CARVAJAL
cértaines choses justes et bien fondées dans l'Écriture, bien que peu ordinaires et inusitées à cette époque !. » Nicolas V assez ému, s’avisa qu’il était peut-être allé trop vite, promit d'envoyer un légat qui étudierait la question : : quelques mois après, le cardinal Jean Carvajal arr ivait a Prague (1448) ?. |
L'émotion fut vive en Bohème, et l'enthousiasme général : on recut avec les plus grands honneurs le messager de paix. En réalité, la cour de Rome restait toujours inflexible, elle consentait seulement à ménager un peu plus les transitions. Carvajal devait séjourner longtemps dans le pays, agir peu à peu sur les esprits, effrayer les timides, séduire les indécis, fomenter les dissensions ; en même temps, il se servirait des Compactats pour détruire les Compactats eux-mêmes, en exigerait l'exécution stricte, abolirait toutes les coutumes spéciales aux Hussites que n'avait pas autorisées la lettre des traités, réduirait à si peu de chose les libertés religieuses qu'elles finiraient par paraître insignifiantes à leurs défenseurs %. Nicolas V comptait beaucoup sur son légat : personne n'avait plus contribué à relever Pinfluence pontificale ; il avait été le principal négociateur du concordat de Vienne (1448), qui avait supprimé les stipulations de Francfort et livré l'Église germanique à l'ex
1: [ls faisaient sans doute allusion à la pensée de remplacer par l'imposition des mains l’ordination sacerdotale, ce qui leur eût permis de constituer, une ré, Église indépendante. V. Tomek, VI, PA T4:
. Jean de Carvajal avait été nommé cardinal en 1446. Au milieu des hom: mes es distingués dont s'était entouré Eugène IV, il passait pour le plus remarquable. Aucun ne prit une part plus active à la restauration de la Rupsance AS
. Les situations analogues entraînent des eftets semblables. La politique i ‘on essaie contre les Hussites est la même que l’on emploiera pour supprimer l’édit de Nantes; c’est le principe de l'application stricte et de l’interprétation étroite. [Il ne faudrait pas pour cela condamner trop sévèrement l’ Eglise ;, elle est logique avec elle-même; convaincue qu'elle possède la vérité, elle Cherche à la défendre. Etcen est pas seulement l Église catholique qui € agit ainsi, mais toutes les orthodoxies, tous les fanatismes, et, d'une manière générale,toutes les convictions. La tolérance n’est qu’une forme du scepticisme, et le scepticisme est-il capable de fonder quelque chose ? On rencontre là cétte contradiction qui se trouve au fond de toutés les choses humaines : l’œuvre de la foi aboutit à la liberté de conscience, qui en est la négation, et le scepticisme reconnait les droits du fanatisme.
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ploitation pontificale *. Il était lui-même plein de confiance, sans se douter qu'il allait se trouver à Prague devant des difficultés d’une tout autre nature que celles qu'il avait rencontrées à Vienne. En Allemagne, il avait eu en face de lui quelques princes qui n’entendaient pas pousser les choses à l'extrême et dissimulaient mal sous l’étalage de leurs prin- : cipes leurs préoccupations intéressées; dans ce cas, certains arguments sont décisifs. En Bohême, il fallait amener à résipiscence un peuple entier fanatisé. On s'entend avec des politiques, non avec des apôtres. L'ambassadeur de plus était fort mal choisi; Carvajal était lui-même beaucoup trop sincère et passionné :— diplomate, il voyait dans la suppression des Compactats le couronnement de sa mission et la garantie de la paix en Allemagne; sectaire, 1l s’indignait de l’outrecuidance des factieux qui opposaient leur volonté à celle des Pères.— Quand on lui demanda s’il était décidément hérétique ou non de communier sous les deux espèces, il répondit que le plus sage était de suivre la coutume universelle, et son étonnement fut extrême quand les seigneurs qui l’avaientinterrogé, répliquèrent qu'il valait mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. II communia lui-même publiquement sous une seule espèce, espérant que l'exemple d’un prince de l'Église entraînerait les convictions : il ne réussit qu’à provoquer l’irritation universelle. « Si vous ne confirmez pas les Compactats et Rokytsana, lui avait dit un des maîtres les plus modérés, Pierre de Mladénovitse, vous apprendrez de nous des choses étonnantes, avant même d’être retourné à Rome. » — Y retournerait-il même jamais ? Déjà on parlait de le mettre à mort pour venger Hus; il crut prudent d’épargner par une prompte retraite uñ crime à ses ennemis, et la mission qui avait donné lieu à de si joyeuses espérances, se termina par ühe fuite humiliante (1448). Quelques mois après, Podiébrad s’emparait de Prague et enlevait ainsi aux Catholiques tchèques
. Sur l’histoire générale des relations de l’Empire et de la Papauté à cette né voir Ranke, Deutsche Gesch. im Zeitalter der Reformation, p. 53 et sq. et die ræmiséhen Pæpste, p. 26.
tUJv
NICOLAS DE CUES 7 leur dernière chance de succès sur le terrain politique.
La Curie ne se montrerait-elle pas dès lors plus traitable ? Les Utraquistes le pensèrent un moment. Rokytsana, que tous les Hussites reconnaissaient désormais comme leur chef religieux, écrivit au pape plusieurs lettres très respectueuses, se flatta d’avoir produit sur lui quelque impression, et eut l’idée de se rendre en personne à Rome : ce témoignage éclatant de soumission serait sans doute bien vu du Saint-Père et faciliterait les négociations (fin de 1449). L'aventure était risquée: il échappa par hasard à l'évêque de Passau qui voulait le garder en prison; on ne laurait pas laissé arriver jusqu’en Italie. Il revint brusquement en arrière, guéri d'illusions qui avaient failli lui coûter cher. Malgré tout cependant et peu à peu, la lumière se faisait à Rome sur les événements qui venaient de s’accomplir en Bohême, et Nicolas V était trop perspicace pour ne pas en deviner l'importance. Les protestations des seigneurs catholiques le trouvaient défiant; au travers de leur zèle, il distinguait trop bien leurs ambitions. Il chargea son nouveau légat en Allemagne, Nicolas de Cues, de s'occuper des affaires tchèques (1450).
Nicolas de Cues ! joignait à une piété sincère une vaste érudition et une intelligence ouverte, il avait l'habitude des grandes affaires, le sentiment des besoins de son époque, et, pendant son séjour dans l'Empire, il avait mérité le nom de réformateur de l'Église germanique. Il rapportait de sa mission la conviction qu'il n’y avait pas à compter sur des secours effectifs contre l’hérésie : chaque prince ne songeait qu’à ses intérêts particuliers et aucun ne se soucierait de s’attirer l’inimitié de Georges. Par politique comme par tempérament, le légat redoutait donc les moyens violents. Malheureusement, malgré ses velléités de transaction, Ni-
1. Nicolas Creps, né à Cues (Trèves) en 1401, 1464. C'est certainement un des plus nobles cœurs et une des plus belles intelligences du xv° siècle, il est cependant difficile d'admettre, avec Janssen, que sa mission en Allemagne ait fait époque, et dans tous les cas, les difficultés en Bohême étaient d’un ordre tout diflérent.
8 CAPISTRAN
Us
colas V, après s'être tant avancé, ressentait quelque honté a reculer; 1l n’en était même plus absolument libre, entrainé par le mouvement qu'il avait lancé. Afin de ne pas se compromettre et pour prouver qu'il ne faisait pas bon marché des droits de l'Église, il avait envoyé en Allemagne, en même temps que Nicolas de Cues, un moine fanatique,
qui devait réveiller la haine des fidèles contre les ennemis
du nom chrétien.
Le moine Jean, que l’on appelle ordinairement du lieu de sa naissance Jean Capistran !, était un minorite qui avait
fondé sa réputation en introduisant dans son Ordre une
discipline plus sévère. Son éloquence et ses austérités lui avaient acquis un grand crédit dans le peuple, et sa renommée d’apôtre l'avait naturellement désigné pour les fonctions « de commissaire apostolique et inquisiteur général
de la corruption hérétique. » Choisi par le pape pour parcourir les contrées orientales de l’Europe et y raviver la foi, 1l s’était mis en route, très fier de sa tâche et sûr du
succès. Son dévouement à l'Eglise était instinctif et violent, sa confiance dans l’action irrésistible qu'il exerçait, absolue. Il prèchait en latin ; partout où il passait, la foule:
se pressait autour de sa chaire : le bruit des miracles qu'il
accomplissait, sa maigreur qui révélait ses austérités, ses: gestes exubérants, les éclats de voix de sa verve italienne,
le crâne de son maitre, Bernardin, qu'il portait partout avec
lui, frappaient vivement l'imagination de ses auditeurs qui l'écoutaient haletants et ne retrouvaient leurs esprits que quand 1l cédait la parole au traducteur qui expliquait son discours ?. Sa renommée le précédait : les villes le sup-: pliaient de leur apporter la bonne parole; 1l ravivait les haines, exaspérait les passions, laissait derrière lui commeune traînée de fanatisme. Très capable d’ailleurs de prêcher sa.
foi par ses œuvres : on le vit bien à Belgrade; toujours sur
la brèche, aussi inaccessible à la peur qu’à la pitié, exal-
1, Sur Capistran, v. Voigt, Historiche zeitschrift; x, p+ 19: 2. Grünhagen, p. 281.
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NICOLAS DE CUES ET CAPISTRAN Ô
tant les courages, son éloquence ne contribua pas peu à l’échec des Turcs, et la ville, délivrée du péril, unit justement dans sa reconnaissance le nom de Capistran à celui de Jean Hunyade '. Singulier missionnaire pour une œuvre de paix, collaborateur assez malencontreux pour Nicolas de Cues! Capistran parcourait les contrées voisines de la Bohême, enlevant quelques conversions dont il menait grand bruit, publiant avec fracas une bulle par laquelle le pape lui donnait le droit d'accorder l’absolution à tous ceux qui se seraient rendus coupables de quelque hérésie, comme par exemple d’avoir communié sous les deux espèces ?.
IT écrivait à Podiébrad de ne pas s’obstiner dans son erreur, accablait Rokytsana d'insultes, exaspérait les Tchèques par ses calomnies et ses insolences. En vain Nicolas de Cues, fort mécontent de cette exubérance, lui recommandait-il quelque réserve : pourquoi se servir contre Rokytsana de ce gros mot d’hérétique? Il n’était pas aussi simple qu'on le supposait de confondre les Hussites; ils étaient
fort versés dans la connaissance de l’Ecriture, et plus d’un
texte semblait en leur faveur ; il était dangereux de les pousser à bout * (1452). — Capistran le prenait de très haut avec lui, et Nicolas, de fort mauvaise humeur, était tenu à beaucoup de ménagements vis-à-vis de ce fou. Qui savait s’il ne représentait pas après tout les véritables intentions de Nicolas V? Les violents et les sectaires ont toujours d’ailleurs un grand avantage sur les politiques et les modérés. IT est douteux enfin que, même sans cette intervention malheureuse, Nicolas de Cues fût arrivé à quelque chose : la Curie n'avait pas modifié son ultimatum ; le légat jugea dès lors inutile de se faire un ennemi de Capistran pour un succes fort peu vraisemblable : à la diète de Ratisbonne, tout en cherchant encore à excuser les violences de langage du moine,
1. V. le récit dramatique de ce siège, juillet 1454, dans Saint-René Taïillandier, Bohème et Hongrie, p. 64. Capistran mourut à Itock le 23 octobre
2. Gravé offense pour les Tchèques qui avaient toujours protesté contre les accusations d’hérésie !
So lomekLVI, p. 225 et sq.