QUESTION CONSTITUTIONNELLE I
ces, n’ayant plus que des velléités, assoifée de repos et dilettante de nouveautés, elle subirait le contre-coup des agitations voisines sans en éprouver les bienfaits et deviendrait une sorte d’épave révolutionnaire à la merci de tous les hasards. | La question constitutionnelle n’était ni moins grave ni
moins délicate. La Bohême, peuplée par une race slave, est rattachée à l'Europe occidentale par sa position géographique et ses destinées historiques; depuis plusieurs siècles les
institutions primitives, patriarcales ét démocratiques, étaient minées par l’arrivée de colons étrangers, l’imitation des cou-
tumes allemandes et les privilèges accordés avec quelque
imprévoyance au clergé et aux villes. La résistance provo-
quée dans les classes inférieures par l’introduction des ins-
titutions féodales avait été une des causes secondaires de la
révolution hussite et n’avait pas peu contribué à l'extension
si rapide et à la violence de l'insurrection. Même après la dé-
faite de Lipan, les doctrines radicales conservaient de nom-
breux partisans, parce qu'en même temps qu’elles s'étaient
adressées à des instincts éternels, elles avaient évoqué des
souvenirs toujours vivants. Les villes, bien qu’elles se fussent: souvent séparées des Taborites et que Prague eût combattu
contre eux, étaient en général favorables aux idées égalitai-
res; malheureusement elles étaient troublées par des divi-
sions intestines, ruinées par la guerre et affaiblies momen-
tanément par l’expulsion des familles patriciennes et le
brusque avènement au pouvoir d’une classe qui avait à faire
son apprentissage politique. En face du parti avancé, hési-
tant et compromis par ses excès, les nobles, enrichis des
dépouilles du clergé et dont l'intérim des pouvoirs réguliers
avait facilité les empiétements, espéraient transformer leurs
usurpations en possession régulière et compléter leur victoire aux dépens de la royauté et du peuple. Au milieu de ces compétitions, une transaction qui eût respecté toutes les prétentions légitimes, aurait seule donné au pays le calme et la paix qui lui étaient nécessaires pour réparer ses per-
tes. Personne ne contestait aux Seigneurs une influence
prépondérante que justifiaient leurs immenses propriétés, leur habitude des affaires et leur culture supérieure; mais la haute direction ne leur sufhisait pas, et ils regardaient leurs droits comme lésés par tous ceux que conservaient les autres classes. Les paysans n’étaient-ils pas fondés cependant à réclamer, à défaut de quelque action politique, la liberté civile et une justice régulière et impartiale, et les villes, justement fières de la part qu’elles avaient prise aux derniers événements, étaient-elles trop exigeantes en demandant que l'on respectât les privilèges économiques et l'autonomie municipale, qui étaient les conditions de leur prospérité, et que l’on ne les écartât pas complètement du gouvernement ?
Si l’on ne parvenait pas à trouver un terrain d’entente entre des prétentions opposées, si les préjugés et l’orgueil étouffaient la voix de la raison et du patriotisme, une perspective de troubles et de guerres civiles s’ouvrait devant le pays, condamné à osciller de l'anarchie au despostime jusqu’au jour où des factieux sans scrupules et sans mandat le compromettraient dans des aventures au bout desquelles il trouverait le désespoir et la servitude.
Et l'enjeu n’était pas seulement ici la liberté politique, mais l'indépendance nationale. La Bohême, favorisée par son heureuse configuration géographique, était arrivée de très bonne heure à l'unité territoriale. Grâce à son avance sur les États voisins, elle avait sans trop de peine, malgré son extrême infériorité numérique, repoussé les attaques des empereurs germaniques. L’imprudente générosité ou les besoins fiscaux de ses rois avaient ouvert ses frontières, mais. l'immigration étrangère n'avait pas en somme sérieusement, entamé la masse profonde de la nation, ni énervé sa force de résistance. En dépit des progrès de la bourgeoisie allemande ou de la manie d'imitation d’une fraction de la noblesse, il restait toujours là un groupe compact de plusieurs millions de Slaves qui avaient gardé, avec leur langue et leurs coutumes, un sentiment très vif de leur nationalité; il avait suffi d’une secousse pour briser la croûte très légère
de germanisme qui avait trompé quelques observateurs partiaux ou mal informés.
Appuyés sur la Moravie qu'habitait une population de même sang, les Tchèques avaient même pris l'offensive à leur tour, et relevé un moment la domination slave sur les rives de l’Elbe inférieur. Même après la perte du Brandebourg, les deux Lusaces et la Silésie couvraient ses approches et assuraient ses communications avec la Pologne. Malgré les progrès de la germanisation dans ces deux provinces, la prépondérance de la race allemande n’y était ni assez ancienne ni assez généralement acceptée pour qu’une réaction fût impossible, et l'opposition furibonde de Breslau contre Podiébrad montrait assez clairement la vivacité des inquiétudes qu'inspiraient les succès des Slaves. Pour le moment les Empereurs laissaient sommeiller leurs prétentions souveraines, et leur suzeraineté n’était guère mieux établie à Prague ou plus reconnue que celle qu'ils revendiquaient sur le royaume d’Arles ou la Suisse. Les derniers événements avaient prouvé l’immensité des ressources que la Bohême devait à ses traditions nationales, à la richesse de son sol, à la bravoure de ses habitants, et dès qu'elle avait eu à sa tête un prince énergique et habile, elle avait reconquis dans l’Europe centrale et orientale une influence incontestée et, par moments, une sorte d'hégémonie.
Le traité d'Olomouts, en rattachant à la Hongrie la Moravie, la Silésie et les Lusaces, avait brusquement modifié la situation. La Bohême, ainsi diminuée et privée de ses annexes, pouvait-elle se suffire à elle-même? La question devait fatalement se poser un jour ou l’autre. A l'Europe féodale succédait l'Europe monarchique, et l'unité au morcellement ; les petits États se groupaient ou disparaissaient; les royaumes d'Angleterre, de France et d'Espagne se constituaient; en Allemagne même, au milieu de l'anarchie encore universelle, on commençait à distinguer les points autour desquels allaient se développer de nouveaux organismes. Sur la frontière de la Moravie et de la Bohême, l’Autriche grandissait; encore fort inconsistante et peu redou-
table sous le gouvernement de Frédéric III, elle caressait l'espérance de vastes conquêtes, et la situation, l’homogénéité de sa population et les grandes relations de ses souverains justifiaient son ambition.
Au milieu du mouvement général de rapprochement et de concentration, la Bohême s’enfermerait-elle dans son isolement? Résisterait-elle, presque seule en Europe, à cette loi qui poussait les États secondaires à s'associer et à se réunir?
Un péril direct, immédiat, rendait plus évidente la nécessité de résolutions viriles. L’invasion musulmane, un moment arrêtée par l’héroïsme de Jean Hunyade et les victoires de Mathias Corvin, reprit bientôt sa marche en avant. Supérieurs à leurs adversaires par leur fanatisme, leur discipline et leur organisation militaire et politique, conduits par des chefs qui furent pendant cette période presque tous dignes de leurs soldats et dont quelques-uns furent des généraux ou des hommes d’état de premier ordre, les Turcs ne rencontraient devant eux en Hongrie qu’une nation mûre pour la défaite, belliqueuse mais insubordonnée, appauvrie, rongée par les discordes intestines. Et la Hongrie était la dernière barrière qui protégeàt contre les invasions ottomanes la Bohême comme l'Autriche! — Comment la pensée ne serait-elle pas venue à tous ceux que menaçait un même danger de mettre leurs forces en commun? Réduit à ses seules ressources, chacun des États du Danube t était trop faible pour soutenir longtemps la lutte, et 1l était évident que l’AIlemagne, absorbée par ses querelles séculaires, ne leur enverrait que des secours tardifs et insuffisants. Commettraiton la même faute que les peuples de la péninsule des Balkans? Ils n’avaient pas compris assez tôt la solidarité de leurs intérêts et ils avaient succombé l’un après l’autre sans
1. Le royaume de Bohême appartient au bassin du Danube par la Moravie. Les historiens et les géographes ont d’ailleurs très justement remarqué qu’en dépit de l’Elbe, la Bohême propre est plus attirée vers le Sud que vers le Nord : les Monts Métalliques et les Monts des Géants ne laissent au fleuve qu'un étroit passage et les communications avec la Basse-Allemagne sont difficiles, tandis qu’au Sud-Est, le plateau arrondi de Moravie n’établit entre les deux provinces qu’une frontière nominale. :
gloire et presque sans défense ï.— Jusqu'à présent toutes les tentatives pour rapprocher dans une même domination les Magyars, les Autrichiens et les Tchèques avaient échoué, les répulsions des peuples avaient été plus puissantes que les nécessités politiques, et chacun de ces essais stériles avait laissé derrière lui une nouvelle traînée de rancunes. Mais l'heure approchait où la pression des événements serait plus forte que les résistances particularistes : l’union était nécessaire,elle était fatale. Seulement de quelle manière s’accomplirait-elle et dans quelles conditions? Par la conquête? Un des trois groupes,magyar, allemand ou slave, réduirait-illes deux autres au rang de vassaux et de sujets? Et, dans ce cas, à qui reviendrait la victoire? Quel est celui qui imposerait aux autres ses lois, ses traditions, sa langue, ne leur laissant d’autre prérogative que de fournir à l’œuvre commune des hommes et de l’argent, sans qu'il leur revint de leurs sacrifices ni profit ni honneur? — Ou bien la fusion serait-elle librement débattue et volontairement acceptée, et trouverait-on un système de confédération qui, confondant les intérêts et respectant les droits, assurerait la puissance et la sécurité de tous sans attenter à l'indépendance de chacun?
Ces diverses questions, religieuses, constitutionnelles, politiques, se sont présentées sous différentes formes à tous les peuples de l'Europe : l’histoire moderne n’est que le récit de leurs efforts pour les résoudre et pour s'adapter aux nouvelles conditions créées par la disparition de la société du moyen âge. Établir la liberté religieuse sans ruiner l’unité morale, remplacer les institutions féodales en tenant compte à la fois des droits de l'individu et des nécessités gouvernementales, assurer et défendre l’indépendance nationale, l’œuvre était étrangement laborieuse, et elle dure encore. Quel peuple oserait se vanter d’être sorti de la période des tâtonnements? Tout au plus l'Angleterre qu'ont
1. Il y a certainement de nombreux épisodes héroïques dans la résistance des Slaves du Sud contre les Turcs, mais malgré tout, l'impression générale est triste et le succès des Infidèles, bien plus facile qu’on ne s’y serait attendu,
servie des conditions géographiques particulières. La plupart des nations, victimes de leur imprudence ou des événements, ont négligé un des termes du problème et grevé lourdement ainsi leur avenir. Quelques-unes ont complètement manqué le but et expié leur érreur par des siècles de souffrances et d’oppression.
Nulle part, sinon en Pologne, l'échec n’a été aussi éclatant et les conséquences de cet échec aussi désastreuses qu’en
Bohême. Les rêves d'indépendance religieuse aboutissent :
au triomphe de l’Église et à la domination des Jésuites, les agitations politiques préparent la victoire de la Re absolue ; la Bohême entre dans une grande monarchie, mais non pas comme un royaume autonome et indépendant, —en province conquise, et peu s’en faut qu’elle ne perde jusqu’à sa langue et au souvenir de son existence nationale. La bataille de la Montagne-Blanche (8 nov. 1620) la condamne pour plusieurs siècles aux horreurs d’une réaction impitoyable et la livre démantelée à l'oppression étrangère. Mais cette bataille elle-même n'est que le dernier terme d’une longue décadence et la suite fatale des événements antérieurs. Les cent cinquante ans qui la précèdent ne sont qu’un perpétuel avortement et une lamentable agonie. Pendant un siècle et demi, les violences des partis et la stupidité de préjugés aveugles, l’inertie du peuple et l’impéritie des chefs rendent le dénouement inévitable; on court à une catastrophe avecune rapiditétoujours croissante. Parmomentssans doute l'horizon paraît moins sombre, quelques hommes remarquables semblent devoir réussir à conjurer l’orage, et comment en serait-il autrement chez un peuple quiavait conservé une si extraordinaire énergie vitale? Mais ces éclaircies sont de courte durée. Par une fatalité cruelle, les meilleures intentions sont frappées de stérilité, ou, plus justement, le dévouement et l'intelligence de quelques chefs ne balancent pas les erreurs ou les crimes de leurs compatriotes; ils ne retardent même pas l'heure fatale où, lasse, usée, la nation tombe presque sans combat, sans autre héroïsme que celui de ses martyrs. |
Les causes de cet effondrement sont nombreuses et elles apparaîtront assez clairement par la suite. Deux cependant, d'ordre plus général, agissent pendant toute cette période. Tout d’abord la complexité inextricable des questions qui furent posées simultanément, et non l’une après l’autre. Au milieu de cet enchevêtrement de problèmes religieux, moraux,constitutionnels, politiques, diplomatiques, confus,embrouillés, chevauchant les uns sur lesautres, les esprits furent pris d’une sorte de découragement ahuri: aucune solution ne parut clairement désirable et ne fut unanimement poursuivie. Il n’y eut que des préférences individuelles dont ne sortit aucun courant général. Quelques Seigneurs, plus particulièrement en Moravie où la mêlée était un peu moins ardente, eurent, vers la fin, une intuition du but à atteindre : mais,outre qu’il était désormais bien tard pour que leur intervention modifiât sensiblement un résultat dès lors à peu près acquis, leur voix n'eut aucun écho. Chose curieuse, en effet, dans ce pays si troublé par les factions, il ne se forma jamais de véritables partis, au sens élevé du mot, avec des chefs obéis, des idées précises, des tendances permanentes. Rien d’analogue à ce qui se passe’ par exemple en France : ici, dans les grandes-crises de l’histoire, sous François I®, sous Henri IV, sous Louis XIII, un groupe important s’élève au-dessus des considérations passagères, et en s’inspirant des traditions constantes du pays, propose un programme modéré et facile à comprendre qui rallie aussitôt l'immense majorité du peuple. Le plus illustre exemple de ces triomphes de l’opinion publique et de ces manifestations impérieuses de la conscience nationale, c’est la victoire du parti politique à l’époque de Henri IV,mais que d’autres 1] serait facile de citer à côté. En Bohême, il ne se dégagea Jamais du choc des préférences particulières une opinion publique capable de forcer toutes les convictions et d’emporter toutes les résistances.
Or, et ce fut la seconde cause du malheur de la Bohême, cette obscurité et cette incertitude devaient avoir pour effet, et l’eurent véritablement, de surexciter les ambitions per-
sonnelles. On a vu dans ce fait la preuve d’une corruption morale irrémédiable et d’une fatalité héréditaire qui condamneraient les Slaves aux discordes intestines : sottise pure! A toutes les époques les instincts égoïstes ont été un des principaux facteurs de l’histoire et les rivalités de castes ne sont pas particulières à une race. Il est permis aux apôtres de rêver une société toute de renoncement et d’abnégation, et, dans cette même période, l'Église des Frères bohèmes réalise ce type de perfection évangélique : mais il est bien évident qu'une nation tout entière ne saurait s'élever à cet idéal d’ascétisme. Convient-il même de le regretter? En supprimant les passions, ne supprimerait-on pas du même coup Je mouvement, le progrès et la vie? Les vertus chrétiennes ne sont pas toujours adéquates aux vertus civiques,etiln’est pas bien sûr que les prédications des Frères n’aient pas contribué dans une certaine mesure à répandre l'indifférence politique et à détourner de leurs devoirs sociaux quelquesuns des plus nobles fils de la patrie. — Mais du moins dans une société régulière, les intérêts particuliers sont subordonnés aux intérêts généraux'et conditionnés par eux, les égoïsmes sont contenus par un ensemble de principes généralement acceptés, et l'opinion publique impose aux convoitises une modération relative. Les citoyens apprennent à voir dans les droits de leurs voisins la garantie de leurs propres privilèges, et leurs usurpations sont tempérées par l'esprit de solidarité. Une loi morale n’a d'action que si elle est absolument claire, et personne ne s'inquiète de faire son devoir lorsqu'il est difficile de savoir où il est. Dès que l'intérêt général est douteux, les intérêts individuels deviennent plus exigeants, et, si l’on n’aperçoit pas ce qu’exige Île bien de la patrie, chacun ne songe plus qu’à lui-même, à ses prérogatives, à sa fortune, jusqu’au moment où, sous l'assaut des appétits, l'État lui-même s'écroule, écrasant sous ses décombres ceux qui avaient espéré s'enrichir de ses dépouilles. |
C’est ce qui se produisit en Bohème. L’ abaissembnt des caractères, le souci exclusif des profits matériels, les luttes