‹ Fin de l'indépendance Bohême (volume 3)Chapitre 203 sur 289 · MYSTIQUES ET MILLÉNAIRES · texte numérisé non relu

MYSTIQUES ET MILLÉNAIRES

Aucune secte chrétienne n’a abordé avec plus de hardiesse et résolu avec plus de franchise les grands problèmes de l’organisation politique et économique des sociétés humaines; dans aucune aussi n'apparait avec une plus curieuse évidence l'influence de la réalité sur la théorie, d’abord radicale et absolue, bientôt assagie au contact de la vie.

Pendant les années qui avaient suivi la mort de Hus, une sorte de fièvre religieuse s'était emparée de la Bohême. Des milliers de paysans se réunissaient sur les hauteurs pour entendre la parole de vérité et de vie et rendre à Dieu un culte épuré. Dans ces bandes que le calice enivrait d’un enthousiasme mystique, les doctrines les plus étranges, les rêves les plus hardis étaient acceptés sans discussion, les croyances chiliastiques surtout hantaient les esprits. Avant le jugement dernier, le Christ redescendrait sur la terre et fonderait un royaume qui durerait mille ans ; les impies périraient dans un épouvantable cataclysme; sous le gouvernement direct du Seigneur, les élus, les fidèles encore vivants ou ceux qui étaient morts pour la vérité et ressusciteraient avec le Sauveur, jouiraient d’une félicité parfaite. Dans ce royaume des saints, toutes les lois humaines seront abolies, les distinctions de classe et de fortune disparaïîtront. La terre, délivrée des méchants, sera assez vaste pour que tous mènent une vie facile et heu-

connu en France par ses chroniques de la Revue historique : Quellen und Untersuchungen zur Geschichte der bæœhmischen Brüder; I. der Verkehr der Brüder mit den Waldensern : Wahl und Weiïhe der ersten Priester, Prague 1878; IL. Peter Cheltchitsky und seine Lehre, Prague 1882; Articles dans le Tchasopis tscheského M. 1883-86. Avec M. Goll, l'homme qui connaît aujourd’hui le mieux l’histoire des. Frères, est M. Müller : v. Die deutschen Katechismen der bæœhmischen Brüder, Berlin 1887. Cp. encore les. études. de Lenz, les doctrines de Kheltchitsky sur l’Eucharistie et le Purgatoire, Prague 1885.

reuse; les hommes, directement éclairés par l'esprit de Dieu, n’auront plus besoin de guide ni de règle; les prêtres: perdront leur puissance, et la Bible, son autorité .

Cependant le miracle attendu ne se produisait pas. Les Croisés menaçaient d’étouffer la vérité. Il ne fut pas diffcile de persuader aux Saints qu'il leur appartenait d'accomplir eux-mêmes les destins et d'exécuter la condamnation céleste. Organisés et disciplinés, contenus par des chefs qui se servaient de leur fanatisme sans le partager entièrement, mêlés bientôt d’ailleurs d'éléments fort impurs, les Taborites se souvinrent toujours, malgré tout, de leurs premiers rêves ; leurs espérances mystiques se transformèrent plutôt qu EE ne disparurent, et, jusqu’à la fin, ils ne renoncèrent pas à établir sur toute la terre le royaume de Dieu. La bataille de Lipan les réveilla brusquement de leurs illusions (1434). Depuis lors, sans avenir, sans chefs, sans confiance, ils ne représentèrent plus qu’un des nombreux éléments de désordre que la guerre avait ldissés derrière elle, jusqu’au moment où Podiébrad les força à se rallier à P UHaquisne officiel et à se soumettre à ik ASS

élu par la diète (1452).

Lourde chute après un tel élan! Tant de luttes, tant d’efforts, tant de victoires, et c'était là le résultat! Que de sang versé, que de souffrances, que de ruines! Voilà donc où aboutissaient des triomphes sans précédent : la noblésse: plus puissante que jamais, les abus restaurés, la vérité humiliée et trahie, Jésus souffleté par l’Antéchrist! Reprendre. la lutte? Mais comment? Avec quelles ressources ? L'épuisement eût-il été moins absolu, une chose manquait, la meilleure, l'enthousiasme quiespère. D'autre part, accepter sans

1. Goll remarque très justement que Kheltchitsky, le véritable père de: l'Unité, n’est pas un millénaire, et bien certainement, en effet, il ne croit pas que l'idéal de vertu et de bonheur qu'il conçoit, doive jamais se réaliser ici-bas ; mais cet idéal lui-même est-il si différent de celui des Chiliastes? Un des prédicateurs les plus avancés enseignait que les chrétiens n'auraient plus besoin de livres : n’y a-t-il pas un écho de cette opinion dans l’aversion de Kheltchitsky pour. la scolastique et les discussions dogmatiques, dans sa prédilection pour: les: âmes simples qui aperçoivent la vérité par une intuition divine ?

arrière-pensée la défaite, renoncer à ces biens suprêmes, la religion véritable, l'Évangile! Pour beaucoup de ces hommes, ébranlés encore par la crise, dominés par une passion irrésistible, il y avait là comme une impossibilité psychologique.

Un décret ne supprime pas les croyances; un gouverneur, fût-1l aussi habile et aussi respecté que l'était Podiébrad, ne calme pas en quelques années l’effervescence d’un peuple, quand elle est si profonde, si ancienne et si générale. La fin des grands mouvements politiques et religieux est marquée souvent, comme leur début, par les hardiesses de l’imagination individuelle, qui semble prise de folie. En dépit de l’'Utraquisme légal, des prédicateurs plus ou moins autorisés attaquaient les dogmes les plus respectés, la Trinité, la Divinité du Christ; à Cheb, un franciscain, Jean de Wirsberg, annonçait la venue d’un nouveau Rédempteur '; un paysan ignorant, Nicolas de Vlasenitse, avait des révélations, des visions, et fondait la secte des Nicolaïtes dont on suit la trace jusqu’à la fin du xvr° siècle ? . Beaucoup de ces rêveurs disparaissent sans laisser de disciples, mais le silence qui bientôt enveloppe leur nom, ne permet pa de conclure qu'ils sont demeurés sans ne pour s’en convaincre,’ il suffit de se rappeler ce qui se passe encore dans certains milieux protestants, le travail continu de création religieuse qui secoue les croyants. La fraction la plus extrême des T'aborites, que l’on désignait sous le nom d’Adamites ou de Picards, rudement poursuivie par Zizka, n'avait jamais complètement disparu; la victoire définitive de l’Utraquisme modéré favorisa encorela formation de groupes nouveaux *:en

1. Frind, Die Kirchengesch. Bæœhmens, Prague 1878, IV, p. 54.

2. Sur Nicolas de Vlasenitse, v. Gindely, Gesch. der bœhm. Brüder, p.17et p. 491. Cp. Jos. Jiretchek, Rukoviet k diéjinam literatury tcheské (Manuel pour l'histoire de la littérature tchèque), Prague 1875, et un article du Tchas. tch. M., 1876, du même auteur. C’est une étude psychologique très intéressante et qui jette une vive lumière sur l’état des esprits en Bohême au xv° siècle. Les Nicolaïtes étaient assez nombreux ; ils se recrutaient en général parmi les paysans, mais il y avait aussi parmi eux des nobles. Ils poursuivaient surtout la perfection morale, et ceux qui avaient passé parmi eux étaient tout préparés à accepter la doctrine de Kheltchitsky.

3. Cp. Locustarium Fr. Joannis Aquensis de sectis et diversitate atque multiplicatione Begardorum in terra Boh. — Cité par Jiretchek, Tchas., 1876, p. 60. Il y est question des Flagellants, des Saducéens, etc,

brisant les liens qui réunissaient à un centre commun tous ceux que ne satisfaisaient pas les Compactats, elle provoqua l'apparition, non pas sans doute de sectes proprement dites, mais de cercles religieux, d'associations pieuses, asiles des mécontents, des fanatiques, de toutes les âmes qui, au milieu des tristesses et des dégoûts de l'heure actuelle, cherchaient une consolation dans un culte plus intime :.

Y a-t-1l quelque ressemblance, quelque relation directe entre l'Unité et la plupart de ces groupes religieux qui naissent en Bohème de la décomposition du Hussitisme? Aucun fait ne permet de le supposer. Ce serait une erreur grave surtout que de voir dans les Frères les continuateurs des Taborites ? : ils s’en séparent dans la spéculation comme dans la pratique. Il n'est guère douteux en revanche que l’ébullition genérale des esprits à cette époque n'ait exercé sur la fondation et les progrès de l'Unité une action considérable, bien qu'indirecte; elle lui a fourni en quelque sorte l'atmosphère morale qui lui était nécessaire. Les causes visibles, immédiates, n’aboutissent pas toujours et ne sufhisent jamais à tout expliquer. Au milieu d’une société religieuse plus fortement constituée et moins tourmentée par les idées nouvelles, les doctrines de Kheltchitsky ne se seraient pas produites ou, dans tous les cas, seraient restées sans écho. Les rêves chiliastiques, les aspirations démocratiques, les habitudes de libre réflexion, les besoins de la conscience surexcitée par une longue période de discussions et de luttes, le

1. Comme le fait remarquer M. Goll, 7'chas. 1884, p. 48, Gindely et Palatsky vont trop loin en parlant de sectes proprement dites, ce qui implique l’idée d’une doctrine précise et d’une organisation fixe. Ce qui est incontestable, c'est que le pays était en pleine effervescence, que l'autorité religieuse était fort incertaine, et qu’un pareil état de chose entraîne AIEREnE la formation de groupes indépendants.

2. « C’est une erreur de regarder les Frères comme les continuateurs des Taborites, bien qu’il ne soit pas douteux que quelques Taborites se soient joints à l'Unité. » (Goll, 7'chas., 1884, p. 159). — Les Frères ont toujours protesté très énergiquement contre la confusion que leurs adversaires s’efforçaient d’établir entre eux et les Taborites, et leurs protestations étaient absolument légitimes; il est bon de remarquer toutefois que les Taborites, officiellement condamnés et fort mal vus de l’opinion publique, étaient des alliés très compromettants, et la plus vulgaire prudence conseillait aux Frères, sinon d'exagérer, du moins de marquer très nettement les divergences des deux partis.

ROKYTSANA 205

découragement aussi, résultat dés défaites antérieures, furent, non pas la cause, mais la condition de la naissance et des progrès rapides de l'Unité.

Ainsi préparée par les circonstances générales, elle sor-

tit de la rencontre de quelques disciples de l'archevêque utraquiste, Rokytsana, et d’un homme peu éloquent, d’une instruction médiocre, sans autre autorité que celle de la conviction et de la dignité morale, Pierre Kheltchitsky.

Rokytsana, on Île sait, n’était ni un grand logicien n1 un théologien éminent, mais il avait conservé la pure tradition hussite. L’hérésie était sortie à l’origine d’une pensée de régénération morale; Rokytsana pensait, lui aussi, comme les prédicateurs de Bethléhem, qu'il fallait avant tout purifier les âmes et ramener les fidèles à l’exacte observance des lois du Sauveur. Quand il montait dans sa chaire du Tyn, grandi par les haines impitoyables qui s’acharnaient après lui, respecté pour la pureté de ses mœurs, presque martyr depuis les épreuves fermement supportées, la foule se pressait autour de lui et retrouvait en l’écoutant quelque chose de son enthousiasme passé. Jl avait quelques-unes des qualités du grand orateur populaire, la conviction brûlante qui se communique aux auditeurs, la véhémence qui emporte les doutes, la franchise parfois brutale de l’idée et de l'expression. Il s'adressait à la foule, aux simples, évitait la polémique, les questions de dogme qui divisent et qui troublent; il voulait arracher les âmes au péché et à la perdition *.

1. Nous ne possédons pas de sermons de Rokytsana, mais nous avons ses Postilles, (Commentaires et prédications pour la lecture du dimanche pendant toute l’année), qui nous donnent une idée assez exacte de sa manière; ce sont en effet de véritables sermons destinés à la lecture. Composés sous le règne de Podiébrad, c’est-à-dire alors que l’âge avait amené l’apaisement, ils peuvent être acceptés comme le résumé plutôt adouci de l’œuvre du prédicateur. Le Vy-bor literatury tcheské en avait déjà donné quelques fragments, Il, p. 7937-45; les plus caractéristiques ont été publiés par M. Goll, Tchas. 1879. — Certains fidèles faisaient aussi des résumés ou des extraits des discours de Rokytsana; M. Goil a reproduit quelques-unes de ces notes, Tchas. 1884, p. 47 et sq. Ce sont des documents précieux, mais qui ne

Bien que les Utraquistes n'eussent pas accepté toutes les exagérations puritaines des Taborites, ils avaient maintenu en Bohême, pendant les années de guerre, un régime assez austère. À peine les Compactats signés, l'exaltation tomba, une certaine réaction contre l’ascétisme légal se produisit. Les étrangers, les seigneurs, qui suivirent d'abord Sigismond !, plus tard Ladislas, scandalisèrent Prague: par la facilité de leurs mœurs; nombre de Tchèques les imitèrent. Revanche ordinaire de la nature humaine ployée quelque temps à une discipline trop dure. Il s’y mêlait alors de plus quelque bravade : la corruption était orthodoxe et le ibertinage protestait contre l’hérésie.

Rokytsana se prit corps à corps avec l’impiété insolente,: l'indifférence, les vices qui s’étalaient au mépris des lois. Il y apportait cette audace confiante du prédicateur, qui, représentant de Dieu sur la terre, cite à son tribunal les puissants et les serfs, les pauvres et les riches. « Ne faitesvous tort à personne? demandait-il aux barons, aux chevaliers. N’opprimez-vous personne ? Ne faites-vous violence à personne? Ne prenez-vous jamais à tort, injustement, un denier du pauvre ?? » — On croit par moment saisir dans: ses protestations indignées contre l’oppression et les souffrances du peuple un écho des colères démocratiques qui. avaient soulevé les Taborites : « Les paysans, les pauvres diables doivent porter toute la charge; misérable, mange ton pain sec et bois de l’eau, pour donner à ton maître de quoi faire ripaille. Et Dieu laisserait cela sans vengeance! Ah, Seigneur! Non 5. » Mais ces opprimés sontils eux-mêmes si purs? Leurs malheurs ne sont-ils pas la juste punition de leurs fautes? Et le prédicateur les fouaille

peuvent cependant être consultés qu'avec une certaine prudence : rien ne prouve en effet que la pensée du prédicateur n'ait pas été plus ou moins altérée.

1. Sigismond rentre à Prague au mois d’août 1436, et dès le mois de septembre, Rokytsana prêche avec beaucoup de véhémence contre le jeu de dés, la débauche et autres péchés dont il attribue le progrès à la légèreté de la cour impériale. Tomek, Hist. de Prague, VI, p. 8.

Page 1