‹ Fin de l'indépendance Bohême (volume 3)Chapitre 263 sur 289 · Voir page · texte numérisé non relu

Voir page

396 TSTIBOR DE TSIMBOURG

Le principal auteur de la Constitution était, assure-t-on, Rendl, dont on se rappelle le rôle équivoque. Ses égaux par l'érudition, deux autres jurisconsultes le dépassent singulièrement par la probité du talent et la noblesse de l’âme, Tstibor de Tsimbourg et surtout Victorin de Vchehrd, l’un des plus grands esprits et des cœurs les plus honnêtes qu’ait produit la Bohême.

Tstibor était un des plus illustres représentants de l’oligarchie morave; aristocrate dans le meilleur sens du mot, ayant en même temps qu'un sentiment très vif des droits de la noblesse, la conscience de ses devoirs, ennemi de l’anarchie autant que partisan d’une rigoureuse hiérarchie des castes, 1] maintint par son influence la paix en Moravie et y établit sur des bases régulières et durables le gouvernement des grandes familles. Si les destinées du margraviat au xvre siècle sontbeaucoup moins houleuses que celles de la Bohême propre, l'honneur en revient en partie à Tsimbourg, à ses conseils, aux traditions qu'il avait fondées. Le livre de Tovatchov, qu’il écrivit sur la demande des autres seigneurs, est un véritable livre de souvenirs juridiques : nous avons [là le tableau de la vie sociale en Moravie, tracé par un homme qui la connaît admirablement et qui ne nous dit que ce qu’il a vu de ses propres yeux. Aussi, malgré la sécheresse de certains détails, l'embarras d’une langue qui n’est pas encore complètement formée, quelques fautes de goût et quelques traits un peu forcés en couleur, c’est un repos et un charme, au sortir de la banalité diffuse des littérateurs de profession, que la rencontre de cet homme d’action qui ne parle que de ce qu'il sait, et dont le style simple et ferme, émaillé de proverbes et de locutions populaires, coule de la véritable veine nationale.

Tstibor est un aristocrate, Vchehrd s'inquiète et s’attriste au contraire des usurpations de la noblesse. On a prononcé à son propos le mot de démocrate; c’est sacrifier l'exactitude à l'amour de l’antithèse: 1] ne conteste aux nobles ni leurs privilèges ni une influence prépondérante sur les affaires publiques; mais son patriotisme érudit s'a-

VICTORIN DE VCHEHRD 307

larme de l'introduction des lois étrangères et féodales qui se substituent partout aux vieilles coutumes slaves, et il a une intelligence trop éclairée pour ne pas apercevoir les dangers d’un régime fondé sur l’avilissement de la royauté et l'oppression de la grande masse du peuple. Ce n’est ni un fanatique ni un héros, et une simple menace le décide à modérer son opposition contre l’oligarchie, mais c’est un honnête homme, incapable de fausser les textes pour gagner les bonnes grâces des vainqueurs ou de trahir ce qu’il regarde comme la vérité. Il n’a jamais comme Tstibor exercé des fonctions souveraines, mais il a vécu lui aussi dans la pratique des anciens textes et personne ne les a connus mieux que lui; il a sur Tstibor l'avantage d’une culture supérieure et d’un commerce intime avec les écrivains de l'antiquité. Bohuslas Hasistein de Lobkovits, à qui il disputa le premier rang parmi les humanistes tchèques, s'est vengé par des épigrammes et lui a reproché ses fautes de quantité; si Vchehrd tourne moins facilement les vers latins en effet, il est bien plus réellement pénétré de l'esprit de la Renaissance et il a emprunté aux jurisconsultes latins quelque chose de leur haute, saine et profonde raison. Seulement, chez lui, l'étude de l'antiquité éclaire le patriotisme et ne l’attiédit pas : personne n’a mieux compris les coutumes tchèques, parce que personne n’a eu au cœur un plus vif amour de son peuple et de sa langue.—« Auraiïs-je cent langues et cent bouches, une voix de fer et des plumes d’airain, je ne pourrais n1 dire n1 écrire quelles louanges méritent les anciens Tchèques qui, gouvernant ce royaume, ont su lui donner une justice et un droit si complets, si utiles à leurs descendants. » — Il ne tarit pas en éloges sur leur prudence plus qu'humaine, sur leur œuvre qu'il appelle une inspiration de l’Esprit-Saint. A certains endroits résonne dans son livre la fanfare des jours héroïques et des victoires prodigieuses qui ont porté la Bohème à un si haut degré de gloire : « Le royaume tchèque, dit-il à Vladislas qui gaspille si maladroitement ce riche héritage de puissance et d'honneur, l'emporte sur les pays voisins par

308 VICTORIN DE VCHEHRD

la situation qu'il occupe et les dépasse singulièrement et q P P 8

de beaucoup par la vaillance des gens qui en sont sortis, (si seulement les habitants voulaient ne tourner leurs forces que contre leurs ennemis et non contre eux-mêmes), par la sagesse des lois aussi, s'ils les maintenaient inébranlables et fermes. » Que de preuves de leur vaillance? les chrétiens et les païens l’ont éprouvée tour à tour, les femmes tchèques même sont illustres par leur courage; toutes les fois que les Allemands ont essayé d’envahir le pays, ils ont été honteusement chassés ; ce ne sont pas les chroniques bohêmes seules qui vantent leurs exploits, mais les étrangers, les ennemis, et quelle meilleure louange que celle qui sort de la bouche d’un vaincu? Faut-il ap-

porter d’autres témoignages : presque toutes les principau-

tés voisines et quelques royaumes n'’ont-ils pas été soumis et réduits en servitude? Les rois Bohêmes leur ont rendu la liberté, mais la sagesse, la vaillance, l’habileté et l'audace guerrière des Tchèques ne sont pas épuisées, et les jours de puissance et de gloire pourront revenir. [l suffit pour cela que l’on évite l'erreur commise jadis et que l’on observe les lois qui interdisent aux étrangers de s'établir et

de faire souche dans ce royaume : est-ce que ceux-ci ne:

donnent pas l’exemple? Les étrangers, les Allemands n’aiment pas les Tchèques, ne veulent pas les aimer . Ce qu'il

faut aussi, c’est que tous aient le même souci du bien pu-

blic, ne sacrifient pas à de mesquines ambitions la grandeur de la patrie, ne violent pas les lois que leur .ont léguées leurs ancêtres, se souviennent que leur premier et suprême devoir est de contribuer au bien général. « Tous les employés doivent avoir devant les yeux qu'ils sont, non pas les maîtres, mais les serviteurs du pays et du peuple; c'est pour cela qu’ils reçoivent de lui des traitements et de l'argent ?. »

Quelle généreuse émotion vibre dans cet appel au dé-

Page 1