ERREUR DE LA PAPAUTÉ
A se placer au point de vue du dogme, il est assez difficile de comprendre l’acharnement qu’on déploya de part et d’autre sur cette question, puisque les théologiens catholiques ne contestaient nullement la validité de la communion utraquiste et que d’autre part les principaux docteurs utraquistes reconnaissaient que le corps et le sang de Jésus- Christ se trouvent à la fois sous chacune des deux espèces. — En réalité, les plus graves problèmes étaient en jeu, la rénovation morale, la suppression des biens du clergé et de sa puissance temporelle, la liberté de la parole de Dieu. L'Église romaine laissait à dessein dans l’ombre ces points qu'elle affectait de considérer comme secondaires, mais elle sentait d’instinct le danger, mal défini, d'autant plus effrayant. Une pierre détachée de l'édifice en compromettait la solidité.
Sa timidité ne fut-elle pas excessive? Nous sommes aujourd’hui assez portés à le supposer. Le Calice était un symbole, et les symboles sont dangereux parce qu’on ne sait jamais à l’avance tout ce qu'ils contiennent, mais ils ont cela d’avantageux qu'à eux seuls ils suffisent souvent pour satisfaire les esprits. Ce sont des formules magiques, mais il arrive qu'on se contente de les posséder sans être tenté de s’en servir. Il est probable que les Tchèques, si on leur eût accordé ce qu'ils demandaient, n'auraient nullement songé à abuser des bienfaits de l’Église et auraient peut-être même fini par y renoncer voor ireteim
Les papes comprirent plus tard que leur politique avait été imprudente à force d’être craintive ; après avoir si longtemps condamné la communion sous les deux espèces, ils finirent par l’autoriser. Malheureusement le moment était passé : la Réforme bohême s'était transformée sous l’influence du protestantisme. Une décision qui, en 1564, passa à peu près inapercue, aurait sans doute un siècle plus tôt dénoué le conflit. On ne s’expliquerait pas la faute de la Curie, si l’on ne réfléchissait à ce qu’il y a d’inconscient et d'instinctif dans la conduite des chefs les plus avisés. La postérité s'étonne de leurs erreurs et de leurs tâtonnements,
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parce que la suite des événements place les faits sous leur véritable jour et donne aux idées tout leur sens; les contem: porains, au contraire, engagés dans la mêlée, se débattent dans l’obscurité et agissent beaucoup plus sous l'empire d'une impulsion vague que d’une volonté précise. De même que l’obstination avec laquelle les Hussites réclamaient le
calice s'explique plutôt par un sourd besoin de changements et de progrès que par une perception claire et précise des. * conséquences que les historiens, très légitimement d’ail-
leurs, ont rattachées à la communion utraquiste, l'Eglise, de son côté, se sentait menacée sans se rendre un compte très net du péril qu'elle courait, et, par un sentiment involon-
taire de conservation, se refusait obstinément à ce UE dé-
siraient les rebelles.
Elle ne supposait pas surtout qu'ils s'acharneraient à main-
tenir les privilèges assez maigres qu’on leur avait laissés, et,
qu'après être revenus de si loin, leur bonne volonté recu-
lerait devant le dernier pas. Elle se trompa absolument à ce point de vue sur les dispositions des Hussites. S'ils met-
taient tant d'empressement à traiter avec l'Eglise, c’est qu’ils n’apercevaient pas la différence profonde de leurs principes. et des siens, mais ils n'avaient pas la moindre velléité de.
renoncer à leur doctrine. La pensée d’une insurrection leur
était pénible, celle d’une capitulation leur eût paru ridi-
cule,
Ces désirs, contradictoires, mais poursuivis avec une
ardeur égale, ce tiraillement de la volonté, nous les retrouvons avec une singulière clarté dans l’homme qui était à ce moment le véritable directeur du parti hussite et dont l’influence venait peut-être moins encore de ses services et de sestalents que de ce qu'il traduisait très exactement l'opinion moyenne de ses compatriotes, Jean de Rokytsana. Ce n’était
ni un penseur profond ni un écrivain original; ses œuvres
ne se distinguent ni par les idées ni par le style des productions ordinaires de l’époque; sa théologie est assez pauvré,
et ses conclusions assez peu nouvelles; à tous ces points de vue, il est bien le fils d'une révolution avortée et dont l'inspi-
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ration créatrice et fécondese réfugie à peu près exclusivement dans les partis extrêmes ; mais:il en représente aussi l'inflexible ténacité. D'une taille moyenne, assez gros, ramassé, les épaules larges, les bras robustes, il reste inébranlable sur la brèche, avec cet entêtement d’une race qui, dans sa lutte séculaire avec l'Allemagne, lui a emprunté ses qualités d’obstination et de résistance. Depuis l’année 1418 où, tout jeune encore, il a l'honneur d’être cité devant le concile de Constance comme un des plus coupables fauteurs de l'hérésie, jusqu'à sa mort, en 1471, dans ce long espace de plus d’un. demi-siècle, au milieu de tant de changements, de catas-
trophes, de conversions, il nous apparait toujours fidèle à
lui-même, invariable : il hésite quelquefois sur le meilleur moyen d'atteindre le but, jamais sur le but lui-même. Il s'était attaché au début à ce maître Jakoubek (Jacobellus), qui, après le départ de Hus, avait pris la direction du mouvement et distribué le premier la communion sous les deux espèces, Il avait recu la pure tradition du Hussitisme, réformateur et non révolutionnaire : il veillait sur lui comme sur sa chose, aussi hostile à ceux qui le compromettaient par leurs audaces qu'à ceux qui ne ressentaient. pour lui qu’un enthousiasme un peu tiède et toujours prêt aux défections. Il avait apporté dans les négociations avec une bonne volonté absolue la résolution de ne rien abandonner des vérités qu'il jugeait nécessaires au salut. Sa fièvre de réconciliation avec l'Église et sa fidélité à l’hérésie, ses élans de soumission, coupés de brusques retraites, ses
protestations d’obéissance et ses réserves, son humilité et,
ses réclamations hautaines déconcertaient ses adversaires et quelquefois ses partisans. Son malheur, la cause de tous ses échecs et de tous ses déboires, fut de n'avoir jamais compris qu'il n’y a pas de traité possible entre la révolte et
l'autorité régulière : exiger de celle-ci qu'elle légitime celle-
là, c'est aller contre la logique des choses. IT n’était incapable ni de fermeté n1 de dévouement, et on n’a relevé contre lui aucune défaillance personnelle, mais 1l appartenait à cette catégorie d'hommes qui ont plus de courage dans Île