‹ Fin de l'ind�ependance boh�eme (volume 2)Chapitre 84 sur 157 · LA CLASSE RURALE 25 I · texte numérisé non relu

LA CLASSE RURALE 25 I

n'est pas réglée par des lois universellement reconnues, mais par des privilèges qui varient de village à village et même de maison à maison et sont sans cesse modifiés, les tableaux que Ton trace ne sont jamais qu'une abstraction et ne sauraient avoir qu'une valeur approximative. La difficulté augmente quand les études, préalables sont encore incomplètes et que les documents bm en grande partie été détruits ou n'ont pas été publiés en assez grand nombre '. Nous ne savons pas même exactement quelle était la population de la Bohême au xvi* siècle; comment dire par conséquent quel était le sort de chacun des groupes de cette population? On ne saurait guère s'étonner dans ces conditions que les divergences les plus graves se soient produites parmi les écrivains qui se sont occupés de ces questions. Tandis que les uns poussent le tableau au noir, les autres nous représentent la situation sous des couleurs presque idylliques : pour ceux-là, l'oppression est très lourde ; pour ceux-ci elle n'existe pas, — et les uns et les autres apportent à l'appui de leur thèse des faits précis, des témoignages contemporains, des textes authentiques.

La vérité doit sans doute être cherchée entre ces deux extrêmes. Le triomphe de la nojblesse n'a jamais été aussi complet au moyen âge en Bohême qu'en Pologne et en Hongrie, et la condition des serfs n'y a jamais été aussi dure. Il est incontestable aussi que la véritable époque de fer pour les paysans tchèques n'a commencé qu'après la bataille de la Montagne-Blanche; leur sort était infiniment meilleur à l'époque des Jàgellons qu'au xvii* et au xyiii*^ siècle; à ce moment leurs souffrances deviennent atroces, et leur horrible misère explique que la comparaison ait fait paraître

I . Sur la situation des paysans, en dehors des textes et des travaux dcjù cités et de ceux que nous indiquerons plus loin, il faut rappeler en première ligne Tomek, Monographie de la ville de Politsé, Prague 1881, et le Cartulaire du couvent de Strahov, dans les Pamatky archœolof(îtskc, 11, p. 72 ; les tormeibflcher de Palatsky ; les Regesta d'Erben ; le Codex jitris bohemici^ édite par H. Jiretchek, etc. M. Schulzc a public dans la Osifiéta, t. I, une série d'articles fort intéressants, bien qu\in peu déclamatoires, sur le servage en Bohtinic jusqu'aux guerres hussites.

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presque douce la sujétion modérée à laquelle ils étaient condamnés auparavant. — Au xvi* siècle en effet, ils sont protégés dans une certaine mesure par les coutumes et les lois; les corvées, assez douces, ne sont pas absolument arbitraires; ils jouissent même d'une certaine autonomie, et les tribunaux de villages, encore que nommés par le seigneur, conservent quelque indépendance. Les serfs ne sont pas des bêtes de somme, mais des hommes dans lesquels on respecte la dignité humaine ' ; dans leurs rapports avec eux les nobles font souvent preuve de modération et d'humanité, et il n'est pas rare qu'il s'établisse entre les maîtres et leurs hommes des relations assez cordiales.

Sans vouloir diminuer en rien l'importance de ces faits incontestables, il ne convient pas d'en tirer des conclusions trop optimistes. — Il est certain par exemple que le xvi* siècle tout entier est agité par des tentatives d'insurrection rurale des conspirations agraires, que nous connaissons mal et qui n'aboutissent jamais à une révolte générale, mais qui n'en témoignent pas moins d'un sourd mécontentement et d'un malaise profond. De plus, le progrès de la richesse publique est dès lors extrêmement lent, sinon complètement nul : plus d'un siècle après les guerres hussites, les ruines qu'elles ont entassées ne sont pas encore réparées. Cet arrêt du développement économique du pays, d'autant plus caractéristique que Ja Bohême n'est directement mêlée pendant cette période à aucune grande guerre, n'implique certainement pas l'amélioration du sort du plus grand nombre '. Enfin l'apathie et l'extrême indifférence dont font preuve les paysans dans toutes les crises politiques graves, témoigne de leur extrême découragement. En dépit par

1. V. Tchcinkovsky, dans un article du Juriste, à propos du Glossaire de Brandi, 1876, p. 211.

2. M. Ciindely me paraît ainsi beaucoup exagérer Taisance générale. Une des preuves qu'il en donne, Thabitude des bains chauds [Gesch, des dreitsi^*W»r. Krieges^ I, p. 147^ a loin d'avoir la valeur qu*il lui attribue, L*usage des bains chauds est bien plus répandu aujourd'hui en Russie qu\ui France: il Y aurait quelque invraisemblance à soutenir que les paysans russes sont plus toriunes que les paysans français.

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conséquent de témoignages isolés, il ne semble pas téméraire d'affirmer que l'évolution qui s'accomplit depuis les guerres hussites, modifie dans un sens très défavorable la condition des populations rurale?; Toppression n'est pas partout égale et surtout elle n'a pas atteint son maximum d'intensit<*, mais la liberté n'est plus que l'exception, çt elle n'est désormais nulle part ni complète ni sérieusement garantie.

A l'origine, les paysans tchèques étaient non seulement personnellement libres, mais leur droit de propriété était incontesté; la grande majorité de la nation, zémans, svobodnitsi, etc., ne relevait que de la loi, n'était soumise qu'au roi; ils occupaient le sol au même titre que les plus hauts seigneurs. Au moment où, pour des causes diverses, l'ancienne constitution se transforma, les chefs de familles et les officiers royaux usurpèrent d'immenses domaines; plus tard les rois donnèrent des bénéfices fort étendus aux églises, aux couvents ou à quelques-uns de leurs favoris. Ces biens n'avaient aucune valeur tant qu'ils n'étaient pas exploités; pour les peupler, on s'efforça d'y attirer par tous les moyens des colons, étrangers ou indigènes. Dans ce but, on leur accorda la possession héréditaire des terres qu'ils défrichèrent, et ils furent même autorisés à les aliéner. Mais, ordinairement, leur droit fut lié à certaines conditions^et ne s*exerça que dans des cas déterminés; de plus ils furent tenus à certaines corvées ou redevances, et, ce qui était plus'grave, ils échappèrent à la compétence des administrateurs et des tribunaux réguliers et reconnurent l'autorité suprême du propriétaire, qui délégua habituellement ses pouvoirs à des juges héréditaires '. Ce nouveau régime des biens, qui n'est qu'une des variétés de la possession emphytéotique, se répandit toujours plus, et, au xiv^* siècle, il s'était substitué dans une très grande par-

I. Les paysniis ne sfMil pas ccpciulant soumis s^ms recours à la justice seigneuriale; non seulement ils peuvent être cités Jc\ani la Cour Ju roi ou mèuïe le Tribunal liii Pays, n)ais, s'ils se crnient lésés par une sentence, ils »«»nt libres d'en appeler c«^nnine J'abiis.

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lie du pays aux anciennes institutions nationales. On le désignait sous le nom de Droit Allemand, non parce qu*il était venu d'Allemagne, où il n'était guère en usage, mais parce que les colons nouveaux auxquels il s'était d*abord appliqué« étaient des Allemands.

Comparé à la constitution slave primitive, le droit emphytéotique n'était certes pas un progrès » : en admettant même, ce qui est douteux, que le laboureur eût un avantage à obtenir un droit de possession héréditaire sur les champs dont il partageait jadis la propriété avec tous les autres membres de la commune, il y avait pour lui un réel danger dans raflfaiblissement des lois qui proclamaient Tégaliié de tous les habitants, et dans l'introduction de privilèges qui, en enlevant une partie de la population à l'action des institutions communes, préparaient la formation des castes et Tavénement du régime féodal. Le nouveau système avait cependant l'avantage d'assurer à tous ceux qui obtenaient le droit allemand des garanties précieuses et des titres réguliers. Les colons emphytéotiques conservaient leur pleine liberté personnelle, ils n'étaient pas attachés à la glèbe; en échange de la tutelle qu'ils reconnaissaient au propriétaire, ils étaient affranchis des corvées publiques fort lourdes. Beaucoup de paysans furent séduits par ces avantages, d'autant plus que les terres qu*on leur offrait comptaient parmi les plus riches du royaume.

Ceux des laboureurs tchèques qui ne sollicitèrent ou n'obtinrent pas le droit emphytéotique, n'en gardèrent pas moins la complète propriété de leurs biens : les lois et les documents ne permettent aucun doute à cet égard '. Cependant il y avait une contradiction trop évidente entre les an-

1. Les historiens allemands affirment bien le contraire, mats uniquement parce qu'il est nécessaire à leur thèse d'établir que la liberté est une inven* tion gennanique. et que les Slaves, comme les Latins du reste, auraient été incapables de s'clevcr à cette idée, si elle ne leur avait pas ètc appt»rtce par le Peuple de la Ci\ilisaiion.

a. Cp. Kalousek» dans le Pukn>k du 17 février 187C en réponse ik M. Brandi. M. Kalousek prépare depuis plusieurs années uu livre sur rhistoîredes p«y* sans en EU>hème, qui est attendu avec une très vive impatience par tous ceux qut sVccupent de ces questions.

ciennes et les nouvelles institutions pour qu'elles se maintinssent longtemps côte à côte; favorisées par les tendances générales de l'époque, les théorieis féodales gagnèrent rapidement du terrain, et la liberté de ceux des paysans que ne protégeait aucune charte écrite, fut bientôt en péril. Dès la fin du XIII* siècle, des tentatives se produisaient en Moravie pour établir le servage, et un texte de i38i prouve qu'il y était dès lors sanctionné par la loi.

En Bohême, le progrès des doctrines étrangères fut beaucoup plus lent; au commencement du xv*^ siècle, la constitution protégeait encore les habitants des campagnes contre les usurpations, reconnaissait leur liberté personnelle et garantissait leur propriété. — Elle y a cependant désormais quelque peine; les seigneurs cherchent par tous les moyens à obtenir sur leurs sujets des droits plus étendus, et ils y réussissent souvent : les plaintes des paysans deviennent plus nombreuses et plus amères, la condition des petits propriétaires est plus difficile. Les opprimés trouvèrent longtemps aide et protection dans la royauté, mais cet appui leur fit défaut lorsque, sous Venceslas, le souverain, sans prestige et sans force, ne sut même plus se défendre luimême. L'abdication de l'autorilé centrale favorisa les usurpations des nobles; ils constituèrent de vastes domaines, commencèrent à contester à leurs sujets le droit de disposer de leurs biens, multiplièrent les corvées, soumirent l'émigration à diverses conditions. Les paysans avaient la loi pour eux, mais la loi était impuissante; les mœurs étaient moins libérales que les textes. L'irritation, provoquée par ces vexations et ces empiétements, prépara les esprits à l'insurrection, et les habitants des campagnes fournirent leurs plus solides et leurs plus enthousiastes combattants aux sectaires qui prêchaient la liberté dans le Monde comme dans l'Église.

Beau programme! bientôt oublié, comme tous les programmes. Les bandes taborites ne ménagèrent pas toujours plus les simples laboureurs que les seigneurs, et la guerre, qui devait supprimer l'inégalité -et l'injustice, hâta

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au contraire la victoii^ du parti aristocratique. Elle favorisa panexemple la concentration en un petit nombre deaiains d'une partie fort étendue du territoire national : les fermiers avaient résisté, tant bien que mal, aux convoitises incohérentes de petits gentillàtres ; contre un seigneur riche, influent, dont les ambitions étaient panagées par toute l'aristocratie, la lutte devenait .plus inégale. Jadis un village, une petite ville, étaient presque toujours partagés entre plusieurs maîtres, qui se jalousaient et se surveillaient ; lorsqu^on fut en face d'un seul adversaire, la meilleurç garantie desf franchises des sujets disparut. — Pendant les dernières années, les propriétés avaient souvent changé de main ; il en était résulté quelque incertitude dans les titres de possession : les anciens seigneurs, élevés sur le domaine et héritiers des vieilles traditions, auraient regardé comme une impiété de supprimer les inmiunités consacrées par l'usage, même lorsqu'elles n'étaient pas stipulées dans des documents écrits ; les nouveaux n'eurent pas de ces scrupules, et la destruction d'un grand nombre de chanes facilita leurs empiétements. La population ellemême s'était souvent presque complètement renouvelée et n'avait plus de ses droits un souvenir très précis. Plus que jamais, l'intervention du pouvoir central eût été nécessaire. Il ne serait pas juste d'exagérer la négligence des souverains, et presque toutes les concessions de terres accordées par les rois contiennent la clause que les paysans ne seront pas chargés de nouvelles et d'injustes redevances. Mais ces réserves témoignent des bonnes intentions des prkices plutôt qu'elles n'eurent d'effet pratique, et leur bienveillance platonique fut vaine contre la pression des intérêts.

Non seulement les paysans furent abandonnes sans défense à toutes les vexations, mais l'anarchie les condamna à travailler eux-mêmes à leur propre servitude. Pas de police ; pendant des vingt années, la justice suspendue, les registres publics fermés, les lois sans force. A qui s'adresser? — Au seigneur voisin. On s'habituait à voir en lui la

source de tout droit et de toute autorité. Contre ses sentences, aucun recours. La confusion de la propriété et du pouvoir, ce qui est Tessencc même du régime féodal, fut en Bohême, comme partout, la suite de Teffondrement du gouvernement régulier.

Lorsque Tordre se rétablit un peu, révolution était déjà accomplie dans les mœurs; les circonstances fournirent aux seigneurs les prétextes nécessaires pour la faire sanctionner par la loi.

Le pays était infesté de coureursd'aventurcs; vieillisdans les camps, sans autre industrie que le métier des armes, ils rôdaient dans les campagnes, capables de tous les crimes et entretenant la terreur autour d'eux. On promulgua des ordonnances rigoureuses pour les ramener au travail et les rattacher au sol. Les ordonnances qui, sous Georges de Podiébrad ', limitent la liberté d'émigration, plus tard en core le décret de 1479, ont très nettement le caractère de mesures de haute police et de sûreté générale. Le peuple s'émut cependant de ces règlements : il désirait la tranquillité et la paix, mais il devinait l'effet prochain de cette sévérité contre les pillards. Il prit parti pour, les brigands contre les défenseurs de l'ordre; une loi de 1475 punit les paysans qui auront appelé lévriers de potence les hommes qui sont à la poursuite des gens sans aveu, ou auront dit qu'ils chassent pour le bourreau -,

L'événement ne justifia que trop rapidement les appréhensions populaires, et les ordonnances, qui ne visaient au début que quelques troupes d'outlaws, furent bientôt étendues à la masse de la nation. Les terres vacantes étaient assez nombreuses pour quelesi laboureurs fussent à peu près sûrs de retrouver partout une propriété s'ils abandonnaient la leur; les seigneurs couraient ainsi grand risque de voir déserter leurs domaines, s'ils ne modéraient pas leurs exigences : comment remplir les vides ? — - L'immigration

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