L^NDÉPENDANCE DE LA BOHÊME MENACÉE
tcTcssaicnt toutes les provinces devaient être discutées par les délégués des diverses dictes, auraient pu devenir un précieux moyen d'unification ; les Tchèques avaient craint qu'elles n'empiétassent sur leurs privilèges; elles étaient rares, leur compétence contestée. Combien la situation eût été différente, si, au moment d'entrer dans l'union austrohongroise, la Bohème se fùi présentée prospèrjc, florissante, entourée comme dun cercle d'alliés de la Silésie, de la Lusace et de la Moravie !
Malgré les fautes commises, elle avait le droit pourtant de faire ses conditions. Sa richesse était encore très grande; sa population, fort élevée. Ses souvenirs illustres parlaient pour elle, et quelle cilé aurait, rivalisé avec cette merveilleuse ville de Prague, toute resplendissante de la gloire de Charles IV, de Zi/ka et de Podiébrad?
I^ partie restait belle, elle ne fut pas même jouée. « Les Tchèques, écrivait un pamphlétaire, vers 14M), doivent se garder avec soin, faire tous leurs efforts pour ne pas tomber sous le joug d'un peuple étranger et surtout du peuple allemand. Car, comme les chroniques le prouvent, cette race est la plus ardente dans son désir d'écraser la nation tchèque et slave. Elle met sans cesse tous ses soins, tous ses désirs, elle travaille sans cesse par tous les moyens, par toutes les injustices, quelles qu'elles soient, ù la détruire. — Jamais un Allemand ne sera fidèle au peuple tchèque, et Liboucha disait aux seigneurs : si un Allemand règne sur vous, votre langue ne durera pas longtemps... Comme le poison mêlé au sang ne reste jamais inoffensif, mais produit la mort ou la folie ou toute autre maladie, la maladie allemande, si elle pénètre dans le corps slave, entraine sa destruction, son affaiblissement ou tout autre mal; c'est un loup dans la bergerie, un rat dans la maison. Si les Tchèques ne peuvent avoir un roi tchèque, qu'ils cherchent parmi les autres nations slaves ou dans tout autre pays; ils s'en trouveront toujours mieux que d'un roi allemand '. »» — 1-ii pro-
I. Clic par Sabiiui, I/istnirc de la ItttK'raturc 6i»/i., p. (143.
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phétie allait se réaliser; en dépit de leurs intentions, les Tchèques, par leurs imprudences, ouvraient la porte à l'invasion étrangère; après la prospérité et la puissance du royaume, ils livraient son indépendance. Traîtres par omission, ils sacrifiaient la sécurité du pays à la satisfaction immédiate de leurs appétits. Leurs paroles étaient pompeuses, leurs manifestes, superbes; en réalité, leur unique désir était la libre exploitation du pouvoir.
Juste et cruel retour des choses : les institutions, à la poursuite desquelles ils s'hypnotisaient, n'étaient pas même solidement établies; elles étaient à la merci d*un coup d'état. On s'en aperçut sous le règne même de Louis Jagellon. Heureuse la Bohême si les événements avaient ramené les seigneurs à un jugement plus juste de la réalité et si, éclairés par la fragilité des prérogatives dont ils étaient si fiers, ils étaient revenus à une politique moins exclusive et plus sensée.
Vers 1 520, la confusion était devenue telle que beaucoup de gens ne savaient même plus à quel parti ils se rattachaient : parmi les nobles, la tyrannie tracàssière et hypocrite de Lev exaspérait beaucoup de ses anciens partisans; à Prague, des rivalités sourdes minaient l'union des deux villes, et l'attitude de Pachek de Vrat lui aliénait tous ceux qui avaient conservé quelque souci de l'unité nationale et ne croyaient pas que le seul progrès possible consistât à substituer l'anarchie communale à l'anarchie féodale. Les discordes religieusçs un moment apaisées avaient repris une acuité nouvelle, depuis qu'étaient arrivés en Bohême les premiers apôtres luthériens. Dans la détresse générale, tous les yeux de ceux qui souffraient se tournaient vers le roi : c'était de lui qu'on attendait le salut, vers lui que montaient toujours plus ardentes les prières et les larmes de la nation. Dépossédé de tous SCS privilèges, abandonné un à un de tous ses partisans, embarrassé dans une situation presque inextricable, entouré de conseillers suspects, mal disposés ou igno-
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rantSy il n*en apparaissait pas moins comme le Messie qui chasserait les vendeurs du Temple. Le parti royal et patriote se grossissait de tous ceux qui observaient avec angoisse les événements qui se préparaient en Orient. Soliman venait de monter sur le trône; on connaissait son ambition et on prévoyait ses talents : les Musulmans rassemblaient leurs forces pour un suprême assaut ; comment la Chrétienté soutiendrait-elle le choc? Les Mag}'ars inspiraient presque autant de haine et de mépris que les Allemands, mais c*était le dernier boulevard de la Bohême : attendrait-on que Tincendie envahît la maison pour arrêter la marche du feu? Isolés, les Hongrois étaient perdus, et la Bohême elle-même, de quelles forces disposait-elle tant qu'elle était déchirée par les factions? Seule l'arrivée du roi les réconcilierait et les entraînerait à une action nécessaire.
Pendant longtemps, les Magyars refusèrent de permettre le départ de Louis. La situation de la Hongrie était pire encore que celle de la Bohême, les haines plus furieuses, le patriotisme plus vacillant; les magnats tenaient le roi en charte priyée, redoutaient qu'il ne s'émancipât. Après des négociations qui durèrent des années, Louis prit une grande résolution et décida de se rendre en Bohême ; il avait besoin d'argent et d'hommes, il ne les obtiendrait qu'en les sollicitant lui-même (i522).
Le roi et le peuple avaient été trop longtemps séparés : la première entrevue fut plus que froide ; l'enthousiasme des espérances tomba devant la réalité. Le roi paraissait plus figé que son âge, grand, vigoureux, habile aux exercices du corps: mais il n'avait que seize ans. Les biographes vantent son esprit, la douceur de son caractère, sa justice; il montra du courage en diverses occasions; sa fin prématurée, sa jeunesse abandonnée et malheureuse plaident sa cause; il ne réussit pas à grand chose, mais il fut emporté à vingt ans. Il voulait le bien, avait hérité de sa mère quelque énergie, le souci de la dignité royale et Tinstinct du gouvernement; mais son éducation avait été mal dirigée, il n'avait jamais eu autour de lui que des conseillers infidèles ou médiocres;
COUP d'état de 1 523 423
son cousin surtout, le margrave Georges de Brandebourg, avait eu sur lui une désastreuse influence. Sa femme, Marie, sœur de Charles Quint et de Ferdinand P% était une femme de tête et de courage; un peu plus âgée que son mari, la fière Espagnole avait de Maximilien la fermeté et la souplesse et s'indignait de la subordination dans laquelle on les maintenait, mais elle aussi était encore fort jeune <ît inexpérimentée. Entourés d'intrigues, ils avaient appris de bonne heure la dissimulation, mais ils croyaient qu'elle remplace la prudence; chez eux, les plus hautes conceptions gardaient encore quelque ctlose de puéril; la politique n'était qu'une de leurs distractions; lâchés à la poursuite des plaisirs, ils jouissaient à Prague de leur liberté nouvelle sans se demander si leur frivolité ne blessait pas les ascétiques exigences des disciples de Hus ou si l'étalage des coutumes étrangères ne froissait pas la nation. Â force de maladresses, ils réussirent à rendre à Lev une heure de popularité.
Louis eut du moins le mérite de comprendre le crédit que possédait encore la royauté. Au mois de janvier 1 523, il convoqua une diète générale et il invita par lettres personnelles les chevaliers et les seigneurs à y paraître; elle fut très nombreuse : c'était bien cette fois la représentation du pays légal, et non, comme pendant les dernières années, un comité des partisans de Lev. L'on s'aperçut aussitôt de ce que valaient les règlements et les restrictions entassés par les Seigneurs. La diète rendit au roi par acclamation une partie de ses châteaux et la plupart de ses revenus, abolit les récentes ordonnances contraires à la souveraineté royale, reconnut au prince le droit de trancher les questions qui divisaient les différents Ordres, suspendit la constitution et chargea une commission d'en élaborer une nouvelle. Le roi demanda la démission des anciens fonctionnaires et les remplaça par les principaux chefs du parti royal '.
Il avait suffi du souffle d'un enfant pour renverser le
I. Sur les événements de la fin du'règne de Louis, V. les Anciennes Chroniques Bohèmes, p. 454 et sq.; Bartoch, p. 17 et sq.; Palatsky^, V, 2 ; Rézek, Ferdinand I.
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château de cartes oligarchique. La constitution» telle que l'avaient éiabh'e les usurpations des nobles, était un prétexte à anarchie et non une garantie de liberté. Les prérogatives des diètes étaient aussi excessives que vaines; elles arrêtaient le fonctionnement de tout gouvernement régulier, mais n'opposaient qu'une très faible barrière aux envahissements d'un pouvoir tyrannique. Dans toutes les crises analogues, la masse de la nation est ou bien secrètement favorable aux attaques dirigées contre une poignée de privilégiés, ou au moins indilVérente. Les nobles n'opposeront pas une résistance beaucoup plus sérieuse *i Ferdinand b^ ou à Ferdinand II qu'à Louis, seulement, il ne s'agira plus uniquement alors de leurs privilèges, et la royauté abusera de sa victoire pour soumettre le pays au plus écrasant des despotismes.
Louis n'avait pas de si vastes projets; il ne contestait pas les droits de la diète. A quoi bon d'ailleurs? File montrait une docilité exemplaire, accordait les impôts qu'on lui demandait, votait les lois qui lui plaisaient le moins. Lev cl ses partisans, cités pour y rendre leurs comptes devant le Tribunal du Pays complètement renouvelé, s'humiliaient, suppliaient Sigisnuuid de Pologne d'intervenir en leur faveur. Les atlaires du roi ont plus avancé en dix jours qu*auparaxant en dix mois, écrivait un de ses conseillers. Ses partisans s'abandonnaient à toute l'ivresse du triomphe et saluaient avec joie l'aurore d'une ère nouvelle, où la royauté, assurant le respect de tous les droits légitimes, guiderait le pays dans une voie de paix et de prospérité.
Malheureusement, les coups d'état ont leurs lendemains. Louis,capable d'un acte dénergie, manquait absolument des qualités de modération ferme et de prudence persévérante qui seules auraient rendu la victoire féconde et durable. Les Hongrois sollicitaient son retour, et le péril turc était si imminent qu'une plus longue absence eût été plus que téméraire. Il confia l'administration du rovaume à Charles de MUnsterberg, Jean deWartenberg et Vojtiech de Pernstein, honnêtes gens, médiocres, timorés, hésitants, fort infcrieui^