurs naturels, que Kheltchitsky écrit ses Dominicales; elles renferment déjà en germe tout son système, tel qu'il l'expose plus complètement dans son œuvre la plus connue, le Filei delà Vraie Foi ^.
Dieu, pour racheter les hommes, leur a envoyé son Fils, et les regards du chrétien doivent être sans cesse tournés vers ce modèle et ce maître. Jésus est le médiateur nécessaire entre Dieu et l'homme. Kheltchitsky aborde ici avec plus de sincérité et de courage que de précision le redoutable problème de la renaissance de l'homme par la grâce, du
1. Khcltch., Postula. Cité par Schulz {Osviéta, 1875, p. i5o.)
2. Les Pastilles ont été composées de 1435 à 1448; it Filet de la Foi^ pendant l'interrègne qui suivit la mort d'Albert d'Autriche (1439). Les hommes sont perdus dans l'obscurité de l'ignorance et du péché comme les poissons dans la mer; ils sont ramenés à la lumière par le filet de la foi. Malheureusement deux baleines sont entrées dans ce filet, le pape et l'empereur; ils l'ont déchiré et depuis lors le mal règne sur la terre. Les principaux ouvrages de^ Kheltchitsky sont ensuite : Discours sur la pajision de J/fsus d*après l'apôtre Jean, (très important pour la connaissance de sa doctrine sur la grâce): la Bête de V Apocalypse ; les Bandes bohèmes, etc.
>ti8 KHKLTCHIT5KY. SA DOCTRINE
mérite personnel et de Tintervention divine. Il se livre sur ce point dans son àme une lutte douloureuse. La parole du Christ est si formelle, la parabole de la vigne et des ouvriers si claire : il y revient plusieurs fois, se prosterne devant la grâce. Mais sa volonté de soumission n'étouffe pas en lui un secret murmure et comme une protestation de son sens pratique et de sa fièvre de vertu. — Avec quelle autorité prèchera-t-on Teffort vers le bien, si on commence par proclamer la vanité de toute œuvre humaine? — KhWtchitsky repousse cependant toute transaction et toute réticence : Jésus nous a apporté la vérité absolue et complète, et cette vérité, il Ta consignée dans son Evangile : là, et là seulement, est la lumière et la vie. Quiconque s'en écarte, de quelque manière que ce soit, tombe dans Terreur et le péché. Il est absurde de parler de développement et de progrès dans TEglise; nos seuls guides, nos seuls maîtres sont les disciples immédiats du Crucifié,. ceux qui ont reçu son enseignement de sa bouche ou de la bouche de ses apôtres '. En vain notre pauvre raison se trouble : inclinons-nous devant les promesses de celui qui est mort pour nous. Nous étions perdus, son sacrifice nous a rachetés; son sang répandu nous a lavés de Téternelle condamnation; par nousmêmes nous ne pouvons nous arracher au mal et à la damnation. « Ni un long ni un court travail ne pourraient mériter le royaume céleste ; tu ne saurais l'obtenir que par la grâce de Dieu. »
A peine cependant Kheltchitsky a-t-il prosterné la misère humaine devant la miséricorde divine, qu'il se hâte de faire
I. « Toutes choses ont êic données au Christ par son père, c*est>>à^ire toute puissance pour accorder leur salut complet ù ceux qui croient en lui« s«ns qu'ils aient besoin Je chercher ailleurs, hors de hn\ dans les hommes Cl dans les choses. Qui cherche le salut ailleurs ne le tnnivera pas. Il n*cst nî dans le Pape, ni dan$ sa puissance nî dans ses institutions^ ni dans les êvéques, ni dans leurs chevaux : car fausse est leur puissance, fausses leurs institutions, taux est le grand noûibrede leurs chevaux pour le salut. Christ sçul est la vérité pour le salut de tous ceux qui cn.nent en lui. » .OîwVfA, 1875, p. 299/ « Que personne ne craigne ses grands et nombreux péchés^ s'il a de la t»onne volonté et s'il cn^t qu'on a ouvert une source de grâce si généreusement que le monde entier pourrait sV laver de toutes les impuretés qui le soutient. » ^Vybor, II. p. 61?.)
KHKLTrHITSKY. — SA DOCITIUNK 3(K>
une part à la volonté et aux œuvres, et aussi large que possible. 1^'Kglise catholique, qui possède à un degré si éminent rintelli^encc des nécessités pratiques, avait été amenée de même à reculer de plus en plus dans la pénombre du mystère la justification par la foi : elle la reconnaissait, mais platoniquement. Tout en insistant sur la nécessité de croire fermement au salut par la grâce, Kheltchitsky proteste contre Tabandoh moral, la paresse fataliste, l'attente résignée ; la prédestination s'adoucit» et s'atténue, presque jusqu'à disparaître. — Bien rares sont ceux qui sont sauvés par la foi sans les (cuvres; les (euvres ne sont rien sans la foi, mais il ne nous est pas interdit de travailler directement à mériter l'élection divine. Si nous sommes remplis de la foi vivante et de l'amour de Dieu et si, dans cette foi et dans cet amour, nous luttons contre Satan et triomphons de la chair, le Seigneur nous en tiendra compte. Malheur à ceux qui murmurent, c'est-à-dire à ceux qui placent toute leur confiance dans leur propre justice : leur orgueil sera châtié; mais, si le véritable et solide gage de notre rédemption est la libre bonté du Seigneur qui crée l'un sans péché et purifie l'autre par sa grâce, il faut que nous travaillions à mériter son choix par nos efforts et notre repentir *.
Ce médiateur cependant, qui a souffert et qui est mort pour nous, l'Église, qui se dit son épouse, l'a oublié et rejeté. Que n'a-t-elle pas mis à sa place? La Vierge Marie, les Saints, dont le rôle et le nombre grandissent chaque jour. On a trouvé pour chacun d'eux une spécialité : personne ne vaut sainte Apolldnie pour les rages de dents;
I. Voir sur cette partie Goll, Qucllai , II, p. 2i)-'.U. Les extraits que donne Schulz me paraissent résumer assez, exactement l'opinion de Khcltch'ilsky : « Si Dieu nous sauve, il ne le tait pas pour nos œuvres et notre justice, mais en vertu de sa miséricorde infinie. Ni par un long ni par un court travail, personne ne mériterait le royaume des cieux, si Dieu dans sa bonté ne le donnait. Mais mms pouvons avoir accessoirement quelque mérite, si, pleins d'amour et d'une loi vivante, nous puisons des forces dans cet amour et dans cette toi. Lutt<»n.s contre le monde, le corps et le diable, et remplissons ainsi la volonté de Dieu. Persoimc ne peut mériter complètement le salut. » (Osviéta, 1H73, p. 3o2.)
3lO KHKLTCHITSKY. — SA DOCTRINF.
sainte Barbara guérit les maladies d'yeux, et saint Valentîn le haut mal. Vous souffrez : ce n'est rien ; pour chaque cas, voilà un saint qui vous soulage, qui vous délivre surtout de Tennui de tourner vos regards vers le Sauveur ■. C'est à eux qu'on vous renvoie aussi pour obtenir votre salut, ô prêtres de l'Antéchrist, n'est-il donc pas écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul? Au Fils de Dieu a été donné tout pouvoir pour séparer les bons des méchants. Qui cherche le salut hors de lui, ne le trouvera pas. « Quand la mère de Dieu avec tous les apôtres et tout l'empire céleste prierait pour les pécheurs qui se sont détournés de la parole sainte. Dieu ne les entendrait pas '. »
Et partout cette parole sainte est remplacée par les inventions des hommes. Est-ce l'Évangile qui parle du purgatoire, des messes pour les morts ? Ta foi te sauvera, a dit Jésus, ta foi et non celle d'un étranger ^. Toutes ces inventions ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais elles détournent l'attention des fidèles de ce qui est réellement utile, le progrès moral, la foi active. I-es sacrements, même ceux que Christ a institués, n'ont pas ainsi une action absolue, mystérieuse, indépendante de toute volonté : « Ils augmentent la grâce de Dieu, mais ils supposent qu'elle existait déjà chez celui qui les reçoit : sans l'élection divine, sans la renaissance produite par la grâce, ils sont sans profit *. » C'est en vain que vous mangerez et que vous boirez le corps et le sang du Sauveur avec le pain de l'hostie et le vin du calice, si vous n'avez pas la foi, l'espérance et la charité, vous n'aurez pas la vie éternelle •^.