Bach m., Rcichsgesch., p
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plus sans doute rigoureusement appliqués, furent remis en vigueur'. Toute équivoque était désormais impossible ', Georges ne conservait aucune espérance d'entretenir les illusions qu'il avait ménagées; il n'avait plus qu'un parti à prendre : faire une suprême tentative pour convaincre le pape que la confirmation des CompaCtats était le seul moyen d'éviter une guerre terrible. Il était en bonne situation pour traiter : de récents succès militaires et diplomatiques avaient effacé le souvenir de ses échecs antérieurs. Une ambassade solennelle partit pour Rome, alla offrir à Pie II le serment d'obédience du roi et de la nation tchèques et lui demander de sanctionner les privilèges des Utraquistes.
Les délégués bohèmes arrivèrent à Rome au mois de mars 1 462 ; les principaux membres de l'ambassade étaient le chancelier Procope de Rabstein , qui jadis avait été le collègue d'-Eneas Sylvius dans le conseil de l'empereur et était resté son ami, catholique sincère et sujet fidèle, — Zdéniek Kostka de Postoupiise^àme noble,esprit généreux,un des confidents de Georges pour lequel son dévouement ne se démentit jamais \ — et Venceslas Koranda,un des jeunes maîtres les plus ardents et les plus écoutés de l'université de Prague *.
I. On ne j>oiivaii obtenir le droit de bourgeoisie, cire reçu dans une o^rporaiiou, acheter une maison ou une propriété que si ri»n s enijagcaii par serment à communier sous les deux csp^es. (Bachm., 1^., p. 9i>.}
a. I-es radicaux supportèrent toujours avec peine lu modération deOeorjscs; îlsrongaient leur tVcin, se plaignaient qu'on fit tn»p de concessions à Terreur, qu*on arrêtât leur propagande. « Après tant de victoires remportées sur cette courtisane, sous le régne de Georges, fîrfiiyw Hotrr mi, alors que nos magistrats, ni»s seigneurs, nos maîtres sont au pouvoir, quel est le 4^rédicatcur qui oserait nommer l'Kglise de Rome la synagogue du diable... Tantechrisl ou la bête aux dix cornes?... Où est notre audace et la forn^e de notre âme? Nous sommes abattus, abandonnés par Tesprii de courage; mms les vainqueurs, il est évident que nous sommes vaincus par nt>s vaincus. «Lettre de Martin Loupatch; elle n'est pas datée, mais est pn>bablement de* premières années du règne. Manualnik Vaclava Ki^randy, p. 1411.
3. « Cosca inter paucos régi acceptus erat ejus pertîdin: cornes, » dit Pie 11 dans ses Commentaires^ liv. Vil.
4. Vatslav Koranda de Pl/en, !4a4-i5it), succéda h Rokytsanu dans les fonctions d'administrateur du Consistoire càlixtîn. Il délciïdit avec beauci>up de zèle la doctrine utraquiste contre les catholiques et les dissidents. Il a laissé de nombreux ouvrages de polémique et un récit de l'ambassade de i4r»a qui a été publié dans le Vybor lit, tcheske\ II, W>3-7i4. Cp. Jirctchek, Manuel de littérature holièwe. M. Taihlar a publié en 1H88, au m»m de
l'idée de tolérance religieuse ioi
Ils remirent au cardinal Bessarion une lettre du roi et exposèrent avec beaucoup de fermeté la ligne politique qu'il suivait et dont il n'avait jamais entendu s'écarter. Il voulait être pour tous un roi impartial et juste : il y avait en Bohême deux confessions, il devait vivre avec tous, sans prendre parti pour une des factions, ce qui lui aliénerait l'autre. Cette constatation simple d'un fait évident n'en parut pas moins à Rome un scandale. Par la force des choses, Georges en effet, sans orgueilleuse déclaration de principe, représentait en face de la cour pontificale l'idée de l'État moderne, laïque, indifférent au dogme; il défendait une cause bien supérieure à la cause même de la réforme religieuse, celle de la tolérance. On a contesté à Podiébrad ce titre de gloire en rappelant ses rigueurs contre les Frères et les décrets contre les Catholiques qu'il a approuvés ou au moins acceptés. Mais les mesures d'exception qu'il autorisa centre ceux-ci furent la conséquence de leur propre intolérance. Alors comme aujourd'hui, ils refusaient toute liberté à l'erreur : leurs prétentions étaiertt pour les Calixtins une menace et une offense perpétuelles, ne laissaient pas au roi le droit de s'opposer avec une fermeté suffisante à des représailles qu'excusait la légitime défense et qu'il s'efforçait d'ailleurs d'atténuer dans la pratique ». S'ils avaient admis
rAcadémie des sciences de Prague, un manuscrit très curieux, qu'avait du reste déjà utilisé Palatsky, c'est le Manualnik Vacslava Korandy; le véritable titre serait : Portefeuille de Korandâ : il renferme en efiet, à côté de quelques œuvres dont il est l'auteur, des lettres qui lui sont adressées ou des pièces diverees recueillies par lui; c'est une source précieuse de renseignements sur l'Eglisetchèquc à cette époque et l'état des esprits dans la deuxième moitié du siècle. Quant à Koranda lui-môme, il nous apparaît comme un honnête pasteur, sincère et droit, mais d'intelligence médiocre; ses convictions sont aussi étroites que fermes.
I. En somme, les plaintes des Catholiques ne nous sont guère connues que- par des documents de Brcsiau,* par conséquent très suspects. Elles sont assez vagues et ne semblent pas viser des faits très nombreux. 11 est bien étonnant que les Catholiques tchèques, s'ils avaient réellement des griefs sérieux, ne les aient pas fait valoir publiquement. Rien ne prouve de plus que le roi ait approuvé ces injustices. Les villes avaient une autonomie assez étendue et l'opinion publique était assez sensible pour qu'il crût préférable de s'abstenir en matière aussi délicate. Le véritable coupable de ces persécutions était le pape qui, en refusant toute concession, forçait le roi de ménager davantage les Utraquistes,
i02 L^inÉK DE TOLÉRANCE RELIGIEUSE
une transaction équitable, il n'est pas douteux qu*il leur eût assuré une complète égalité de traitement, et ses discours comme ses actes montrent que c*était bien là son idéal. Quant aux persécutions contre les Frères, sans vouloir ici en rechercher la nature et les causes spéciales, elles prouvent seulement que le progrès ne s*accomplit que peu à peu, que les idées n'arrivent pas dès le premier jour à leur forme définitive. Le mot de tolérance n*a pas dès le début tout son sens, il s'est élargi peu à peu : Joseph II était un empereur tolérant, bien qu'il exigeât de ses sujets qu'ils crussent à l'existence de Dieu; Georges pouvait au xv* siècle représenter la tolérance, bien qu'il ne permit pas qu'on doutât de la présence réelle. Aujourd'hui encore l'idée de l'indiffit^rence absolue de l'État en matière d'opinion est-elle si généralement admise? Est-il juste de nier les services éminents rendus par Podiébrad à la vérité, sous prétexte que cette vérité il ne Ta pas aperçue tout entière et jusque dans ses plus lointaines conséquences?
Cela n'implique nullement qu'il faille voir en lui un apôtre du Hussitisme, comme on l'a fait par une exagération opposée, ni même un champion conscient de la liberté de pensée. Il subissait la fatalité de la situation. Obligé de maintenir une doctrine qui n'avait plus peut-être à ses yeux qu'une importance secondaire, il servait l'avenir par cela seul qu'il ne trahissait pas son peuple et résistait aux ordres de Rome. Étrange conclusion du grand effon de la Bohême pour ramener l'Eglise au christianisme primitif et qui eût causé sans doute au martvr de Constance une amère stu-
peur! Le croyant mystique était mort pour préparer l'affranchissement de la conscience! De toutes les ironies de l'histoire, aucune n'est plus tragique que la contradiction de la volonté de l'homme et du fruit qui en sort. Et le destin de Huss a été celui de tous les réformateurs! Lorsque l'on étudie les querelles religieuses qui ont troublé le monde depuis le triomphe de la puissance pontificale, on s'aperçoit vite du peu de valeur réelle de ces dissidences dogmatiques pour lesquelles on a versé des ruisseaux de sang. Dans les
LES PRINCIPES EN PRI-^SENCE Io3
révoltes contre Rome, une seule chose importe;, la révolte, la révolte en elle-même, en dehors des causes et des prétextes, la révolte d'où sortiront la libre recherche et l'indépendance de la raison individuelle.
Cette indifférence dogmatique à peine voilée, ce scepticisme politique qui réclamait la même protection pour la vérité et Terreur, produisirent à Rome une vive indigna- . tion. Les cardinaux se refusaient à admettre sérieusement que Georges ne fût pas le maître de faire de son royaume ce qu'il lui plairait. Ils lui citaient l'exemple de Louis XI qui venait précisément de renoncer en grande pompe à la Pragmatique Sanction. L'arrivée à Rome des ambassadeurs hussites, en mettant en présence deux partis irréconciliables, avait brusquement dissipé toutes les incertitudes, réveillé toutes les haines; les dissentiments irréductibles que l'on dissimulait dans les traités sous de pompeuses formules de rhétorique, s'accusaient, et toute entente apparaissait impossible; les prélats devinaient avec une épouvante scandalisée tout ce qui fermentait au fond de cette âpre et farouche rébellion. Lé contraste éclatait, violent, entre ce pape si spirituel, si fin, attaché aux anciennes traditions par devoir professionnel, mais aussi par une intelligence plus humaine des choses de la vie, et ces réformateurs austères, Sombres, chez lesquels se réveillaient à la moindre contradiction les fureurs des jours de combat. Le 20 mars 1462, le pape tint une audience solennelle; Venceslas Koranda, dans un grand discours, demanda la confirmation des Compactats. Il personnifiait assez bien cette génération de prédicateurs qui avaient grandi pendant la guerre, sans aucun jour sur le dehors, absorbés dans l'étude d'un petit nombre de questions, hypnotisés par la contemplation de quelques textes, profondément convaincus, sans valeur intellectuelle sérieuse. Dans chacune de ses paroles sonnaient la confiance bornée dans la cause qu'il défendait, Tenthou-^ siasme du sectaire qui s'est buté à une interprétation, et l'orgueil d'un peuple fier de la missioi\ qu'il a reçue dq Dieu. C'était la nation tchèque tout entière qui, »vec la
io4 VKN<:i:si.As kcikanda
rcsoluiion hautaine d'un héros et dans Tcxtase du niitrtvrc, confessait sa foi et attirniait devant la Curie comme devant les armées des croisés que la communion sous les deux espèces était fondée sur les paroles du Christ et nécessaire au salut. Le souffle passionné qui soulevait le Bohème, son élocution rapide et presque impétueuse, augmentaient . encore le sentiment de surprise et de gène de l'auditoire, et les formules fespeciueuses et presque humbles dont il émaillait son discours soulignaient l'audace de sa pensée. Le soulagement fut général " quand le pape prit la parole pour prononcer une de ces homélies auxquelles il se complaisait, ornée de belles sentences, parée de toutes les élégances humanistes, soutenue par une érudition aimable et légère. On y retrouvait avec joie les principes convenus, les opinions modérées, la discussion raisonnable, en face du dogmatisme provocant et du radicalisme révolutionnaire.
Après de longues négociations. Pie H, fatigué, convaincu qu'il n'obtiendrait rien des ambassadeurs tchèques, espérant peut-être que Georges serait plus traitable que ses représentants, prononça sa sentence détînitive Im mai's i4(v2, en présence de tous les cardinaux et de quatre mille assistants. — I^i paix en Bohème ne serait assurée que par le retour aux anciens usages. C'était le seul moyen de mettre fin aux rivalités des partis et de ramener les peuples voisins à des sentiments moins hostiles aux Tchèques, Kn conséquence, et dans l'intérêt même des Bohèmes, il déclarait les Compactats nuls et non avenus et refusait de recevoir le serment d'obédience du roi tant qu'il n'aurait pas débarrassé son pays des erreurs condamnées pur l'Eglise et en particulier de la communion sous les deux espèces. Pantin de Valle, qui avait jusque-là représenté Podiébrad à Rome, reçut de la Curie la mission d'aller à Prague exposer au roi par le détail les mesures que le pape regardait
1. Ix scniinicnt des auditeurs éclate duns les Commcfttaires de J*ic /7j ch. vil. Sacerdotcs liiigua pniiupta et Hussitarum insnYiiœ nudiicissimi :isscrtores,,, Vi»ce s<>ut»ra atquc (iratîoiie pnecipiii.
SUPPRESSION DES COMPACTATS lo5
comme nécessaires pour préparer la réconciliation de la Ik)hème et de i*Eglise.
A la nouvelle de la déclaration du 3 1 mars, Témoi des Otraquistes fut grand. Jusqu'alors, en effet, si la cour romaine n'avait jamais reconnu officiellement la valeur des Compactais, elle ne les avait non plus jamais publiquement condamnés, ce qui permettait aux Tchèques de prétendre, de bonne foi et sans trop d'invraisemblance, qu'ils ne se séparaient pas de l'Église, en 'se réglant sur eux. Désormais il fallait choisir entjre une abdication complète et la révolte. La joie fut vive dans le camp des fanatiques et dcs-adversaises irréconciliables de Georges, mais un grand nombre de catholiques apprirent avec inquiétude et épouvante la résolution de Pie II : la guerre était au bout, et non, comme on s'en flattait encore à Rome, la soumission du roi. En admettant même que Georges ai t été tourmenté à certains moments dans sa conscience intime par quelques doutes, la sommation du pape le rejetait en effet dans la résistance. Loin de songer à céder, il s'efforça, en face des provocations pontificales, de créer un courant d'enthousiasme assez général pour que la cour romaine comprît son imprudence et revînt à des intentions plus pacifiques.
La diète tchèque se réunit à Prague, très nombreuse, au mois d'août. 1462. Après que les délégués eurent rendu compte de leur ambassade ù Rome, le roi prit la parole. Toute sa conduite, dit-il, avait été inspirée par le désir de maintenir la paix; il ne pouvait pas aller cependant jusqu'à l'abandon des Compactats : il n'y consentirait jamais et comptait sur l'appui des États pour les défendre contre toute attaque. Il lut ensuite la formule du serment qu'il avait prêté entre les mains des évêques hongrois. Il ne niait pas ses engagements et était prêt à les exécuter, mais à condition qu'on ne leur prêtât pas un sens qu'ils ne pouvaient avoir. « Sachez, dit-il en terminant, que c'est dans la doctrine de la communion utraquiste qud nous sommes né et que nous sommes arrivé au trône. Nous promettons de la conserver, de la sout(înir, de vivre et de mourir dans cette foi. Nous croyons qu'il n'y a pas d'autre espérance de salut que de rester fidèle
fut) blETK 1>K 1402
aux Compactats jusqu'à la mort et de recevoir la communion sous les deux espèces selon Tordre du Sauveur, Et notre femme, ici, à notre droite, nos enfants t^t tous ceux qui nous sont dévoués, doivent vivre comme nous dans les Compactats '. » Le discours du roi fut accueilli avec enthousiasme par les Calixtins ; les Catholiques Tavaient écouté en silence.
Le lendemain, Tenvoyédu pape, Fantin de Valle, fut introduit dans l'assemblée : toutes les rancunes accumulées des fanatiques trouvèrent leur expression dans les sommations impérieuses du légat. A entendre les menaces et les violences de Fantin, on se serait cru revenu à ces années du moven âge où la théocratie triomphante courbait sous son autorité les têtes les plus hautes et écrasait sans pitié toutes les tentatives de révolte : le roi avait promis obéisssance, il n'avait qu'à s*incliner devant la sentence du Saint-Siège ; le pape condamnait les Compactats, cela suffisait pour que sans discussion, sans protestation, ils fussent abandonnés; un seul droit restait aux Tchèques : obéir; les prêtres qui continueraient à distribuer la communion sous les deux espèces seraient déclarés indignes; le roi, s'il persistait, serait frappé des peines de l'Église '.
Les provocations de l'ambassadeur soulevèrent un violent tumulte : à plusieurs reprises, le roi l'avait interrompu, lui avait opposé un démenti formel ^. l^ lendemain, il le fit
1. Sur cette diète de Prague, v. Voigt, Enea Silvio de Piccoiomîmi, III. p. 471 ctsq. ; Bachmann, p. 236; Tonick, p. 48.
2. Dans^ les négociations prêcêdenies, Fantin avait présente au roi un résume détaille des demandes de la cour de Rome. En somme, il s^agissait purement et simplement de rayer tout ce qui avait été fait depuis le commencement de la Révolution. On oflrait à Georges la tftche honorable — et facile — de se faire le persécuteur de ses fidèles partisans. I^ projet du légat (édité par Markgraf, Sript, rer. Silesiae, VU, 1 1 1), est intéressant aussi parce qu'il nous montre à quoi se réduisaient en réalité les plaintes des Catholiques. Ses réclamations se bornent à deux : Tuniversité de Prague repousse les nonutraquistes,et Ton nomme échevins et bourgmestres des hommes malveillants pour les Catholiques. ~ Heureux les protestants bohèmes s*ils n'avaient jamais eu de plus graves motifs de plaintes!
3. Le discours de Fantin, tel que le reproduisent les Commentaires^ chap. X, est extrêmement violent : « Non feret ista Pius : habet arma quibus rebellionem tuam coerceat, rcgno privaberis et tanquam perjurus et hcreticus extra Ecclesiam tîes et in hoc secuio infamen te ?eddes, in altcro pcenas dabis impietatis. »
W. I.r.GAT KAMIN f o^'
arrêter. — Emportement regrettable et précipitation fâcheuse. Sans doute, il est évident que, selon les principes modernes, la conduite de Fantin serait sévèrement jugée et qu'un ambassadeur qui agirait comme lui n'échapperait pas aux plus graves châtiments. Choisi par Podiébrad pour défendre sa cause il Rome, il y avait mis une maladresse qu'on est quelquefoistcnté de prendre pour une trahison. Il avait paru bien plus au service du pape que du roi. N'était-ce pas de plus de sa part une inconvenance extrême que d'accepter la mission de venir présenter au souverain qui l'avait honoré de sa confiance l'ultimatum de Pie II? Kt cette inconvenance avait été encore soulignée parlesmenaces auxquelles il s'était emporté. — Seulement, on se le rappelle, les ambassadeurs à cette époque ne se tenaient pas comme véritablement engagés vis-ii-vis des princes qui les employaient; il n'était pas rare qu'ils servissent plusieurs maîtresà la fois, moinsencore qu'ils changeassent brusquement départi. La conduite de Fantin s'excuse encore dans une certaine mesure, ou du moins s'explique, par la conviction qu'il affichait, et qui était peut-être sincère, que le roi l'avait abusé sur ses intentions réelles; il n'avait consenti iile servir, prétendait-il, que parce qu'il le supposait résolu à rétablir en Bohême la foi catholique. Le droit de Georges de punir un agent infidèle était donc douteux, et, pour des esprits prévenus, cette- arrestation d'un légat pontifical, au mépris des immunités diplomatiques, constituait une violation du droit des gens et une olVense aux lois divines et humaines. Au moment même où il importait d'éviter jusqu'il l'apparence d'un tort, le roi, en cédant il une indignation naturelle mais impolitique, donnait une arme contre lui. Ses adversaires parlèrent de ses fureurs, delà brutalité de son caractère S et ces accusations se sont transmises de siècle en siècle, bien que les preuves de cette
ï. Il se forma une sorte de légende sur le martyre de Fantin. « La vie du légat est en danger, lisons-nous dans les Commentaires de Pic II; le rr»i va dan« sa prison, et, comme Fantin se montre inHcxiblc, c'est ii grand'peinc ^i Georges se contient et ne p«irte pas la main sur lui. «Inutile de dire que ic:> viclciices s<»nt absolument controuvécb.
brutalité soient impossibles à trouver et que sa vie tout entière démente ces calomnies. Georges comprit bientôt la iaute qu'il avait commise et se rendit aux conseils des princes voisins plus encore qu'aux protestations de Pie II; Fantin lut remis en liberté* après deux mois de captivité, et, fort ému des périls qu'il croyait avoir courus et qui n'avaient probablement jamais existé que dans son imagination, il passa le reste de sa vie à susciter des ennemis à Podiébrad '.
l/es négociations entre Rome et la Bohème ne furent pas ro.mpues, mais la lutte peut dès ce -moment être considérée comme ouverte. Georges, qui, dès la première heure, semble avoir désespéré d'obtenir du pape les concessions sans lesquelles la paix était impossible, s'occupe bien moins de le gagner que de fortifier sa propre situation et de ne laisser à son adversaire aucune prise contre lui. Sa politique, pendant toute cette période, est admirable d'activité, de prévoyance et d'ingéniosité. A la suite des derniers événements l'etfervescence était glande parmi les Utraquistes, et il était nécessaire d'entretenir leur enthousiasme. Le moment des grandes résolutions était proche, et il fallait que le pays fut préparé aux efforts héroïques qu'on serait sans doute obligé de lui demande!'. Rok\tsana était pourcelaunprécieuxauxiliaire. C'est dans cette période, un peu plus tard (vers i4()4\ qu'il fit élever sur la grande église de Prague, le Tyn, la célèbre statue qui, jusqu'au triomphe de la réaction, resta comme l'image de la Réforme bohème. Elle représentait un homme tenant d'une main une épée nue, de l'autre un calice doré, gigantesque, sur lequel se lisait l'inscription : « La Vérité triomphe. )> L'Administrateur utraquistc parcoui'ait le pays, ranimant par ses prédications la ferveur et le courage des premières années.
La difficulté était de maintenir cet esprit de renoncement et de foi tout en l'enfermant dans de sages limites, de réveiller la fierté nationale sans surexciter le fanatisme et les hai-
1. <• IMus l'amijimn rcxorsinn uuiiino in hmidro hnbiiit ci ditîmnn cpiscoraiii cciisiiii, ciii ;ul inariyriuni pro vcriiatc luciida .saiiyuiuis ct!u:?i«' non Jctuiî^bci. V — Mariyrc'r'aciic! — Cnmmcntairvs, livre X.
Le ROi ET LES r.ATHOLIQLl:S ÎOQ
ncs de sectes. Georges, au moment même où les circonstances le rejetaient dans les bras des Hussîtes, n'oubliait pas son programme d'apaisement, tenait plus que jamais à demeurer le roi de tous les partis. Il s'efforçait de ne pas alarmer les Catholiques, saisissait toutes les occasions d'affirmer qu'il les protégerait dans leurs 'croj'ances, interdisait les discussions qui ne servent qu'à irriter les passions, punissait les excès, de quelque côté qu'ils vinssent. Il aurait voulu en retour obtenir des Catholiques un appui sans condition et sans réserve, leur demandait d'intervenir à Rome en faveur des Compactats : c'était une loi du royaume, nécessaire à la paix publique; leur honneur et leur intérêt n'étaient-ils pas attachés au maintien des privilèges du pays? — Le raisonnement les toucha peu : ils se" renfermèrent dans des formules de soumission un peu vagues, et il était difficile d'espérer davantage. Comment supposer que des catholiques se révolteraient contre la papauté pour qu'on ne touchât pas à des libertés qui constituaient à leurs \eux: une impiété et un scandale,? Du moins, en très grande majorité, ils ne témoignaient aucun goût pour les aventures* Beaucoup mieux que le pape, ils connnaissaient la force réelle de Georges et les périls auxquels les exposait une levée de boucliers. Le souvenir des persécutions dont ils sortaient à peine leur rendait chère la tranquillité dont ils jouissaient. Ils auraient été fort heureux en général d'un modus vivendi qui leur permît, sans manquer à leur conscience, de vivre en paix sous un gouvernement dont ils goûtaient fort la modération et la vigilance.
Quelques seigneurs s'effrayaient moins d'un nouveau conflit ; ils jugeaient bon cependant de réfléchir avant de se compromettre pour amener une restauration dont le premier résultat eût été de les dépouiller des biens ecclésiastiques sur lesquels ils avaient mis la main. Les plus influents d'entre les nobles d'ailleurs, ou du moins ceux que leur caractère ou leurs fonctions désignaient naturellement comme les chefs du mouvement catholique, conseillaient la réserve^ condamnaient toute résolution prématurée et
IIO HKSITATUINS DES CATHOLIQl'KS
poursuivaient très sincèrement la paix. Quelques-uns des plus hauts dignitaires de TÉglise» et, à leur tète, Tévèque d'Olomouts, Protas de Boskovltsc ', etTévêquede Breslau, Jost de Rosenberg -, ne se résignaient pas à la pensée d^une lutte dont ils prévdXaient les horreurs. Aucun témoignage n*est plus probant pour Georges que la conduite de ces hommes qui, essayant de concilier leurs devoirs envers la patrie et envers PEglise^ refusèrent pendant plusieurs années de se séparer de lui. Ils avaient vécu près du roi, avaient partagé ses travaux et ses rêves, savaient qu'il désirait avant tout la grandeur de la Bohème et le bonheur de ses habitants. Ils condamnaient Thérétique, mais admiraient et aimaient le souverain. A leur poste d*avant-ganle, sur la frontière du royaume, au milieu de populations de race allemande, ils se rendaient très nettement compte de tout ce qui se mêlait de haine nationale au fanatisme religieux, s'effrayaient à la pensée de faire le jeu de l'ennemi héréditaire, et leur sentiment tchèque tint longtemps en échec leur conscience de catholiques •'.
Dans tout le royaume, une seule ville avait reçu avec satisfaction et même dans un délire de joie la nouvelle d'une rupture qu'elle avait tout fait pour provoquer^ qu'elle fil tout pour rendre définitive. Les habitants de Breslau n'avaient reconnu l'autorité de Podiébrad qu'en protestant et sur les ordres formels de la Curîe : en fait, le pouvoir
I. Tas ou Prutas de Boskovitsc, cvàquc d'Olomouts de 1457 à 1483, appartenait k une célèbre famille moravc. 11 n*était pas moins remarquable par les qualités de Tcsprit que par la sincérité de son patriotisme. U avait étudie à Vienne et en Italie et fut un des premiers représentants de rhumatisme CD Bohème. U fonda en 1466 îi Olomouts la première inprimerte de Moravie. — Le goût des lettres et des arts se continua dans sa famille.
3. Jost de Rosenberg ( 1438- 14G7) était le second fils du célèbre adversaire de Georges, Ulrich de Rosenberg. U était lui-même le cousin de Georges, pour lequel il avait une vive admiration et qui lui témoignait beaucoup de cniiHance et d'afTcction. Instruit, ami des lettres et des arts, éloquent, d*un patriotisme éprouve, ennemi des mesures de rigueur, il représentait le clergé national, indépendant, bien éloigné des doctrines ultramontaines qui étaient, à la même époque, prèchécs par Hilairc de Litomiérjitse.
?. Jost ne savait pas assez rallcmand pour prêcher dans cette langue. Son .irtcction i^our Gctugés et son patriutismc slave Tawaient rendu fort impopulaire lia II s son dincc!>c.
NEi:iRAi.iTi; j>^-: i. amj:m.\(î\i: irt
du roi, purement nominal, ne s'était jamais exerce dans la ville. Naturellement Pie II n'insista pas pour qu'ifs se .soumissent â Georges, mais les dégagea de la promesse en vertu de laquelle ils devaient lui rendre hommage. Ils sont désormais en pleine insurrection, et pendant plusieurs années, au milieu de la tranquillité générale, ils sont les seuls à combattre ouvertement pour la cause romaine, Le rôle qu'ils jouent alors est considérable, peut-être décisif. Us ne cessent d'encourager et de pousser le pape, empêchent en quelque sorte la prescription de la guerre, entretiennent au milieu du calme qui persiste partout ailleurs une sourde inquiétude, et sont pour le roi un embarras et une menace avant d'être un danger; ils forment le centre d'attraction qui attire les convoitises et les rancunes, le point de ralliement de tous les éléments d'opposition.
La forfanterie belliqueuse de Breslau ne suffisait pas, malgré tout, pour renverser le monarque hérétique : la diplomatie du roi fut si habile que pendant assez longtemps la papauté en fut réduite à cette seule alliance. Pie II comptait sur Frédéric : l'ï^mpereur, menacé dans Vienne par les rebelles, fut obligé de se jeter dans les bras de Georges; délivré par lui, il récompensa son intervention parle traité de Korneubourg (décembre 1462^; il confirmait solennellement tous les privilèges de la Bohème et s'engageait à s'entremettre auprès du pape en faveur du roi. « O malheureux temps où nous vivons, s'écriait Pie II, pauvre Allemagne, misérable Chrétienté, dont l'Empereur ne peut être sauvé <iue par un roi hérétique! (3i décembre 1462.} — 1^1 division de l'Allemagne, troublée par la querelle des Hohenzollern et des Wittelsbach, pouvait offrir quelques chances à la Curie qui aurait exigé d'un des partis, en échange de son appui, des secours contre les Hussites; la paix fut rétablie à la conférence de Prague par les soins du roi, qui y parut l'arbitre des destinées de l'Empire (août i4r>3> *. — Le pape n'était pas plus heureux avec la Polo-
r. Bachniann, qui n'exagère certes pas la puissance et les succès de Georges, parle ccpeiidunt Je lu position cfe)mtnantc qu'il occupe en Allemagne vers celte épnquc. M. 4H|.)
lia GEORGRS TIKNT LE PAPE EN l^.CHEC
gne : la femme du roi Casimir, Elisabeth, sœur de Ladislas le Posthume, haïssait Georges dans lequel elle voyait uù usurpateur et peut-être le meurtrier de son frère. Mais ce n'était pas une entreprise sans danger qu'une guerre avec la Bohème, et Casimir, absorbé par les affaires de l'Ordre Teutonîque, déclina le dangereux et difficile honneur qu'on lui proposait '. — On tàte l'électeur de Brandebourg pour savoir s'il accepterait la succession de Podiébrad ; il avertit secrètement le roi des projets qui se trament contre lui. On pense à reprendre »m plan qui avait été discuté sous Martin V, diviser la Bohême en plusieurs principautés indépendantes ^ ; les prétendants n'auraient pas manqué pour se partager les dépouilles, mais il fallait commencer par les conquérir, et personne ne se mettait sur les rangs. La cour pontificale, avec cette indomptable ténacité qui est ^in des traits admirables de sa politique, ne se décourageait pas, promettait aux bourgeois de Breslau de leur fournir bientôt un roi selon leur cœur •*, affectait une extrême confiance : Georges serait écrasé et, avec lui, tous ses alliés ; si l'Empereur s'unissait au roi, on nommerait un autre Empereur, tout comme un autre roi *. Tout cela dissimulait mal l'anxiété et l'isolement du pape. Quand on le pressait de passer de la menace aux actes, il était bien forcé d'avouer que le moment n'était pas venu. A quoi bon mettre la charrue puisqu'on ne pourrait pas labourer ^?... Citez-moi un seul prince qui veuille bien se charger de la chose, répondait un cardinal aux délégués de Breslau qui
1. L*alliaiicc tchcco-pulouaisc étai( une des bases de la politique bohème et les doctrines de solidarité slave, fort répandues. Georges attache toujours la plus grande importance à maintenir de bons rapports avec la Pologne, et il y parvient malgré les sérieuses difficultés de la situation. C*cst une des principales causes de sa force.