‹ Fin de l'indépendance Bohême (volume 3)Chapitre 257 sur 289 · L'HUMANISME · texte numérisé non relu

L'HUMANISME

quelle elle ressentit les effets de la Renaissance et le peu de profit qu'elle en retira pendant longtemps.

L'Humanisme y avait cependant été introduit dès le milieu du xv° siècle par un des plus brillants, sinon des plus sérieux représentants des idées nouvelles, Ænéas Sylvius ; il avait fait école en Bohême, y comptait de véritables disciples, Jean de Rabenstein, Venceslas de Bouchov, un mathématicien distingué, Jean Chindel'. Il resta en correspondance avec eux, et sa rupture avec Georges de Podiébrad ne supprima pas complètement ces relations. Moins tolérants que le pape, les principaux humanistes se détournaient au contraire avec un mépris mal déguisé de ces sectaires, dédaigneux des futilités littéraires et enfoncés dans le goût des vieilleries théologiques. Leurs dédains contribuaient encore à éloigner les Tchèques, dont l'enthousiasme religieux flairait une vague odeur de paganisme dans le culte des lettres anciennes. Le patronage d’Ænéas Sylvius n'avait certes pas affaibli leurs préventions et ils gardaient une aversion instinctive pour tout ce qui venait d'Italie et se rattachait de près ou de loin à la papauté. Pendant assez longtemps, les humanistes bohêmes ne se recrutèrent guère ainsi que parmi les catholiques, que ne retenaient pas les mêmes considérations et qui, exclus plus ou moins franchement de l'Université de Prague, étaient forcés d’aller. terminer leurs études à l'étranger. Ils rapportaient d'Allemagne et d'Italie le goût des langues anciennes, l'habitude du latin, l'enthousiasme des belles-lettres; beaucoup ne manquaient ni de savoir ni de talent: un d’eux, Bohuslas Hasistein de Lobkovits acquit une grande notoriété et occupa une place honorable dans les Sociétés humanistes ?.

Par ses qualités comme par ses défauts, il représente assez exactement les tendances de l’École italienne en Bohême vers cette époque. Ce qu’il y avait de meilleur en lui et de plus sincère, c'était sa passion pour les choses de l’es-

1. Trouhlar, L’humanisme en Bohème, dans le 7'ch. tchesk. M. 1870, p. 370. 2. Cp. Trouhlar, Les œuvres de Bohuslas de Lobkovits, Tch. tchesk. M. 1878, p. 266.

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prit; à ce point de vue, il mérite d’être comparé aux plus illustrés disciples de la Renaissance : « J'apprends que tu es parti pour la Gaule, afin de satisfaire ton goût pour les sciences, écrit-il à son ami Adelmann, et je loue beaucoup ta résolution. Il n’y a certainement pas de meilleur moyen d'employer les jours qui nous sont donnés ici-bas. Et si les marchands, uniquement dans l'espérance du gain, n’hésitent pas à se rendre dans les contrées les plus lointaines et à braver toutes les difficultés et les dangers, comment nous laisserions-nous effrayer quand il s’agit de conquérir les plus précieux trésors !. » Il avait prêché d'exemple, avait parcouru l'Égypte, l’Asie-Mineure, le Péloponèse, la Sicile, avait pénétré jusqu’à Carthage pour y chercher des manuscrits; sa maison était une petite académie, sa bibliothèque était si riche qu'aucune de celles de l'Allemagne ne pouvait lui être comparée; il avait dans le monde entier des agents chargés de lui expédier des livres, 1l paya mille ducats un manuscrit de Platon; quand il mourut, il institua par testament une fondation pour entretenir ses collections.

Nobles amusements d’un honnête homme ; mais l’amour des lettres n’exclut pas toujours une certaine médiocrité -d’esprit. Bohuslas était un dilettante de moÿenne valeur, et rien de plus. Son détachement des choses du monde n'allait pas sans quelque remords; 1l ne réussit à rien, parce qu’il eut des ambitions trop multipliées. Après avoir passé plusieurs années à la cour de Vladislas à attendre une charge qui ne vint pas, il rentra dans ses domaines, assez chagrin. Il se piquait d’orthodoxie et publia divers traités contre les Utraquistes et les Frères, que d’ailleurs il ne connaissait pas; sa fidélité à la cour romaine fut mal récompensée : il avait été désigné pour l'évêché d’Olomouts, Alexandre VI lui préféra ‘un de ses favoris italiens. Les Muses ne le traitèrent pas beaucoup mieux que la politique ou l’Église : quelques critiques vantent sa Satire sur

1. Cité par Vinarzitsky, œuvres de Bohuslas de Lobkovits, p. XIX.

les mœurs des Bohêmes; c’est un centon banal et vague, sans que les réminiscences constantes y soient Jamais relevées par quelques traits d'observation saisis sur le vif, Ses fables valent mieux, elles sont plus courtes. Il aimait la Bohême, souffrait de sa décadence, mais son patriotisme abstrait et littéraire manquait de nerf et de précision : je. me donne sans difficulté pour un allemand, écrit-il, et je suis fier d’en être un; sa naïveté scandalise son correspondant, qui le rappelle à l’ordre. Il travaillait à grand bruit à relever le Catholicisme en Bohême, et il se brouilla avec un de ses vieux amis, Victorin de Vchehrd, à propos d’une satire contre Alexandre VI qu’on attribuait à ce dernier, mais c'était chez lui affaire de convenance plus que de conviction; en dépit qu'il en eût, le souffle de tolérance qui anime les œuvres de l'antiquité, avait, non sans doute altéré, mais adouci sa foi : « Dans un pays libre, il faut que les langues soient libres », écrit-il à Pierre de Rosenberg, nommé gouverneur de Bohême par Vladislas. Comment concilier cette liberté avec l’obéissance à la cour de Rome? Son âme naïve ne s’est jamais posé la question et n’a jamais apercu la contradiction. En réalité, c'était un latiniste bien plutôt qu’un humaniste, et de l’antiquité il connaissait mieux la lettre que l'esprit; élève laborieux et discret des Cicéroniens, il eut des amis et pas d'influence: il se plaint lui-même des railleries dont on accable « les gens qui parlent comme les livres » et qui « philosophent en latin ».

Des siècles s’écoulèrent souvent avant que la Renaissance portàt ses fruits savoureux et que le génie des peuples modernes, élevé et épuré à l’école de l’antiquité, rivalisât avec les chefs-d'œuvre des Latins et des Grecs; la Bohême, atteinte par une épouvantable tourmente, disparut ‘du rang des nations trop vite pour donner sa mesure; mais, malgré toute leur bonne volonté, Bohuslas et ses amis étaient de médiocres initiateurs, et l'Humanisme, en partie par leur faute, ne fut que la distraction de quelques rafñiinés et ne devint pas une grande école d'éducation et de progrès général.

A ce moment, l'indifférence, on sérait tenté de dire l’aversion pour ces études frivoles et suspectes est telle que la plupart des traductions d'ouvrages anciens ne nous ont été conservées qu’en manuscrits. Parmi les premiers livres imprimés en Bohême, nous n’avons à signaler en fait d'œuvres anciennes que les Fables d'Ésope. Même plus tard, aucune imprimerie ne publie une collection importante d'auteurs classiques, texte ou traduction. Quand Sigismond Hrouby désire se livrer aux études grecques et latines, 1l quitte la Bohème et va s'établir à Bâle, où il s'associe au célèbre imprimeur Froben. Les érudits se répandent en plaintes sur la barbarie de leurs compatriotes : mais c’est eux-mêmes qu'ils devraient accuser de leur échec : la plupart du temps, leur science est à la fois pédante et superficielle, presque aucun d’eux ne sait le grec, leurs traductions des écrivains helléniques sont faites sur des traductions latines; leur goût est banal; parmi les écrivains latins, ceux qu'ils apprécient le plus sont les moins originaux, Sénèque, et surtout les auteurs du moyen âge, Pétrarque, Valla, Pontanus, etc. Les idées les laissent indifférents ; ce qui les charme, c’est la rhétorique, l'élégance de collége : ils remplissent de latinismes leurs ouvrages tchèques ou même affectent de mépriser le tchèque et n’écrivent plus qu’en latin. Exagérations peu dangereuses et peu durables : de ce long commerce avec l’antiquité, la prose bohême conservera l'ampleur de la période, l’harmonie:et une certaine majesté grandiloquente, qui caractérisent l’âge d’or de la littérature tchèque; mais, en attendant, le goût de l’antiquité n’a d'autre résultat que d’épuiser dans des jeux d'esprit stériles quelques écrivains bien doués et d’affaiblir la vie intellectuelle.

Les véritables représentants de la Renaissance à cette époque, ceux dont l’action serait féconde et l'influence heureuse, ce n’est pas parmi les érudits de profession qu'il conviendrait de les chercher, mais parmi les hommes d'État et les politiques. Vladislas avait donné l'exemple ; il se plaisait à attirer les écrivains, était curieux des cho-

ses de l’art; autour de lui les seigneurs et les chevaliers, : souvent assez peu instruits, comprenaient l'utilité des études et les favorisaient. La richesse et la puissance, quand elles se transmettent de génération en génération, affinent l'esprit, éveillent le. sens du beau : lorsque des enfants sont appelés à d'illustres destinées, comment ne pas chercher à les préparer à leurs devoirs et à leur fortune? Et quelle meilleure école que celle des écrivains anciens? Tstibor de Tsimbourg, qui ne savait pas le latin, se faisait traduire la République de Platon; Guillaume de Pernstein donnait pour précepteur à son fils un latiniste distingué, Jean Tcheska, qui, sur son ordre, traduisait en tchèque des extraits des philosophes et des moralistes anciens. Cette traduction, assez libre, mais d’une langue nerveuse et précise, obtint une grande réputation, fut rééditée trois fois et devint une sorte de manuel qui servit à l'éducation de plusieurs géné rations; les morceaux avaient été choisis avec beaucoup de tact et les jeunes gens y puisaient une nourriture singulièrement plus savoureuse que celle que leur aurait fournie la cuisine scolastique. |

Quelques-uns voulaient pénétrer plus avant dans la connaissance de l'antiquité, formaient des collections, réunissaient des livres à grands frais. Parmi les familles qui s’illustrèrent par leur goût pour les lettres, aucune ne mérita mieux de la Bohème que celle des Boskovits; Ladislas de Boskovits fonda dans son château de Trzebov en Moravie une bibliothèque et des collections importantes; deux frères, Benech et Dobech, firent traduire en tchèque l’histoire de Bohême, d'Ænéas Sylvius ; les femmes même de la maison avaient été gagnées par cette fièvre intellectuelle, et Marthe de Boskovits scandalisa les catholiques en publiant, lors des décrets qui frappèrent l'Unité en 1498, sa Défense des Frères bohêèmes, pleine d’érudition et de sens. |

Rien ne serait plus aisé que de multiplier les noms et l’on s'explique qu’un des hommes qui ont le mieux connu le passé de la Bohême ait été pris d’une sorte d’enthou-

siasme à la vue de ce mouvement et ait déclaré qu’à aucuñe époque le royaume tchèque n’a compté autant d'hommes instruits et formés à l'étude de l’antiquité.—Tln’est pas douteux que, sous l'influence de la culture antique, les idées d’humanité, de générosité, de clémence, ne gagnent alors d’assez nombreux prosélytes. Ce que fut pour quelques seigneurs l’enseignement de l'Unité des Frères, les lettres anciennes le furent pour d’autres. L'idéal de justice et de douceur qu'ils proposent à leurs enfants dans leurs instructions, c'est chez les écrivains grecs qu'ils l’ont trouvé; ils ont appris chez eux la tolérance, le respect de la dignité humaine, la générosité du cœur et l'élévation de l’âmet, |

La tentation est grande de tirer de ces exemples particuliers assez nombreux une conclusion générale, et le patriotisme des écrivains slaves n’y a pas toujours résisté. Et cependant, si nous observons non plus certains cas isolés, mais l'ensemble de la nation, quels progrès pouvons-nous constater ? Les mœurs sontéelles plus douces? les sentiments plus nobles? Ou du moins, puisque les progrès de ia moralité publique ne répondent pas toujours au développement des lumières, les idées sont-elles plus larges, les intelligences plus affranchies et plus ouvertes? — Hélas! aucuneillusion, aucune hésitation n’est possible : les nobles, protecteurs des lettres, n’ont pas plus d’action sur la masse de l’opinion publique que les humanistes catholiques. Nous sommes en plein moyen âge, ce sont les anciennes méthodes qui dominent, les vieilles idées que l’on ressasse, les formules usées que l'on répète. Pendant le règne de Podiébrad, malgré la médiocrité des œuvres, il y avait du moins un certain bouillonnement de pensée, il était permis de croire à une aurore : depuis, par suite de la fatigue, des désordres, de l'isolement, la pensée bohême paraît s'être affais-

tulertypé de: ces seigneurs éclairés me paraît être ce chevalier Jean Hasistein de Lobkovits dont j'ai déjà cité les Instructions à son fils. Catholique sans fanatisme, il avait servi Podiébrad et Vladislas contre Mathias ; il avait voyagé, visité Venise, les îles Ioniennes, la Terre Sainte et a laissé un récit pittoresque de son voyage. Ses Instructions à son fils furent très souvent reproduites et imitées.

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