‹ Fin de l'ind�ependance boh�eme (volume 2)Chapitre 51 sur 157 · QUESTION NATIONALE I · texte numérisé non relu

QUESTION NATIONALE I

gloire et presque sansdéfense '. — Jusqu'à présent toutesles tentatives pour rapprocher dans une même domination les Magyars, les Autrichiens et lesTchèques avaient échoué, les répulsions des peuples avaient été plus puissantes que les nécessités politiques, et chacun de ces essais stériles avait laissé derrière lui une nouvelle traînée de rancunes. Mais l'heure approchait où la pression des événements serait plus forte que les résistances particularistes : l'union était nécessaire, elle était fatale.Seulement de quellemanière s'accomplirait-elle et dans quelles conditions? Parla conquête? Un des traî s groupes, magyar, allemand ou slave, réduirait-il les deux autros au rang de vassaux et de sujets? Et, dans cecas,àqui revîcîTidrait la victoire? Quel est celui qui imposerait aux autres ses lois, ses traditions, sa langue, ne leur laissant d'autre prérogative que de fournira l'œuvre commune des hommes ^^ <i^ l'argent, sans qu'il leur revînt de leurs sacrifices ni pro- "^ ï^î honneur? — Ou bien la fusion serait-elle librement "^^'^^ittue et volontairement acceptée, et trouverait-on un sysi^'^^^ de confédération qui, confondant les intérêts et res- { ^^"^^.nt les droits, assurerait la puissance et la sécurité de ^^5^^^^ sans attenter à l'indépendance de chacun?

Ces diverses questions, religieuses, constitutionnelles, politiques, se sont présentées sous différentes formes à tous les peuples de l'Europe : l'histoire moderne n'est que le récit de leurs efforts pour les résoudre et pour s'adapter aux nouvelles conditions créées par la disparition de la société du moyen âge. Établir la liberté religieuse sans ruiner l'unité morale, remplacer les institutions féodales en tenant compte à la fois des droits de l'individu et des nécessités gouvernementales, assurer et défendre l'indépendance nationale, l'œuvre était étrangement laborieuse, et elle dure encore. Quel peuple oserait se vanter d'êtrç sorti de la période des tâtonnements? Tout au plus l'Angleterre qu'ont

I. n y a certainement de nombreux épisodes héroïques dans la résistance des Slaves du Sud contre les Turcs, mais malgré tout, l'impression générale c&i triste et le succès des Infidèles, bien plus facile qu'on ne s'y serait itucnâu.

i;-8 CAl'SKS DR LA DIXADENCE DE LA BOHÈME

servie des conditions géographiques panicuUèrcs. La plupart des nations, victimes de leur imprudence ou des événements, ont négligé un des termes du problème et grevé lourdement ainsi leur avenir. Quelques-unes ont complètement manqué le but et expié leur erreur par des siècles de souffrances et d'oppression.

Nulle part, sinon en Pologne, Téchec n'a été aussi éclatant et les conséquences de cet échec aussi désastreuses qu'en Bohême. Les rêves d'indépendance religieuse aboutissent au triomphe de l'Église et à la domination des Jésuites, les agitations politiques préparent la victoire de la monarchie absolue ; la Bohême entre dans une grande monarchie, mais non pas comme un royaume autonome et indépendant, — en province conquise, et peu s'en faut qu'elle ne perde jusqu'à sa langue et au souvenir de son existence nationale. La ba< taille de la Montagne- Blanche ^8 nov. 1620) la condamne pour plusieurs siècles aux horreurs d'une réaction impitoyable et la livre démantelée à l'oppression étrangère. Mais cette bataille elle-même n'est que le dernier terme d'une longue décadence et la suite fatale des événements antérieurs. Les cent cinquante ans qui la précèdent ne sont qv*un perpétuel avortement et une lamentable agonie. Pendant un siècle et demi, les violences des partis et la stupidité de préjugés aveugles, l'inertie du peuple et l'impéritie des chefs rendent le dénouement inévitable ; on court à une catastrophe ^vec une rapidité toujours croissante. Parmoments sans doute l'horizon parait moins sombre, quelques hommes remarquables semblent devoir réussir à conjurer l'orage, et comment en"serait-il autrement chez un peuple qui avait conservé une si extraordinaire énergie vitale? Mais ces éclaircies sont de courte durée. Par une fatalité cruelle, les meilleures intentions sont frappées de stérilité, ou, plus justement, le dévouement et l'intelligence de quelques chefs ne balancent pas les erreurs ou les crimes de leurs compatriotes ; ils ne retardent même pas l'heure fatale où, lasse, usée, la nation tombe presque sans combat, sans autre héroïsme que celui de ses martyrs.

CAUSES I)K LA DKCADKNCF. m: LA BOHKMF. 1 79

Les causes de cet effondrement sont nombreuses et elles apparaîtront assez clairement par la suite. Deux cependant, d'ordre plus général, agissent pendant toute cette période. Tout d'abord la complexité inextricable des questions qui furent posées simultanément, et non l'une après l'autre. Au milieu de cTet enchevêtrement de problèmes religieux, moraux,constitutionnels, politiques, diplomatiques, confus,embrouillés, chevauchant les uns sur les autres, les esprits furent pris d'une sorte de découragement ahuri : aucune solution ne parut clairement désirable et ne fut unanimement poursuivie. Il n'y eut que des préférences individuelles dont ne sortit aucun courant général. Quelques Seigneurs, plus particulièrement en Moravie où la mêlée était un peu moins ardente, eurent, vers la fin, une intuition du but à atteindre : mais,outre qu'il était désormais bien tard pour que leur intervention modifiât sensiblement un résultat dès lors à peu près acquis, leur voix n'eut aucun écho. Chose curieuse, en effet, dans ce pays si troublé par les factions, il ne se forma jamais de véritables partis, au sens élevé du mot, avec des chefs obéis, des idées précises, des tendances permanentes. Rien d'analogue à ce qui se passe par exemple en France : ici, dans les grandes crises de l'histoire, sous François P% sous Henri IV, sous Louis XIII, un groupe important s'élève au-dessus des considérations passagères, et en s'inspirant des traditions constantes du pays, propose un programme modéré et facile à comprendre qui rallie aussitôt l'immense majorité du peuple. Le plus illustre exemple de ces triomphes de l'opinion publique et de ces manifestations impérieuses de la conscience nationale, c'est la victoire du parti politique à l'époque de Henri I V,mais que d'autres il serait facile de citer à côté. En Bohême, il ne se dégagea jamais du choc des préférences particulières une opinion publique capable de forcer toutes les convictions et d'emporter toutes les résistances.

Or, et ce fut la seconde cause du malheur de la Bohême, cette obscurité et cette incertitude devaient avoir pour effet, et l'eurent véritablement, de surexciter les ambitions per-

l8o CAUSES DE LA DÉCADENCE DE LA BOHÊME

sonnelles. On a vu dans ce fait la preuve <l*une corruption morale irrémédiable et d'une fatalité héréditaire qui condam* neraient les Slaves aux discordes intestines : sottise pure! A toutes les époques les instincts égoïstes ont été un des principaux facteurs de l'histoire et les rivalités de castes ne sont pas particulières à une race. Il est permis aux apôtres de rêver une société toute de renoncement et d'abnégation, ety dans cette même période, l'Église des Frères bohèmes réalise ce type de perfection évangélique : mais il est biçn évident qu'une nation tout entière ne saurait s'élever à cet idéal d'ascétisme. Convient-il même de le regretter? En supprimant les passions, ne supprimerait-on pas du même coup le mouvement, le progrès et la vie? Les vertus chrétiennes ne sont pas toujours adéquates aux vertus civiques,et il n'est pas bien sûr que les prédications des Frères n'aient pas con* tribué dans une certaine mesure à répandre l'indifférence politique et à détourner de leurs devoirs sociaux quelques* un^ des plus nobles fils de la patrie. — Mais du moins dans une société régulière, les intérêts particuliers sont subordonnée aux intérêts généraux et conditionnés par eux, les égoïsmes sont contenus par un ensemble de principes généralement acceptés, et l'opinion publique impose aux convoitises une modération relative. Les citoyens apprennent à voir dans les droits de leurs voisins la garantie de leurs propres privilèges, et leurs usurpations sont tempérées par l'esprit de solidarité. Une loi morale n'a d'action que si elle est absolument claire, et personne ne s'inquiète de faire son devoir lorsqu'il est difficile de savoir où il est. Dès que l'intérêt général est douteux, les intérêts individuels deviennent plus exigeants, et, si l'on n'aperçoit pas ce qu'exige le bien de la patrie, chficun ne ponge plus qu'à lui-même, à ses prérogatives, à sa fortune, jusqu'au momentoù,sous l'assaut des appétits, l'État lui-même s'écroule, écrasant sous ses décombres ceux qui avaient espéré s'enrichir de ses dépouilles.

C'est ce qui se produisit en Bohême. L'^ibaissement des caractères, le souci exclusif des profits matériels, les luttes

RÔLE DE LA ROYAUTÉ t8i

violentes et mesquines, l'aifaiblissement du sentiment national sont la suite de la confusion des programmes et de l'obscurité des idées. De là la peine que Ton éprouve à tracer, pendant cette période, les grandes lignes de l'histoire, qui n'apparaît plus que comme une mêlée féroce des passions les plus méprisables. Naturellement les questions constitutionnelles intérieures passent au premier plan, parce qu'elles touchent plus directement les individus. Un des hommes qui ont étudié avec le plus de soin et le mieux compris le passé de la Bo]^ême, a dit, non sans quelque exagération, qu'il n'y a plus au xvi* siècle de lutte religieuse ou nationale : il s'agit seulement de savoir si la noblesse réussira à établir sa domination. — Les mots perdent leur sens; les principes, leur valeur ; les questions vitales sont rejetées en seconde ligne, ou même complètement oubliées; les déclamations retentissantes cachent les misérables calculs de vulgaires intrigants; au milieu de cette curée, le peuple, ruiné par l'anarchie, n'a plus pour ses chefs ni respect ni confiance, il ne se mêle aux affaires publiques que par quelques soulèvements où il apporte à la fois une fougue inexpérimentée et un découragement prêt à toutes les compromissions ; le plus souvent,gagné par la contagion générale,il demande aux plaisirs matériels la consolation et l'oubli.

L'événement eût été probablement tout autre si les rois avaient compris les devoirs qui résultaient pour eux de leurs fonctions. Charles IV et plus récemment Podiébrad avaient montré quel était le pouvoir de la monarchie quand le prince s'élevait au-dessus des factions et unissait à quelque intelligence et à quelque énergie un dévouement sincère à la chose publique. Les successeurs de Podiébrad ne manquèrent pas tous d'énergie ou d'intelligence, et la bonne volonté même ne leur fit pas toujours défaut; mais ils ne comprirent jamais leur rôle naturel de médiateurs etd'arbitres: aussi ne parvinrent-ils pas à constituer autour d'eux un grand parti national. Ils ne partageaient ni les instincts ni les besoins du peuple qui avait remis ses destinées entre leurs mains. Le grand malheur fut qu'ils n'aimèrent pas la Bohême. Les faibles l'a-

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bandonnèrent *à ses convulsions, les habiles et les forts se servirent contre elle des armes qu'elle leur avait confiées. — Les luttes confessionnelles furent, à ce point de vue, particulièrement fatales. Catholiques, les souverains ne cessèrent de poursuivre la soumission des hérétiques, et un abîme in* franchissable se creusa entre la royauté et le peuple : également menacés par les usurpations des seigneurs, une alliance entre eux semblait devoir se conclure d*ellc-même ; l'intolérance des uns et la défiance de l'autre la rendit impossible au grand détriment de tous et au grand profit de l'anarchie. En même temps, l'hostilité des rois contribua à entraver l'organisation de l'Église utraquiste, l'appui qu'ils prêtaient aux Catholiques entretint leurs haines en entretenant leurs espérances et empêcha l'établissement d'un régime définitif de tolérance; les luttes constitutionnelles devinrent plus ipres parce qu'elles se compliquèrent sans cesse de passions religieuses. A ce titre, une large part de responsabilité dans les souffrances de la Bohème revient à ses souverains.

La série commençait mal. Vladislas se montrait aussi incapable de gouverner le royaume qu'il l'avait été de le défendre. Il avait juré d'assurer « l'honneur du Dieu tout-puissant et les progrès de la foi chrétienne », mais la manière dont il interprétait son serment allait le mettre presque immédiatement en conflit avec ceux à qui il l'avait prêté.

Catholique convaincu, Vladislas jugeait en même temps de bonne politique de désarmer par des concessions la rigueur du Saint-Siège ; il cherchait à ramener Sixte IV en l'accablant des signes évidents de sa bonne volonté et à le décider ainsi à reconnaître son élection.

L'histoire du parti utraquiste n'est guère faite que d'une série de défaillances et de crises morales auxquelles le condamnaient son absence de logique et ses contradictions.

AFFAIBLISSEMENT t>V PARTI Rl^FORMATEUR l83

Comme il maintenait la nécessité de l'ordination canonique, ilsouffrait d'une disette chronique de prêtres, etl'extrêmemédiocrité de son clergé, recruté au hasard, était d'autant plus fâcheuse que l'administration ecclésiastique était plus incertaine et moins respectée. Le mal avait été longtemps en partie corrigé par l'espèce de dictature morale qu'avait exercée Rokytsana tant qu'il avait vécu. A sa mort, il avait été remplacé à la tête du Consistoire utraquiste, qui représentait la plus haute autorité religieuse du parti, par un des maîtres les plus en vue de l'Université, Venceslas Koranda. Koranda avait été très activement mêlé aux derniers événements. Dès 1460, la fermeté de ses convictions était si connue que sa nomination comme doyen de l'Université avait provoqué les aigres réclamations des catholiques; on se rappelle le rôle qu'il joua dans la grande ambassade envoyée à Rome par Podiébrad en 1462. Honnête et ferme, écrivain fécond, polémiste érudit et infatigable, il n'avait pas cependant les qualités supérieures qui imposent l'obéissance et déconcertent l'opposition. Théologien expérimenté, mais sans profondeur et sans originalité, orthodoxe de l'hérésie, ses œuvres se divisent presque également en traités contre les Catholiques et en dissertations contre les sectes avancées, en particulier contré les Frères de Kheltchitsky, dont il fut un des adversaires les plus acharnés.

Était-il possible cependant de se maintenir éternellement dans cet équilibre instable, à égale distance de la soumission et de la révolte? Beaucoup s'irritaient de ces tergiversations excessives, et, convaincus de la nécessité d'établir un ordre régulier, persuadés d'ailleurs que tous les ménagements ne servaient qu'à rendre plus intraitable la cour de Rome, proposaient d'élire un évêque national, sans s'inquiéter de la confirmation de la Curie. Ces impatiences, fort légitimes, scandalisaient beaucoup d'esprits timorés, qu'effrayait aussi le progrès des doctrines radicales; ils appelaient de tous leurs vœux une réconciliation avec l'Eglise romaine et acceptaient d'avance toutes les concessions de nature à la faciliter.

184 ESPilUNÇKS DKS'CATHOLIQrCS

Cette situation, qui se reproduit presque périodiquement, rappelait de très près, on le voit, celle qui avait amené la conclusion des Compactats; conmie en 1436, les Catholiques essayèrent d'en profiter. Leurs calculs avaient été déjoués alors par l'intervention de Rok}tsana, de Ptatchek et de Podiébrad, qui avaient rallié et relevé le parti réformateur : maintenant, ils étaient sûrs de la complicité du roi, et Koranda n'avait ni la décision ni le prestige de son prédécesseur. Les passions religieuses avaient beaucoup perdu d'ailleurs de leur intensité : les indifférents n'opposeraient pas sans doute à lanréaction une bien sérieuse résistance» et leur adhésion, plus ou moins spontanée, rendrait la majorité aux Catholiques et légitimerait leur entreprise.

Dans le dernier conflit, les fidèles de la papauté avaient été protégés contre toute persécution par l'adoucissement des. mœurs et la bienveillance à la fois instinctive et calculée du roi. Aussi, malgré la défaite de la Curie, ils n'avaient pas subi de pertes réelles >. Dès que la paix fut rétablie, leur nombre, déjà accru par l'arrivée des Polonais qui avaient accompagné Vladislas, s'augmenta assez vite : la reprise des relations commerciales attirait dans les villes des étrangers, en particulier des Allemands ; la fatigue générale ou le désir de gagner les bonnes grâces du roi amenait quelques conversions : les fils mêmes de Podiébrad renonçaient au calice et imploraient le pardon de l'Église. Dans tout le pays se manifestait une véritable renaissance catholique. Les couvents abandonnés et détruits étaient réparés et se repeuplaient, et quelques fondations nouvelles témoignaient du réveil de la piété. Les seigneurs catholiques usaient rigoureusement de leur droit de présentation aux cures et chassaient des églises de leurs domaines les prêtres schisma tiques. Le pape avait consenti à suspendre l'interdit qui resait sur Prague depuis plusieurs années.

I. Georges se vante, dans une lettre aux habitants deCheb, non seulemeni de tolérer, mais de protéger et de secourir les Allemands de Prague « fort nombreux et qui détiennent beaucoup d'églises et de cloîtres. » ^Fontes mm austriac. Il Abth., t. 46, 411). Us étaient tous catholiques.

ESPIÊRANCES DES CATHOLIQUES l85

mais à condition que les prédicateurs auraient le droit de combattre l'hérésie, et les chaires retentissaient de déclamations furibondes : aigris par les souffrances de l'exil, devenus étrangers à leurs ouailles pendant leur longue absence, mécontents de la détresse matérielle où les avaient réduits les confiscations, les prêtres orthodoxes accablaient d'invectives les Utraquistes, les accusaient de baptiser au nom de Lucifer, traitaient de pus le sang du calice. Pour la première fois, depuis de longues années, les cérémonies romaines s'étalaient librement dans les rues. Déjà l'égalité ne suffisait plus aux Catholiques. A Prague, le jour du Saint-Sacrement, les processions des deux partis se rencontrèrent, une bagarre faillit éclater, et le prêtre utraquiste fut souffleté par un seigneur catholique en présence de la foule indignée. On prétendait imposer aux Calixtins des règlements tombés en désuétude, et, s'ils refusaient de se soumettre, des bandes fanatisées envahissaient et dévastaient les temples, maltraitaient les curés utraquistes et les remplaçaient par des catholiques. A Boleslav, sur les domaines de Jean de Tsimbourg, un des plus riches seigneurs du royaume et des plus respectés, et un des partisans les plus avérés de la Réforme, un prêtre hussite qui voulait célébrer la messe, était insulté et chassé de l'autel par son collègue catholique.

A la diète, les seigneurs catholiques affectaient de contester la validité des Compactats, ils refusaient de conclure une paix perpétuelle avec les Hussites, ne consentaient qu'à une trêve de quelques années. Ils comptaient bien ameneD peu à peu les États à accepter leurs projets de restauration. Dès l'origine, la haute noblesse avait été plus réfractaire à l'hérésie que les autres classes, et quelquesunes de ses plus illustres familles avaient conservé à l'Église une inébranlable fidélité ; parmi ceux qui s'étaient prononcés pour la Réforme, beaucoup avaient cédé moins à dés convictions impérieuses qu'à des calculs politiques. Aussi les défections parmi eux furent-elles nombreuses et rapides. En 1448, les Hradets, les Kolovrat, les Hasenbourg, etc.,

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revinrent au catholicisme et apportèrent au pani pontifical toute rinfluence qu'ils devaient à leurs richesses, à leurs talents et à la tradition. Alliés à Mathias, ils n'avaient pas paru aux diètes du royaume, tant que la guerre avait duré ; mais, la paix signée, les Rosenberg, les Sternberg, les Schwambourg, les Gouttenstein, les Hradets, les Hasenbourg, etc., allaient reprendre leurs rangs dans leur curie et peut-être y déplacer la majorité. Cette éventualité inquiétait fon les Utraquistes, et leur supériorité incontestée dans les deux autres curies, celles des chevaliers et des bourgeois, ne les rassurait qu'incomplètement, parce qu'en fait l'Ordre des Seigneurs avait voix prépondérante dans les États et que l'intervention royale pouvait paralyser l'action des villes.

La partialité de Vladislas était toujours plus manifeste. Il avait complètement oublié qu'il devait son trône aux ennemis de Rome : son zèle religieux l'emportait même un moment sur son inertie habituelle, et il mettait au service de la cour romaine une fermeté et une constance que l'on n'aurait pas soupçonnées chez lui : tandis que les prédicateurs catholiques s'abandonnaient librement aux écarts de leur verve, les dissidents étaient tenus de fort court, et les moindres imprudences sévèrement punies. Un prêtre calixtin fut chassé de Koutna-Hora, et les troubles qui suivirent cette expulsion furent cruellement chfttiés. Vers la même époque, l'attitude de l'évêque Jean de Yaradin (Grosswardein), ambassadeur de Mathias, et de ses compagnons p voquait à Prague un commencement d'émeute : le roi fit ai i cier .les Calixtins qu'il soupçonnait d'avoir excité les passions '. Une certaine agitation s'étant manifestée dans

I. Sur It réaction ctthoHque et les résistances hussites, cons. outre Palatsky, t. V, i ; Frind, Die Kirchengesch. Bœhmens, t IV, p. So-8s ; Bachmann, Zur Gesch. des Aufstandes der Prager im Sept. 148} (dans les Mittheil. des Vereins fur Gesch. der Deutschen in Boehmen, Prague 1881, 10* année); Bourda, les troubles de Prague en 1483, (en tchèque), dans le Sbomik historitsky, Pr. i883, p. lao. — Bachmann a publjé le récit d\u allemand, PassioPragensium^ important à comparer au Vieux Chroniqueur bohème qui était auparavant la source presque unique.

MICHEL DK POLOGNE 187

la ville, Vladislas voulut intimider les Utraquistes par de nouvelles rigueurs. Il cita devant lui quelques-uns des prêtres les plus populaires, leur reprocha d'avoir prêché contre la vérité et de compromettre Tordre; après avoir été exposés plusieurs heures aux railleries et aux insultes des courtisans, ils furent conduits au château de Karlov-Tyn et jetés dans un cachot étroit, sale, sans lumière, presque sans air ; on les y retint plusieurs mois, peut-être quelquesuns furent-ils mis à la torture. Parmi eux se trouvait un des ecclésiastiques les plus vénérés de la population, le curé de Saint-Jules, Michel; descendant d'une noble famille polonaise, Michel avait été amené en Bohême par ses convictions religieuses, et il vivait depuis trente ans à Prague, entouré de l'estime et de l'affection de tous. Sans remords et sans peur, il soutînt ses compagnons par ses paroles et par son exemple, et, quand il mourut, le bruit se répandit aussitôt que ses gardiens l'avaient laissé mourir de faim. On l'honora comme un nouveau martyr, à côté de Hus et de Jérôme de Prague '. Etait-ce là la reconnaissancç que devaient attendre les Utraquistes; étaitce là la récompense du zèle qu'avait déployé Michel pour mettre la couronne sur la tête de Vladislas? La colère du roi n'avait pas même été désarmée par cette mort: il refusait à la diète la mise en liberté des compagnons de Michel, ne l'accordait qu'à l'intervention d'un évêque étranger, de mauvaise grâce et incomplète.

La popularité de Vladislas, très atteinte déjà par sa conduite pendant la guerre, ne résista pas à ces incidents. Les diètes retentissaient d'aigres récriminations, les plus modérés perdaient patience et les partisans les plus obstinés du roi se détachaient de lui. Cà et là, dans les villes, des émeutes éclataient, et celles dans lesquelles les Utraquistes étaient le plus nombreux, essayaient de se rapprocher pour la défense du calice menacé. Cette agitation tumultueuse

I. Nous avons le récit d*un des compagnons de captivité de Michel, Veu' ceslas de Slany. II a été publié dans les Anciennes Chroniques tchèques, III, p. 5o3, et dans le Vybor z literatury tcheské, p. 879.

IvSîS RéVEIL DV PARTI ITHAOnsTn

n*clViayait pas les (Catholiques : ils n\\ vovaicni que les dernières convulsions de Tagonie. Ho quelle défense êiaii capable un parti qui n'avait ni chefs ni organisation? Les Utraquistes comprirent les causes de leur infériorité, et, en face d'un péril imminent, ils résolurent de sortir à tout prix de cet état de dispersion qui les livrait ù toutes les surprises,

Kn 1478, les seigneurs calixtins demandèrent à Vladislas la permission de convoquer leurs coreligionnaires en assemblée générale : le roi n'osa pas refuser. On s'aperçut alors combien l'hérésie tenait encore au sol par des racines profondes : de toutes les parties du royaume accoururent les laïques et les clercs, si nombreux que Vladislas s'étonna, dit-on, de n'avoir jamais réuni une assemblée pareille quand les plus graves questions politiques étaient en jeu. Toutes les salles de l'Université furent trop petites pour une telle aftiuence, et l'Assemblée délibéra dans la cour, en plein air. Les maîtres et les prêtres exposèrent l'objet de la réunion, rappelèrent les promesses toujours renouvelées et toujours violées, les Compactats contestes, la nomination de l'archevêque éternellement différée, l'ordination refusée aux candidats utraquistes et les cures désertes; ils opposèrent aux serments de Vladislas les encouragements prodigués aux catholiques, les églises profanées, les défenseurs de la vérité jetés en prison et mourant dans les supplices. Les plaintes succédaient aux plaintes, et chacune d'elles retentissait douloureusement dans Tùme des assistants et réveillait des colères mal éteintes. Au milieu de l'émotion générale, quelqu'un entonna un cantique, « Fidèles chrétiens >>, qui était comme le chant de ralliement des Utraquistes et qui avait été interdit. A ces accents, mêlés déj^ ii tant de journées glorieuses et sanglantes, les esprits s'exaltent : quelques-uns éclatent en sanglots , d'autres veulent courir aux amies ; la délibération tournait à la démonstration et la réunion menaçait de finir par une émeute. Les seigneurs, qui avaient répondu de Tordre, ramenèrent le calme et obtin-

ASSEMBL1%E DE I478 l8g

rent que l'on renvoyât à une commission Tétude des résolutions à prendre. Mais, avant de se disperser, tous les assistants jurèrent de sacrifier leur vie et leurs biens pour la défense de la loi divine et ils se présentèrent devant le roi pour lui exposer leurs griefs. Vladislas eut là sans doute la vision de la véritable Bohême, hérétique et révolutionnaire, que lui cachaient ses courtisans, et il eut peutêtre le pressentiment des dangers de cette œuvre de restauration catholique qu'il avait entreprise avec tant de légèreté.

Avant de se séparer, l'assemblée utraquiste avait réorganisé le Consistoire. Il gardait à sa tête Koranda et était composé de douze membres, élus par les États. Il avait P^^r mission de représenter la tradition, de combattre les sectes et de ramener à la pure doctrine hussite ceux qui ^^'^ étaient écartés : sous son autorité supérieure, des ^^yecxs surveilleraient les simples prêtres et maintiendraient ^'^ les rangs du clergé la discipline et l'union. A côté du VA^tvsistoire, un comité de six laïques, désignés aussi par \es États utraquistes, assurerait Ije respect de ses décisions et veillerait à ce que les lois et les privilèges qui protégeaient les Calixtins fussent sincèrement observés.

Un grand pas venait d'être fait : désormais les Catholiques n'avaient plus devant eux des individus ou des paroisses dont l'isolement paralysait la force de résistance, mais un parti solidement constitué, dont la politique était conduite et les destinées protégées par des directeurs régulièrement désignés. Cependant les effets du synode de 1478 ne furent pas immédiats, et, les années suivantes, les Catholiques et le roi continuèrent leur active propagande. Les réclamations du Consistoire et les protestations des directeurs n'auraient eu chance d'être écoutées que si elles s'étaient appuyées sur des forces matérielles redoutables : — où était l'armée dont disposaient les Calixtins? La disette de prêtres dont ils souffraient augmentait sans cesse : le pape avait renouvelé l'interdiction d'ordonner les prêtres utraquistes, les cures vacantes devenaient toujours plus

nombreuses, et, dans un temps assez court» il semblait inévitable qu'elles revinssent au parti hostile à la Réforme. Les espérances des Catholiques furent détruites par un incident imprévu et presque romanesque.

Au mois d*août 1482, le bruit se répandit tout à coup qu'il était arrivé à Pisek un évêque, un véritable évêque, muni de tous les pouvoirs épiscopaux, et qui ordon* nait sans difficulté les candidats utraquistes. Tabor» diverses autres villes l'avaient appelé» et il avait été reçu à Kralové- Hradets (Kœniggrsets) en grande solennité. — Quiconque connaît Tétat du clergé italien à cette époque, apprendra sans la moindre surprise que divers évéques, besogneux et légers de scrupules, avaient accueilli, sans trop de diffi-* cultes, les jeunes gens tchèques qui leur demandaient l'institution canonique : tout au plus exigeaient-ils quelques concessions de pure forme pour se mettre à l'abri des poursuites de la justice pontificale. Cette complaisance s'explique tout naturellement par les bénéfices qu'elle rapportait, c'était une forme nouvelle de la Simonie alors générale ; il n'est pas impossible cependant que des mobiles plus nobles soient intervenus parfois : peut-être certains prélats, favorables à la réforme de l'Église, assez inexactement renseignés d'ailleurs, éprouvaient-ils quelque regret de l'inflexibilité de la Curie et quelque sympathie pour la malheureuse nation condamnée à la perdition étemelle. — Il vivait alors à Mirandole un évêque de Santorin, Augustin-Lucien; à diverses reprises, des jeunes gens venus de Bohême lui avaient demandé la consécration : il ne les avait pas repoussés, et il avait persisté dans son indulgence même après que les interdictions plus rigoureuses des dernières années avaient détourné les autres prélats italiens de semblables pratiques; il s'était attiré par là d'abord de sévères remontrances, puis diverses peines disciplinaires. Il partit pour la Bohême *.

I, Avaii-il êic attire par des promesses? — Rien ne le prouve. KontnJa déclare qu'il n'avait reçu de Bohème aucune invitation; Lucien lui-miîmc^

l'évêque de santorin 191

Quelles étaient les véritables causes de la résolution de Lucien ? Les documents que nous possédons sont trop incomplets pour nous permettre de les démêler. Il ne paraît pas qu'il y eût en lui Tétoffe d'un martyr, ni même celle d'un ambitieux de grande envergure. Les événements suivants nous le montrent médiocre et hésitant, sans influence, perdu au milieu de difficultés qu'il n'avait pas soupçonnées. Mais, qu'il eût cédé aux séductions imprudentes d'une fantaisie brouillonne ou aux inspirations d'une âme tendre et d'une piété sincère, que ce fût un aventurier ou qu'il eût entrevu le rôle d'un apôtre, l'arrivée d'un prélat, revêtu des pouvoirs indélébiles de l'épiscopat, était un coup de fortune pour les Utraquistes. Les Catholiques, dont la déconvenue était extrême, se répandirent en récriminations ; Vladislas essaya d'effrayer Lucien ', et la cour de Rome envoya au chapitre de Prague l'ordre de l'arrêter (juillet 1482). Ce n'était pas si aisé. La satisfaction des Utraquistes égalait lindignation de leurs adversaires. Ils avaient vu en Lucien une sorte d'envoyé de Diep et dans son arrivée une manifestation miraculeuse de la volonté céleste : dans les villes où il paraissait, il était accueilli au milieu d'un enthousiasme superstitieux. Les chefs du parti jugèrent le moment opportun pour compléter leur œuvre de 1478. Dès cette époque, quelques villes s'étaient rapprochées, la formation d'une ligue avait été agitée, mais sans aboutir : les négociations furent rouvertes et vivement poursuivies. L'initiative partit de deux villes quî s'étaient toujours distinguées par leur ardeur belliqueuse et leur dévouement

dans une lettre au roi, dit qu'il a ctc décide par la conviction que les Tchèques étaient injustement traites, par la bonne innprcssion qu^avaienf produite sur lui leurs candidats. Il n'est pas douteux, d'autre part, qu*à la diète de 1478 on avait fait allusion à la possibilité de gagner un evèquc italien. Augustin-Lucien eut grand soin d'apporter les documents qui établissaient sa situation. — Sur cet incident important, v. Palatsky, t. V, p. 314 et suiv., et Frind, p. 80.

1. Sa démarche, répondait-il aux protestations de l'évèquc, lui paraissait insolite, peu conforme aux traditions. S'il voulait, comme il le prétendait, rétablir la paix entre les deux partis, pourquoi s'était-il tout de suite si nettement prononcé pour l'un d'entre eux ?

192 LIGIE DE ZATETS

aux doctrines nouvelles, Zatets ' et Kralové-Hradets ^. La faiblesse relative de leur population» peut-être aussi quelques imprudences et un penchant connu pour les sectes radicales les avaient rejetées au second plan pendant la seconde période des guerres hussites : au moment du péril, elles reprenaient leur rang. Le i5 juin 1482, Zatets forma une ligue avec les villes voisines, Kralové-Hradets rimita deux jours après, et elles invitèrent les seigneurs et les chevaliers à se joindre à elles. Les membres de la ligue s*engageaient à protéger Tévêque de Santorin et à défendre contre toute attaque leurs privilèges religieux; quelquesuns des plus grands seigneurs et des plus hauts fonctionnaires du royaume adhérèrent à l'Union. Avant cependant de recourir. aux movens extrêmes, ils offrirent encore une fois la paix aux Catholiques, leur demandèrent de renoncer à une politique de provocation qui les exposait à de fâcheuses représailles. Les Catholiques affichèrent une extrême surprise : comment les soupçonner de méchants desseins! Que désiraient-ils? — la concorde, Tunfon. Quand on les pressa de donner une preuve visible de leur bonne volonté en adhérant aux Compactats, ils se dérobèrent : ils étaient soumis au Saint-Siège et, dans toutes les matières de foi, il leur était interdit de prévenir ou de dépasser ses instructions. Les Utraquistes savaient ce qu'ils voulaient : les représentants de TEglise romaine n'abdiquaient aucune de leurs prétentions; de plus longues tergiversations auraient été coupables et dangereuses. Vladislas, par entraînement et par imprudence plus encore que par conviction, avait, en quelques années, compromis aussi maladroitement à l'intérieur qu'à l'extérieur les résultats du règne dePodiébrad : les rancunes assoupies étaient réveillées ; deux partis en armes, prêts à s'cntrcdéchirer; l'autorité rovale.

1. Zatets {Saat2\ sur l'Ohrze •,Egcr\ au nord-oucsi de la Bohême, 9000 habitants; elle avait toujours ctc une des forteresses du parti radical.

3. Kralovc-Hradcts • Kœniggraeiz ou mieux Kœnigingr8Ctz\ au conHuent de rOrliisc lAdlcr) et de l'Elbe, à l'est de la Bohême, vers la fn>ntièrc de Si- Icsic : 6000 habitants.

LKS VILUCS ROYALES IQS

annulée par les factions exaspérées, dont aucune n'avait une confiance entière dans le souverain, et dont les chefs se disputaient la direction suprême des affaires publiques. Les forces, dont il n'avait pas su faire usage pour maintenir rintégrité du territoire, allaient sVpuiser dans de nouvelles dissensions intestines.

Comme en 1448, le sort de la guerre fut décidé, avant même qu'elle eût commencé, par un coup de surprise. Il 3-^ a quelque exagération à prétendre, comme quelques historiens, que Prague sauva encore une fois à ce moment le Hussitisme : en dépit des progrès et des espérances de la réaction, TUtraquisme n'était pas encore si affaibli que son salut dépendît d'une seule ville; ce qui est vrai, c'est que la révolution qui rejeta dans le parti calixtin la capitale du royaume, lui assura une supériorité si évidente que les Catholiques renoncèrent aussitôt à leurs projets et ne songèrent plus qu'à sortir aux meilleures conditions possibles ' d'une lutte mal engagée.

Les villes royales remontent en Bohême à la seconde moitié du xm* siècle et aux derniers Przémyslides ; leurs premiers habitants furent en général des Allemands que les souverains attirèrent sur leurs domaines pour augmenter leurs revenus et pour se préparer des alliés contre les seigneurs. Les villes dès lors jouissent d'une autonomie très étendue et elles ne relèvent que du roi, sans pouvoir être aliénées ou engagées, ce qui, au moyen âge, est le signe distinctif de la liberté. — Charles IV les protégea, favorisa leur développement, confirma ou étendit leurs privilèges et mérita d'être appelé leur nouveau fondateur. Mais chez lui la générosité était toujours prévoyante et il ne sacrifiait pas à une popularité passagère les intérêts supérieurs de la couronne et du pays. Ces villes, nées de la volonté royale et dans lesquelles les princes avaient en général trouvé de dociles auxiliaires, ne se lasseraient-elles jamais de leur obéissance? Après avoir été un secours, ne deviendraient-elles pas un danger? Mises en goût d'indépendance, ne contesteraient-elles pas aux souverains les

I 9^ PRACrB

place en Bohême à une constitution plus conforme à la fois aux traditions nationales et aux tendances des sociétés modernes. Ne bornant plus ses désirs à assurer son autonomie, mais rendue au sentiment de la solidarité nationale, elle pouvait, en confondant sa cause et celle des libertés publiques et en communiquant ses privilèges au reste du pays, préparer une transformation radicale dont les effets auraient été aussi graves et probablement plus heureux que ceux de la rénovation religieuse >.

Ces espérances ne se réalisèrent pas. On était encore en plein moyen âge ; pas plus que les chefs des communes de Flandre ou de la ligue de Souabe, pas plus qu*Étienne Marcel, les chefs populaires de Prague ne s'affranchirent des idées ambiantes : la résolution et la violence ne sont pas incompatibles avec quelque timidité d*esprit. Ils demeurèrent prisonniers de leurs souvenirs et n'eurent en général d'autre but que d'étendre leurs privilèges particuliers et de substituer leur pouvoir à celui de la noblesse. Affaiblie par ses inconséquences, la faction démocratique céda bientôt la direction des affaires aux modérés, et le triomphe de Tancien système fut marqué par l'alliance de Prague et des Seigneurs et scellé par la victoire qu'ils remportèrent en commun sur les Taborites.

Malgré ce revirement et bien qu'elle eût perdu par sa faute une occasion unique de mettre à l'abri de toute attaque les franchises politiques et religieuses du pays, Prague sortit de la guerre glorieuse et respectée. Ses domaines s'étaient accrus; ses prérogatives, étendues. Non seulement elle était absolument maîtresse de la justice, de la police et de l'administration municipales, mais Sigismond lui avait reconnu une sorte d'hégémonie sur les autres villes royales. C'était dans ses murs que devait avoir lieu l'élection des rois, et, avant d'entrer dans la ville, le souverain était tenu de jurer qu'il respecterait ses privilèges. Son tribunal examinait en dernier ressort les sentences d'un grand nombre

I, TchcUkovsky, rofl^cç i% çows-çhawbcllan, p. 27.

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