‹ Fin de l'indépendance Bohême (volume 3)Chapitre 20 sur 289 · PODIÉBRAD, — LES RÉSULTATS DE SON RÈGNE · texte numérisé non relu

PODIÉBRAD, — LES RÉSULTATS DE SON RÈGNE

l'anarchie, contraint les partis à reconnaître une autorité régulière, réveillé dans les cœurs le sentiment d'intérêts et de devoirs communs; les révoltes de la fin de son règne, partielles et presque individuelles, ne mettent plus en question l'existence nationale ; les passions religieuses, atténuées par un régime de tolérance, n’ont plus assez de violence pour étouffer la conscience slave. Puis, à ce peuple tchèque, ainsi rassemblé, refait matériellement et moralement, il a: assuré une paix de vingt années; pendant cette trêve, le Hussitisme a poussé dans le pays des racines vivaces, et des forces jeunes se sont développées qui, au moment du combat suprême, ont sufh aux Utraquistes, sinon pour vaincre, au moins pour ne pas être vaincus. Lorsque Georges disparaît, peut-être quelques années trop tôt, la Réforme était sauvée comme la nationalité tchèque elle-même. Sans doute la Bohême avait recu de terribles blessures, mais aucune n'était mortelle. Toutes les difficultés n'étaient pas écartées : le Hussitisme continuait à végéter, inconséquent et émas-: culé, le pouvoir de la royauté était mal établi et contesté; il serait aussi puéril de le nier qu'injuste d’en rendre Georges responsable. Il n’est donné à personne de débarrasser les générations futures de leurs devoirs et de leur tâche; la seule chose qu’elles aient le droit de réclamer, c’est de n’être pas entravées par les fautes du passé. Le service de Podiébrad se réduit à avoir réservé l'avenir, en écartant de son peuple une catastrophe irréparable : cela suffit. Peu de titres de gloire sont plus clairs et plus authentiques.

Est-ce à dire qu'il faille voir en lui une sorte de héros . révolutionnaire? On l’a prétendu quelquefois; on l’a représenté comme le chevalier de l’avenir, le martyr du progrès, le champion mystique de deux des idées qui nous tiennent le plus au cœur, les droits de l’état laïque qu'il a opposés aux prétentions d’une théocratie envahissante, la liberté de conscience et la tolérance qu’il a défendues contre les anathèmes du dogmatisme persécuteur. |

C'était le moment où l’on prêtait aux chefs d’empires les vastes idées, les claires vues sur l'avenir, où on leur de-

PODIÉBRAD, —— JUGEMENT GÉNÉRAL 33 mandait d’incarner les besoins incertains et les aspirations. de leur temps '. La mode a changé et nous sommes devenus moins exigeants : nous croyons beaucoup moins aux plans combinés longtemps à l'avance, aux progrès poursuivis à des siècles de distance, aux volontés précises, beaucoup plus en revanche à l’enchaînement nécessaire des faits, à la pression des circonstances, aux expédients acceptés, à la collaboration inconsciente des hommes et desévénements. Nous ne demandons plus aux souverains d’avoir des conceptions grandioses, mais de bien faire leur métier, de maintenir l’ordre au dedans et la sécurité en face de l'étranger. Ce devoir, le plus réel d’un prince, Georges l’a rempli tout entier. Ce ne fut pas un chef de parti audacieux et passionné, mais un grand ro cé qui vaut mieux.

Ihwéxerce plus ainsisur les JR cette édaetion rOmanesque qui n'appartient qu'aux mystiques etauxsectaires. Non pas qu'aucun héroïsme fût au-dessus de son courage : le cœur chez lui était à la hauteur de l'esprit, et, s’il eut quelquefois une hésitation sur la valeur de la cause qu'il défen-

1. Palatsky qui joignait à une conscience si attentive et à une si vaste érudition une âme ardente et un dévouement juvénile à toutes les grandes causes, avait mis dans Georges quelque chose de lui-même, de sa propré

‘foi et de son enthousiasme. Le portrait qu'il a tracé du roi hussite a quel-

que chose d'idéal et comme d'idyllique. Il a provoqué des protestations acerbes: supposer qu’un Tchèque ait eu des idées généreuses, voir dans un Slave un champion de la liberté, n’était-ce pas un outrage à la Culture allemande ? — Ce qui est vrai, c’est que le récit de Palatsky se ressent dans une certaine mesure des fières et nobles passions qui animaient l'historien, de l’époque où il écrivait et qui était encore une période d'orage et d'assaut, et aussi des théories régnantes à ce moment du siècle. — Il restera toujours dans un portrait de Georges une part d'incertitude, parce que les documents ne nous font pas pénétrer dans l'intimité de ses pensées et que les témoignages hostiles manquent de la contre-partie nécessaire, la déposition d’un ami et d’un auxiliaire du roi. Nous en sommes réduits le plus souvent à conclure du fait à la volonté, à deviner l'intention, ce qui est toujours dangereux, mais ce qui l’est surtout à une période de crise morale et intellectuelle comme le xv° siècle. Ce qui reste’ d’obscur dans cette destinée et d’énigmatique dans ce caractère explique en partie l'attrait que ce sujet a exercé sur les historiens. Les nouveaux travaux n’ont pas sensiblement modifié les divers traits de la physionomie du roi, mais l'impression générale est tout autre : le roi est moins complètement en pleine lumière, plus, divers, plus vivant. Il perd quelque chose du prestige romantique qui nous éblouissait, il nous intéresse davantage.

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dait, sa fidélité et son dévouement n’en paraissent que plus admirables; mais, arrivant à la fin de la lutte, il n'avait pas la te aveugle, l'emportement des premiers rebelles et comme cette folie de la foi pour laquelle l’histoire garde malgré tout ses secrètes tendresses. On était arrivé à cette phase des révolutions qui suit toujours la période d’emportement et d'assaut. A l'élan furieux succèdent la réflexion et une sourde fatigue. La simplicité de cœur confiante, les . vastes espérances, les entrainements passionnés des premiers jours cèdent la place à de nouveaux facteurs, la révolte de l'instinct à la pensée que tant de sacrifices seraient perdus, le souvenir des récents combats, l’orgueil national et l’entêtement à ne pas trahir la mission acceptée. Les passions, non moins acharnées, sont moins spontanées ; le rôle de l'inspiration et de la crédulité naïve diminue, et celui du calcul augmente. L'obstination est la même, mais la violence moindre. Le fanatisme s’atténue,ou,chezles plus belliqueux, change de nature; désormais, 1l vient moins du cœur que de la tête. Les sectaires sont remplacés par les politiques, et cet état d’äme de la génération qu’ils gouvernent imposerait aux chefs beaucoup de prudence et de réserve, alors même qu'ils ne seraient pas pénétrés par ce souffle subtil d’indifférence qui refroidit les cœurs les plus chauds. Les plus sincères apportent quelque mauvaise humeur à servir une cause dont ils apercoivent les côtés faibles, et leur désir réel est de la rendre acceptable même à ses adversaires, à force de ménagements et de restrictions. Leur but est modeste ; leurs défauts, la timidité, quelque excès d’habileté, des retours d’égoïsme, sont de ceux que frappe la réprobation la moins indulgente; leurs vertus mêmes, la modération, la finesse, la persévérance, paraissent une limite et presque une trahison.

Georges fut un de ces ouvriers de la deuxième heure. Personne ne ressemble moins à un théoricien ou à un fanatique. En face d’une situation qu'il n'avait pas créée et qu'il n'était pas libre de modifier, il a compris les dangers qui menaçaient son peuple, s’est rendu compte de ses besoins es-

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sentiels, et s’est attaché à écarter les uns et à satisfaire les autres. Les vastes combinaisons auxquelles 1l a eu quelquefois recours, le projet par exemple d'une confédération européenne, n'ont jamais été à ses yeux que des moyens secondaires et accessoires, dont il ne s’est pas exagéré l’importance et auxquels 1l n’a sacrifié aucun intérêt immédiat. Il a appelé auprès de lui des hommes de principes et a pris très nettement position contre la papauté, mais malgré lui, pendant les dernières années de son règne, après avoir épuisé tous les moyens de conciliation, et même alors toujours prêt à reprendre les négociations avec la Curie. Il ne s'est pas donné pour mission de propager l'Utraquisme, mais de permettre à la Bohême de disposer librement de ses destinées, en la sauvant de l'anarchie intérieure et de l'invasion étrangère. La tâche était assez grande et assez difficile, et on ne saurait trop admirer la fertilité de ressources, la souplesse d'imagination, la persévérance prudente, le patriotisme clairvoyant, l'audace mesurée et la fermeté tranquille qui lui permirent de la mener à bonne fin !,

1. Voici quelles sont, pour cette période, les principales collections de documents à consulter : Palatsky, Urkundliche Beitræge zur Gesch. Bæœhm. und seiner Nachbarlænder im Zeitalter G. v. Podiebrad (1450-1471), dans les Fontes rer. Austriac., 2° série, t. XX, Vienne, 1860; — Bachmann, Urkunden und Aktenstücke zur œsterr. Gesch. im Zeitalter K, Friedrichs III und X. G. von Bæœhmen (1440-1471), même collection, t. XLII, 1879; — la très belle collection des Fontes rer. Silesiacarum, surtout les tomes VII (Eschenloer, texte latin, avec une très remarquable introduction critique), t. VIII ct IX (Polit. Korrespondenz von Breslau, éditée par

. Markgraf), t. XII (Geschichtschreiber Schlesiens des XV Jahrh., Breslau, 1883, publiés par Franz Wachter.); — le recueil de documents divers publiés sons le titre d'Archiv tchesky, surtout les volumes I, IV, V et VI; — les Staré letopisy tcheské (Anciennes chroniques tchèques), t. If, publièes par Palatsky.

Palatsky a le premier reconstitué cette grande figure de Georges de Podicbrad dans le volume IV de son admirable Histoire de Bohëme. M. Saint-René Taillandier a donné un résumé intéressant et animé des recherches du grand écrivain tchèque dans son volume : Bohême et Hongrie (Paris, 1862). — Depuis lors, deux tendances se marquent toujours plus nettement parmi les auteurs, fort nombreux, qui se sont occupés de Georges. Les écrivains tchèques, en général, et un certain nombre d’historiens allemands, chez lesquels les convictions libérales l’'emportent sur les préjugés de race, sont favorables au roi, Les principales œuvres qui se rattachent à cette école, fort inégales,

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Ptatchek de Pirkstein avait montré le but : Georges continua sa politique, mais avec plus de résolution et de bonheur. La Bohême avait désormais un chef : amis et enne-

mis s’en apercurent vite. Les négociations avec l'Empereur et la cour romaine se traïînaient; sans illusion sur les dis-

mais intéressantes à des titres divers, sont les suivantes : Jordan, Das Kœnigthum Georg's von Podiebrad, Leipzig 1861; — Droysen, Geschichte der preussischen Politik, 't. Il; — Tomek, Drieje kralovstyi tcheskeho (Histoire du, royaume tchèque, dernière édition, Prague, 1885); — Ermisch, Siudien zur Gesch. der Sachs.-Bæœhm. Beziehungen in den Jahren 1464 bis 1471, Dresde 1881, etc. — En général les Allemands sont plutôt sévères pour le roi hussite, et la sévérité devient de la malveillance chez la plupart des Allemands de Bohème. A cette seconde catégorie appartiennent, avec des tendances plus ou moins accusées, G. Voigt, dont l'opinion paraît un peu hésitante, plus bienveillant dans sa Biographie de Pie II (Enea Silvio de Piccolomini, Berlin 1863), que dans sa discussion des conclusions de Palatsky (Georg von Bœhmen der Hussitenkænig, dans la Sybels historische Zeitschrift, t. IV, 1861; — Markgraf, Ueber Georgs von Podiebrad Plan eines europæischen Fürstenbundes (Histor. Zeitsch., t. XXI); Das Verhæltniss K. Georgs von Bæœhmen zu Papst Pius IT (1458-1462); Die Bildung der katolischen Liga gegen K. Georg von Podiebrad (Hist. Zeitsch., t. XXX VIII, 1877). — Les recherches des deux écoles, apologétique et critique, ont abouti récemment à deux livres de tendances fort opposées et de valeur très inégale, mais en somme tous deux très remarquables : les deux auteurs, admirablement préparés par leurs travaux précédents et dont l'enquête a été complète et fort bien conduite, résument et rectifient toutes les études antérieures. M. Bachmann a pour Georges une haine personnelle : ennemi loyal, il recule devant toute accusation qui ne lui paraît pas fondée, mais ne cache pas le dépit quelui cause l'absence de preuves; il a consacré de longues années à l’étude de cette période. Ses monographies : Ein Jahr bœhm. Gesch.;— Bœhmen und seine Nachbarlænder unter G. von Pod. Pr. 1878, — étaient des réquisitoires très solides; il a publié depuis, dans l’Allgemeine Deutsche Biographie, une biographie de Georges très intéressante; il a enfin donné un récit très détaillé de la partie la plus importante du règne dans le premier volume de la grande histoire qu’il a entreprise, Deutsche Reichsgesch. im Zeitalter Friedrich III und Max I, Leipz. 1884. Dans cette œuvre un peu longue et touffue, il n'y . a pas moins de science que de passion, et, ce qui témoigne en faveur de la

conscience de l'écrivain, c'est que, en dépit de ses jugements très durs pour le roi, l'impression que l’on emporte de la lecture de ce livre, est loin d’être défavorable à Georges. — M. Tomek a consacré à la fin de l'histoire du Hussitisme les 6° et 7° parties de son Histoire de Prague (Prag. 1885 et 1886). Par sa droiture et sa fermeté d’esprit, par sa connaissance complète des faits, par sa sincérité, M. Tomek, dont le nom serait célèbre dans l'Europe entière si, par un sentiment patriotique digne d’admiration, il n'avait écrit tous ses ouvrages en tchèque, mérite sans contredit d’être placé au premier rang des historiens contemporains. Bien qu’il soit toujours imprudent en histoire de parler de travail définitif, il me paraît bien

peu probable que, d'ici longtemps, l’on ajoute grand’chose à son œuvre sur. Podiébrad,

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