‹ Fin de l'ind�ependance boh�eme (volume 2)Chapitre 16 sur 157 · NICOLAS V · texte numérisé non relu

NICOLAS V

pris part au traité d'Iihlava, elle déclinait toute responsabilité dans les actes du Concile.

Au point de vue de Thabileté diplomatique, on éprouve une sorte d'admiration pour ce revirement, qui, d'un seul coup, enlevait aux hérétiques tous les avantages si péniblement conquis. Peut-être cependant la Curie auniit-elle hésité davantage à prendre cette offensive hardie, si elle en avait aperçu plus clairement les périls. En modifiant ainsi radicalement les relations des deux partis, elle rendait une entente très problématique. Le danger de s'engager à fond, c'est qu'il est à peu près impossible ensuite de revenir en arrière : la papauté se fermait toute retraite, se condamnait presque à persister dans ses exigences, et elle allait se heurter à l'invincible conviction d'un peuple qui préférait tous les malheurs à Tapostasie. Ce fut une fatalité que le nouveau pape, Nicolas V, savant, éloquent, un des premiers représentants de la Renaissance sur le trône de saint Pierre, eût été personnellement mêlé aux négociations qui avaient précédé le traité d'Iihlava '.11 en avait rapporté une certaine rancune contre des sectaires qu'il n'avait pas convaincus, et l'excusait à ses propres yeux par le devoir de ne pas laisser péricliter entre ses mains le pouvoir pontifical. De plus ses souvenirs personnels le trompaient, lui cachaient la véritable situation. Il se croyait toujours à l'heure où les Calixtins, divisés, épuisés, semblaient ne chercher qu'un moyen honorable de couvrir leur reculade. Il s'imagina qu'il n'y avait plus qu'à recueillir les fruits des efforts précédents et en quelque sorte à proclamer la victoire : il ne se douta pas qu'il rouvrait les hostilités. "

Les Tchèques, en face des propositions qu'on osait leur présenter, se cabrèrent : s'il le fallait, plutôt que de trahir la vérité, ils se sépareraient de l'Eglise, « recourraient à

I. V. Pasior, Histoire des papes depuis lu tin du moyen âge, tmducttoii traïKaisc, i, IL iS^ss. Le livre de Pasior, fort remarquable et écrit surdc^ sources nouvelles, ne doit ôtre cependant consulte v]u'avec beaucoup de pnidcnce. L'auteur est un très ardent catholiv^ue et >«»n Iimx est un dithyrambe en l'honneur vie la pupantc.

Cauvajal dd

ccM'taines choses justes et bien fondées dans rEcriture, bien que peu ordinaires et inusitées à cette époque ^ » Nicolas Vissez ému, s'avisa qu*il était peut-être allé trop vite, promit d'envoyer un légat qui étudierait la question : quelques mois après, le cardinal Jean Carvajal arrivait à Prague ii44X'=.

L'émotion fut vive Cn Bohème, et l'enthousiasme général : on reçut avec les plus grands honneurs le messager de paix. En réalité, la coxir de Rome restait toujours inflexible, elle consentait seulement ir ménager un peu plus les transitions. Carvajal devait séjourner longtemps dans le pays, agir peu à peu sur les esprits, effrayer les timides, séduire les indécis, fomenter les dissensions; en même temps, il se servirait des Compactats pour détruire les Compactats eux-mêmes, en exigerait l'exécution stricte, abolirait toutes les coutumes spéciales aux Hussites que n'avait pas autorisées la lettre des traités, réduirait à si peu de chose les libertés religieuses qu'elles finiraient par paraître insignifiantes à leurs défenseurs ^. Nicolas V comptait beaucoup sur son légat : personne n'avait plus contribué h relever l'influence pontificale; il avait été le principal négociateur du concordat de Vienne (1448), qui avait supprimé les stipulations de Francfort et livré l'Eglise germanique à l'ex-

1. Ils taisaient sans doute allusion à la pensée de remplacer par riniposi^ tion des mains l'ordination sacerdotale, ce qui leur, eût permis de constituer une Église indépendante. V. Tomek, VI, p. 145.

2. Jean de Carvajal avait été nomme cardinal en 1446. Au milieu des hom* mes distingués dont s'était entouré £ugëne IV, il passait pour le plus remarquable. Aucun ne prit une part plus active à la restauration de la puissance pontificale.

3. Les situations analogues entraînent des effets semblables. La politique qu'on essaie contre les Hussites est la même que Ton emploiera pour supprimer Uédit de Nantes; c'est le principe de l'application stricte et de l'interprétation étroite. Il ne faudrait pas pour cela condamner trop sévèrement l'Eglise : elle est logique avec elle-môme; convaincue qu'elle possède la vérité, elle cherche à la détendre. Et ce n'est pas seulement l'Église catholique qui agit ainsi, mais toutes les orthodoxics, tous les fanatismes^ et, d'une manière géncrale,toutes les convictions. La tolérance n'est qu'une forme du scepticisme, et le scepticisme est-il capable de fonder quelque chose? On rencontre là cette contradiction qui se trouve au fond de toutes les choses humaines : l'œuvre de la foi aboutit à la liberté de conscience, qui cn est la n-égation, et le scepticisme reconnaît les droits du fanatisme.

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ploitation pontificale ^ Il était lui-même plein de confiance, sans se douter qu'il allait se trouver à Prague devant des difficultés d'une tout autre nature que celles qu'il avait rencontrées à Vienne. En Allemagne, il avait eu en face de lui quelques princes qui n'entendaient pas pousser les choses à l'extrême et dissimulaient mal sous l'étalage de leurs principes leurs préoccupations intéressées; dans ce cas, certains arguments sont décisifs. En Bohême, il fallait amener à résipiscence un peuple entier fanatisé. On s entend avec dçs politiques, non avec des apôtres. L'ambassadeur de plus était fort mal choisi ; Carvajal était lui-même beaucoup trop sincère et passionné : — diplomate, il voyait dans la suppression des Compactats le couronnement de sa mission et la garantie de la paix en Allemagne ; sectaire, il s'indignait de l'outrecuidance des factieux qui opposaient leur volonté à celle des Pères. — Quand on lui demanda s'il était décidément hérétique ou non de communier sous les deux espèces,^, il répondit que le plus sage était de suivre la coutume universelle, et son étonnement fut extrême quand les seigneurs qui l'avaient interrogé, répliquèrent qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Il communia lui-même publiquement sous une seule espèce, espérant que l'exemple d'un prince de l'Église entraînerait les convictions : il ne réussit qu'M provoquer l'irritation universelle. « Si vous ne confirmez pas les Compactats et Rokytsana, lui avait dit un des maîtres les plus modérés, Pierre de Mladénovitse, vous apprendrez de nous des choses étonnantes, avant même d'être retourné à Rome. » — Y retournerait-il même jamais î Déjà on parlait de le mettre à mort pour venger Hus ; il crut prudent d'épargner par une prompte retraite un crime à ses ennemis, et la mission qui avait donné lieu à de si joyeuses espérances, se termina par une fuite humiliante (1448). Quelques mois après, Podiébrad s'emparait de Prague et enlevait ainsi aUx Catholiques tchèques

I. Siir l'histoire générale des relations de l'Empire et de la Papauté h cette époque, voir Ranke, Deutsche Gesch, im ZeitalVer det Reformation, p. 33 et 8q. et die t-œmischen Pœpste, p. 26.

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leur dernière chance de succès sur le terrain politique.

La Curie ne se montrerait-elle pas dès lors plus traitable? Les Utraquistes le pensèrent un moment. Rokytsana, que tous les Hussites reconnaissaient désormais comme leur chef religieux, écrivit au pape plusieurs lettres très respectueuses, se flatta d'avoir produit sur lui quelque impression, et eut ridée de se rendre en personne à Rome : ce témoignage éclatant de soumission serait sans doute bien vu du Saint- Père et faciliterait les négociations (fin de 1449). L'aventure était risquée : il échappa par hasard à Tévêque de Passau qui voulait le garder en prison ; on ne l'aurait pas laissé arriver jusqu'en Italie. Il revint brusquement en arrière, guéri d'illusions qui avaient failli lui coûter cher. Malgré tout cependant et peu à peu, la lumière se faisait à Rome sur les événements qui venaient de s'accomplir en Bohème, et Nicolas V était trop perspicace pour ne pas en deviner l'importance. Les protestations des seigneurs catholiques le trouvaient défiant; au travers de leur zèle, il distinguait trop bien leurs ambitions. Il chargea son nouveau légat en Allemagne, Nicolas de Cues, de s'occuper des affaires tchèques (1450).

Nicolas de Cues^' joignait à une piété sincère une vaste érudition et une intelligence ouverte, il avait l'habitude des grandes affaires, le sentiment des besoins de son époque, et, pendant son séjour dans l'Empire, il avait mérité le nom de réformateur de l'Église germanique. Il rapportait de sa mission la conviction qu'il n'y avait pas à compter sur des secours effectifs contre 1 hérésie : chaque prince ne songeait qu'à ses intérêts particuliers et aucun ne se soucierait de s'attirer Tinimitié de Georges. Par politique comme par tempérament, le légat redoutait donc les moyens violents. Malheureusement, malgré ses velléités de transaction, Ni-

t. Nicolas Crcpâ, né à Cucs (Trôvcs) en 1401, 1464. C'est certainement un des plus nobles cœurs et une des plus belles intelligences du xv siècle, il est cependant difficile d'admettre, avec Janssen, que sa mission en Allemagne ait fiiit époque, et dans tous les cas, les difficultés en Bohûme étaient d'un ordre tout diticrent.

5S capistran

colas V, après s'être tant avancé, ressentait quelque honte à reculer; il n*en était même plus absolument libre, entraîné par le mouvement qu*il avait lancé. Afin de ne pas se compromettre et pour prouver qu'il ne faisait pas bon marché des droits de FÉglise, il avait envoyé en Allemagne, en même temps que Nicolas de Cues, un moine fanatique, qui devait réveiller la haine des fidèles contre les ennemis du nom chrétien.

Le moine Jean, que Ton appelle ordinairement du lieu de sa naissance Jean Capistran ', était un minorité qui avait fondé sa réputation en introduisant dans son Ordre une discipline plus sévère. Son éloquence et ses austérités lui avaient acquis un grand crédit dans le peuple, et sa renommée d'apôtre l'avait naturellement désigné pour les fonctions (c de commissaire apostolique et inquisiteur général de la corruption hérétique. » Choisi par le pape pour parrourir les contrées orientales de l'Europe et y raviver la foi, il s'était mis en route, très fier de sa tâche et sûr du succès. Son dévouement à l'Église était instinctif et violent, sa confiance dans l'action irrésistible qu'il exerçait, absolue. Il prêchait en latin ; partout où il passait, la foule se pressait autour de sa chaire : le bruit des miracles qu'il accomplissait, sa maigreur qui révélait ses austérités, ses gestes exubérants, les éclats de voix de sa ver\'e italienne, le crâne de son maître. Bernardin, qu'il portait partout avec lui, frappaient vivement l'imagination de ses auditeurs qui l'écoutaient haletants et ne retrouvaient leurs esprits que quand il cédait la parole au traducteur qui expliquait son discours '. Sa renommée le précédait : les villes le suf»pliaient de leur apporter la bonne parole ; il ravivait les haines, exaspérait les passions, laissait derrière lui comme une traînée de fanatisme. Très capable d*ailleurs de prêcher sa foi par ses œuvres : on le vit bien à Belgrade; toujours sur la brèche, aussi inaccessible à la peur qu'à la pitié, exal-

1. Sur Cupistran, v. Voigt, Histovichr yeitschrijf, x, p. 19.

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